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François Kersaudy : « Churchill aurait vu en Poutine la réincarnation d’Hitler »

Qu’aurait pensé Winston Churchill du Brexit ? Comment aurait-il analysé la fracture entre les Etats-Unis et l’Europe, lui qui était à moitié américain ? Qu’aurait-il pensé de Vladimir Poutine et de Donald Trump ? On ne peut pas faire parler les grands personnages du passé. Mais on peut remonter le fil de leur pensée. Tirer des leçons de leur action. Cet été, L’Express explore la vision géopolitique de six d’entre eux : Cléopâtre, Jules César, Catherine II de Russie, Napoléon, Charles de Gaulle et Winston Churchill. Une série en six épisodes à retrouver dans notre podcast Les temps sauvages, disponible sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.

Comment celui qui fut Premier ministre du Royaume-Uni de mai 1940 à juillet 1945 puis d’octobre 1951 à avril 1955 a-t-il forgé sa philosophie des relations internationales ? Son biographe François Kersaudy, spécialiste d’histoire diplomatique et militaire contemporaine, nous sert de guide.

L’Express : Dans votre biographie, vous écrivez que la réussite de Churchill est « attribuable au moins autant à ses défauts qu’à ses qualités ». Vous songez à un défaut et une qualité en particulier ?

François Kersaudy : Churchill a été formé à la fin du XIXe siècle, dans une école de cavalerie où l’on n’enseignait pas la stratégie. Il s’est donc lancé dans ce domaine en amateur. Comme il était extraordinairement imaginatif, il avait des intuitions géniales, mais non professionnelles.

Il était à la fois trop impatient, ce qui est très gênant pour un stratège, et désireux de tout faire à la fois, ce qui l’est encore davantage. Il ne comprenait pas non plus la différence entre le souhaitable et le possible, et il ne s’intéressait absolument pas à la logistique, ce qu’il appelait « la queue de l’armée ».

En réalité, le stratège Churchill, c’était un peu Mozart qui ne connaîtrait qu’un tiers de la gamme, serait en désaccord avec le deuxième tiers et ignorerait le troisième. Ce serait toujours Mozart, mais avec beaucoup de fausses notes. Seulement, Churchill avait une chance extraordinaire : même ses plus grandes erreurs tournaient à son avantage.

Avait-il la baraka ?

Oui, mais chez lui, c’était une chance anormale. Il l’a d’ailleurs dit lui-même : « One must never forget that, when you make some great mistake, it may very well serve you better than the best advised decision. » – « Il ne faut jamais oublier que lorsqu’on commet une grande erreur, elle peut finalement vous servir mieux que la décision la plus avisée. »

C’est arrivé à tout le monde, mais dans le cas de Churchill, c’était toute sa vie ! Il a commis d’énormes erreurs, qui à chaque fois ont tourné à son avantage. Ce n’est peut-être pas juste, mais c’est ainsi. Napoléon cherchait des généraux qui avaient de la chance : il aurait adoré Churchill…

Son autre atout, c’est qu’il savait s’entourer de gens capables de le contenir. Contrairement à Hitler, il avait choisi de grands professionnels, certes moins inspirés que lui, mais plus pondérés et formés à la stratégie par le Collège d’état-major. Ils avaient dix, quinze ou vingt ans de moins que lui et comprenaient la logistique, les impératifs de concentration des forces, l’interdépendance des théâtres d’opérations et la nécessaire adéquation des moyens disponibles aux buts poursuivis.

Nous célébrons cette année l’anniversaire de deux discours fondamentaux de Churchill. Le premier est celui de Fulton, prononcé le 5 mars 1946 au Westminster College, aux Etats-Unis, et sa fameuse phrase : « De Stettin, sur la Baltique, à Trieste, sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu sur le continent ». En quoi ce texte résonne-t-il encore aujourd’hui ?

Il s’agit d’un avertissement d’une extraordinaire éloquence. Nous sommes à un moment où l’on sait déjà que la politique expansionniste de Staline est en marche, mais personne n’ose le dire ouvertement ; on ne fait que le murmurer dans les chancelleries.

Pourquoi ce silence, y compris de la part du président Truman ? Tout simplement parce que l’Union soviétique est encore considérée comme l’alliée du temps de guerre : les opinions publiques occidentales ont été formatées par des années de propagande présentant Staline comme le grand frère d’armes. Certes, on admettait qu’il n’était peut-être pas un grand démocrate, mais l’idée dominante était qu’une fois Hitler vaincu, les Nations unies permettraient l’avènement d’une concorde universelle, voire d’une paix perpétuelle.

Or, dès la fin de 1945, Truman comprend que Roosevelt s’est complètement trompé sur le compte de Staline, et qu’il faut désormais expliquer aux Américains que la nouvelle menace est soviétique. Mais il redoute les conséquences électorales d’un tel revirement. Truman se sert de Churchill comme d’un instrument, en quelque sorte : il l’invite précisément parce qu’il sait que son prestige donnera un retentissement considérable à ses propos, aux Etats-Unis comme dans le monde entier.

Ce discours est d’ailleurs beaucoup plus riche que la seule formule du « rideau de fer » : Churchill y parle aussi du nucléaire et des Nations unies. Il estime qu’il est bien préférable que les « pays de langue anglaise » détiennent la bombe atomique, plutôt que Hitler ou Staline. Il affirme également que les Nations unies sont une bonne institution, mais qu’elle doit disposer de véritables moyens d’action, et notamment de forces aériennes capables d’imposer le respect de la paix sans recourir à l’arme nucléaire.

Churchill accordait une grande importance à la science et à la technologie, indissociables selon lui de la stratégie militaire. D’où lui venait cet intérêt ?

Il le devait largement à son conseiller scientifique, le professeur Lindemann, devenu lord Cherwell. C’était un Juif allemand réfugié en Grande-Bretagne, et pratiquement son compagnon de tous les instants. Lindemann présentait tout à Churchill sous un angle scientifique. Un jour, dans un compartiment de train, Churchill lui demande d’évaluer le volume d’alcool qu’il avait absorbé depuis l’âge de 14 ans. Après avoir effectué ses calculs, Lindemann lui répond : « Cela vous arriverait à peu près au genou. » Churchill est très déçu. Il s’exclame : « So little done, so much left to do ! » – « Si peu de choses accomplies, et tant encore à faire ! » Il regrettait manifestement de ne pas avoir atteint le plafond du compartiment…

Six mois après le discours de Fulton, Churchill prononce à Zurich, le 19 septembre 1946, un autre discours capital dans lequel il appelle à bâtir les « Etats-Unis d’Europe ». Quel Européen était-il ?

Un Européen de l’extérieur, si j’ose dire. On s’est beaucoup trompé sur ce point, notamment parce que cette interprétation nous arrangeait. Dans les années d’après-guerre, l’idéal européen était particulièrement puissant ; entendre Churchill appeler à la création des Etats-Unis d’Europe constituait donc une aubaine pour les mouvements européistes – à condition de ne pas trop écouter ce qu’il disait réellement.

Dans son discours de Zurich, il appelait effectivement à la constitution d’une union européenne, qui devait commencer par une réconciliation entre la France et l’Allemagne. Il souhaitait aussi la création d’un Conseil de l’Europe. Mais il ajoutait – un aspect souvent passé sous silence – que la Grande-Bretagne, le Commonwealth, les Etats-Unis – et peut-être éventuellement l’Union soviétique – pourraient être les parrains de cette Europe unie. Cela signifiait très clairement que la Grande-Bretagne n’en faisait pas partie.

Que penserait-il du Brexit, dont nous venons de célébrer le dixième anniversaire ?

C’est très difficile à dire. Je pense qu’il se demanderait d’abord pourquoi la Grande-Bretagne avait fini par décider d’entrer dans la construction européenne. Ensuite, il ferait peut-être remarquer qu’au vu des conditions exceptionnelles obtenues par Margaret Thatcher – une très grande churchillienne –, il n’y avait pas de raison évidente d’en sortir. Effectivement, la Grande-Bretagne avait obtenu beaucoup d’avantages et d’exemptions, avec relativement peu de contraintes. Pourquoi abandonner une situation aussi favorable ?

Enfin, il se serait probablement interrogé sur l’influence russe dans le vote en faveur du Brexit. Et il n’aurait pas eu entièrement tort, puisqu’il y a effectivement eu une importante intervention russe et beaucoup de désinformation.

Quelle était, selon Churchill, la vocation de l’Occident ? Comment réagirait-il à la fracture entre l’Amérique trumpiste et l’Union européenne ?

Churchill y verrait certainement une grande tragédie. Il était à moitié américain et n’a cessé de répéter à ses successeurs : « Ne vous séparez jamais de l’Amérique ». Il trouvait déjà les Etats-Unis excessifs, souvent déraisonnables et sujets à des emballements périodiques. Mais cette Amérique conservait encore, selon lui, les formes extérieures de la civilisation. Elle avait simplement besoin d’être tempérée par des gens plus modérés, c’est-à-dire, à ses yeux, plus civilisés : les Britanniques.

Quelle aurait été sa réaction devant les images de la rencontre entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, le 28 février 2025 dans le bubureau Ovale

Il aurait probablement été choqué, car il considérait la courtoisie comme essentielle dans les relations diplomatiques. Même lorsqu’il a déclaré la guerre au Japon, il a terminé sa déclaration par les formules de politesse d’usage : « J’ai l’honneur d’être votre serviteur », etc. Cela lui a d’ailleurs été reproché, à quoi il a répondu : « Lorsqu’on doit tuer un homme, il ne coûte rien d’être poli. »

En l’occurrence, face au spectacle de Zelensky confronté à Vance et à Trump, je pense que Churchill aurait été consterné. Je ne suis même pas certain qu’il aurait reconnu en Trump un président américain. Winston Churchill a connu sept présidents des Etats-Unis, de Woodrow Wilson à Dwight Eisenhower – il a même failli rencontrer Kennedy, mais il était alors trop âgé. Quoi qu’il en soit, tous ces hommes faisaient preuve dans les relations diplomatiques d’une impeccable courtoisie.

Devant Trump, Churchill aurait sans doute pensé qu’il avait affaire à quelque individu échappé d’un asile d’aliénés, et qu’il allait enfin voir arriver le véritable président des Etats-Unis. On lui aurait également expliqué que si Trump avait fait remettre le buste de Churchill à la Maison-Blanche, c’est parce qu’Obama l’en avait retiré. Ce n’était donc pas parce qu’il savait précisément qui était Churchill, mais simplement parce qu’il voulait faire le contraire d’Obama – une constante de sa politique par ailleurs.

Quel jugement aurait-il porté sur Vladimir Poutine ?

Je pense qu’il aurait adopté le mot forgé par des étudiants japonais en 2022 : « Poutler ». Pour lui, Poutine aurait été, à l’évidence, une réincarnation d’Hitler.

Certains considèrent qu’il n’existe aucun rapport entre les deux. Pour ma part, j’en vois plus de trente entre Poutine et Staline. Mais avec Hitler, les ressemblances sont déjà remarquables – et elles n’auraient certainement pas échappé à Churchill : l’utilisation des minorités d’un pays voisin comme prétexte à l’intervention et à la conquête ; la volonté de réviser les frontières par la force ; l’analogie entre la Leibstandarte SS et la Rosgvardia russe ; l’incendie du Reichstag de 1933 et l’explosion des immeubles russes de 1999 ; le fait de diriger personnellement les opérations militaires avec un minimum absolu de compétence et de respect de la vie humaine ; le bombardement systématique de civils innocents ; la peur panique de l’empoisonnement, etc. Tout cela pouvait difficilement échapper à Churchill, qui n’aurait sans doute pas compris la cécité de beaucoup de nos intellectuels – bien qu’il ait connu exactement la même en Grande-Bretagne dans les années 1930.

Quelle serait, selon vous, pour les dirigeants européens d’aujourd’hui, la meilleure manière de se montrer churchilliens face au basculement du monde ?

L’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui aurait beaucoup surpris Churchill. Il aurait sans doute été effaré devant une Europe à Vingt-Sept, qui n’entrait absolument pas dans ses schémas. Quant à cette Europe incroyablement bureaucratisée, il aurait eu beaucoup de mal à la digérer.

Plus généralement, il pensait qu’il ne pouvait exister de communauté politique cohérente entre des pays dont les intérêts géostratégiques étaient si profondément différents. Il avait proposé à plusieurs reprises, notamment à Anthony Eden, une autre méthode : commencer par des groupements régionaux de pays ayant des frontières communes et, par conséquent, des intérêts communs.

Il imaginait, par exemple, un bloc scandinave, un bloc d’Europe orientale, un bloc méditerranéen, ou encore un groupement comparable à ce qu’avait été la Communauté européenne initiale : des ensembles limités, composés de pays voisins partageant des intérêts économiques et stratégiques convergents. Ces différents groupements se seraient réunis ensuite dans une structure de concertation – peut-être ce Conseil de l’Europe qu’il évoquait déjà à Zurich, et qui n’aurait pas été une machine destinée à amalgamer les nations, mais plutôt un mécanisme de concertation permanente entre des blocs européens préexistants, afin de faire émerger progressivement une communauté d’intérêts et de politiques.

>> Rendez-vous le mardi 7 juillet sur le site de L’Express et les plateformes de podcast pour le deuxième épisode de cette série, consacré à Charles de Gaulle



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-07-02 15:00:00

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