C’est l’essai à lire si on veut tout comprendre au match qui oppose les deux superpuissances. Paru l’année dernière en anglais, Breakneck a fait sensation en montrant comment le modèle chinois, basé sur les ingénieurs, s’oppose à celui des Etats-Unis, dominé par les professions juridiques. Il est traduit en français par les éditions Arpa sous le titre La Chine à toute vitesse (3 septembre). Son auteur, Dan Wang, est né dans le Yunnan, a grandi au Canada, a étudié aux Etats-Unis avant de passer plusieurs années à Shanghai. Il est aujourd’hui chercheur à la Hoover Institution à l’université Stanford.
Pour L’Express, Dan Wang analyse les forces et faiblesses des Etats-Unis et de la Chine. Il fait surtout preuve d’un grand franc-parler pour évoquer le rapide déclin européen, alors que le Vieux Continent est selon lui en train de « perdre sur les deux fronts » face aux superpuissances. « L’Europe est vouée à un déclin dans un avenir prévisible » avertit-il, estimant qu’il nous reste quelques entreprises compétitives (Airbus, ASML, EDF…), les plus belles villes du monde et des… croissants. Et ce n’est pas les programmes de formations populistes comme le Rassemblement national ou l’AfD qui permettront d’avoir des économies plus saines…
L’Express : Les États-Unis et la Chine sont selon vous un peu comme le yin et le yang. Vous dépeignez les premiers comme étant une nation de juristes, la seconde d’ingénieurs. La Chine dispose également d’une épargne importante, tandis que les Etats-Unis vivent à crédit. Les Américains sont obsédés par l’innovation transformatrice, alors que les Chinois se concentrent sur l’industrie manufacturière…
Dan Wang : Ces deux Etats sont assez directement opposés en ce moment, nous sommes dans une période de guerre froide « douce ». Ce sont les deux plus grandes économies du monde. Mais les Etats-Unis sont le plus grand importateur et consommateur mondial, la Chine le plus grand fabricant mondial. L’une construit des infrastructures, l’autre non. Les Etats-Unis sont bien plus axés sur la liberté et la poursuite du bonheur, tandis que la Chine privilégie au bonheur individuel une forme de grandeur nationale.
Après, je dis souvent à ma femme, qui est autrichienne, que les Chinois et les Américains se ressemblent quand on les compare aux Européens ou aux Japonais. Les deux ont des villes laides, des croissants horribles et des gouvernements obsédés par la puissance. Ce que possèdent les Européens et les Japonais, ce sont de merveilleuses villes où il fait bon vivre, d’excellents croissants et autres pâtisseries, mais aucune grandeur nationale. Et, fondamentalement, une incapacité à penser l’avenir, en préférant cultiver une image du passé…
Dans le New York Times, vous avez justement expliqué que les croissants, c’est agréable, mais que dans le monde compétitif actuel, il vaut mieux avoir des marchés financiers forts…
A la fin, il vaut mieux avoir l’argent. Je viens souvent en Europe. Vos endroits magnifiques sont vraiment magnifiques, et c’est tellement plus agréable et plus beau que n’importe quelle région des Etats-Unis ou de la Chine. Mais les Européens ne sont optimistes que quand ils regardent leur passé. L’Europe est vouée à un déclin national et régional dans un avenir prévisible. Elle mène actuellement une bataille sur deux fronts. La Chine est en train de phagocyter une grande partie de l’industrie allemande. Et les Européens sont en train de perdre pratiquement tout le reste au profit des Américains, à savoir les secteurs porteurs de demain : IA, biotechnologies, logiciels, services financiers… L’Europe perd la bataille sur ces deux fronts. Et on voit un peu partout que dans les sondages, les partis populistes devancent les partis au pouvoir, du Rassemblement national en France à l’AfD en Allemagne… Or je doute que ces formations populistes permettront de créer des économies plus saines à l’avenir.
Vous avez aussi déclaré que si l’Europe connaît une immigration conséquente, elle n’a pas su renouveler ses élites à travers l’immigration, contrairement aux Etats-Unis…
Je suis doublement immigré. J’ai d’abord quitté la Chine pour le Canada à l’âge de sept ans. Et puis j’ai quitté le Canada pour les Etats-Unis à l’âge de 16 ans. Mes parents sont toujours aux Etats-Unis aujourd’hui. La force majeure des pays anglo-saxons réside dans leur capacité à absorber un grand nombre d’immigrés parmi les plus ambitieux, réussissant à les intégrer plutôt bien au sein des élites économiques et politiques. Le Royaume-Uni a eu un Premier ministre d’origine indienne [Rishi Sunak NDLR]. Les élites américaines se sont aussi renouvelées. Mais je n’observe pas le même phénomène en France, Allemagne ou Autriche. L’Europe a accueilli beaucoup de réfugiés en provenance du Moyen-Orient. C’est peut-être tout à fait justifié et nécessaire. Mais ils n’ont pas adopté la stratégie anglo-saxonne consistant à sélectionner les personnes les plus ambitieuses, notamment celles venues de Chine et d’Inde, puis à leur offrir l’espace nécessaire pour s’épanouir.
Dans votre livre, vous soulignez que la désindustrialisation n’est pas seulement néfaste pour les usines et les emplois qui partent s’installer dans d’autres pays, mais que c’est aussi une perte de compétences et de savoirs…
Permettez-moi de prendre une image que les Français comprennent bien : la gastronomie. Il vous faut des équipements, c’est-à-dire une cuisine, des casseroles et des poêles. Le deuxième élément, ce sont les instructions directes, que ce soient une recette pour cuisiner, ou des plans et des brevets. Le troisième élément, c’est la connaissance des processus, c’est-à-dire tout ce qui réside dans nos mains et dans nos têtes, ce savoir-faire qui est vraiment difficile à transmettre. Si vous donnez à quelqu’un qui n’a jamais cuisiné de sa vie une cuisine magnifique, les recettes les plus raffinées pour réaliser quelque chose de simple, comme des œufs brouillés, cette personne ne s’en sortira sans doute pas très bien.
C’est précisément ce que les pays occidentaux, et notamment les Etats-Unis, ont perdu en laissant de nombreux emplois être délocalisés vers différentes régions d’Asie ou du Mexique. Ils ont perdu un savoir-faire qu’il est vraiment difficile de récupérer. C’est en grande partie la raison pour laquelle l’industrie manufacturière américaine s’en est si mal sortie, avec le déclin de grands noms comme Intel, Boeing ou les constructeurs automobiles de Détroit. J’habite dans le Michigan, un Etat qui a perdu de nombreux emplois dans le secteur automobile. C’est un Etat en déclin.
Les semi-conducteurs et l’aéronautique sont les deux dernières frontières pour la Chine
On parle beaucoup de la réindustrialisation en Europe et aux Etats-Unis. Est-ce un vœu pieux ?
Il est trop tôt pour le dire. Il y a une part de fantasmes. Mais les Etats-Unis constituent un marché gigantesque, avec près de 350 millions d’habitants, ils ont la plus grande économie mondiale, d’énormes capitaux, encore quelques ingénieurs, et le pays est capable d’importer beaucoup de main-d’œuvre, notamment indienne et chinoise, sans oublier des Européens ambitieux. La situation est chaotique aux Etats-Unis sur le plan politique, mais il leur reste de nombreux atouts.
A la fin des années 2010, quand j’habitais en Chine, je me disais que les Américains étaient en train de perdre sur le plan industriel, mais que l’Allemagne avait trouvé la bonne réponse. J’avais tort à ce sujet, car en réalité, les Allemands sont en train de se faire dévorer par les Chinois. Alors que les Américains disposent de différents pôles de force qui n’ont pas encore été facilement conquis.
Ingénieur de formation, Xi Jinping est obsédé par l’économie réelle. A l’inverse, les élites américaines sont obsédées par l’IA et font le pari que cette technologie changera radicalement la donne. Qui a raison dans ce « match du siècle »?
La Chine dispose d’avantages incroyables, mais les Etats-Unis aussi. Les deux pays commettent des erreurs terribles. En Chine, le dirigeant suprême Xi Jinping a commis des erreurs assez graves au début de la pandémie de Covid. Il a déclenché une crise immobilière qui a affaibli gravement l’économie et porté préjudice à de nombreux entrepreneurs. Il essaie aujourd’hui de corriger ça. Les Américains ont eux réélu Donald Trump, qui est en train de mettre un véritable bazar dans la diplomatie, l’économie et la politique intérieure. Il est toujours possible que l’un de ces deux pays implose. Mais on peut aussi souligner que les Américains et les Chinois, aux moins, commettent des erreurs. Les Européens, eux, ne semblent pas faire grand-chose. Ils ne sont même pas capables de commettre des erreurs, car ils ne semblent plus capables d’agir.
Dans votre livre, vous décrivez bien comment la Chine a mené une expérience d’ingénierie sociale épouvantable avec la politique de l’enfant unique. Aujourd’hui, à l’inverse, Xi Jinping tente de stimuler une natalité en berne avec une politique très conservatrice. Cela peut-il réussir ?
Il est très difficile d’imaginer que ces politiques natalistes puissent fonctionner où que ce soit. Et je doute que la contrainte puisse favoriser les relations sexuelles. L’Asie de l’Est, entre le Japon, la Corée du Sud, Taïwan ou la Chine, connaît un même scénario de fort déclin démographique. Mais celui de la Chine est plus saisissant compte tenu de l’importance de sa population. Je considère Shanghai comme l’une des plus belles villes, à tel point qu’on nomme désormais Paris le « Shanghai de l’Ouest » (rires). Mais l’indice de fécondité y est de 0,6. Comment peut-on qualifier cette ville de dynamique, alors que plus personne ne veut y avoir d’enfants ?
Les Etats-Unis ont un taux de fécondité un peu inférieur à 1,6 enfant par femme, bien mieux que la Chine qui est à 1. Ils ont surtout une tradition d’immigration. C’est un énorme avantage démographique, que Donald Trump est bien décidé à gâcher. Mais, malgré tout, un nombre important d’Européens, d’Asiatiques, d’Africains, parmi les plus ambitieux, souhaitent toujours s’installer aux Etats-Unis. Même aujourd’hui, bon nombre de Chinois parmi les plus ambitieux veulent s’y installer. C’est un atout incroyable. Certains veulent aller au Canada ou en Australie, mais c’est en quelque sorte un tremplin vers les Etats-Unis.
La Chine est toujours à la traîne par rapport aux Etats-Unis et même à l’Europe dans le domaine de l’aéronautique. Comment est-ce possible ? Et combien de temps lui faudra-t-il pour rattraper ce retard ?
Il y a deux secteurs industriels dans lequel la Chine est toujours en retard : les semi-conducteurs et l’aéronautique. Ce qui caractérise ces deux domaines, c’est qu’ils exigent une intégration complexe de disciplines scientifiques. La Chine est à la pointe mondiale en matière de fabrication, mais elle est encore un peu à la traîne en sciences. Elle rattrape son retard de manière assez substantielle. Mais l’aéronautique, c’est l’intégration du génie mécanique, de la science des matériaux, de l’aérodynamique, etc. Quant aux semi-conducteurs, cela relève de la chimie, du génie électrique, de l’informatique, etc. Leur intégration est un domaine dans lequel l’Occident excelle depuis des décennies. La Chine part d’un niveau très bas, et il existe encore de nombreux problèmes au sein de son écosystème scientifique.
Ce sont là les deux dernières frontières pour la Chine. Et c’est précisément parce que ces deux secteurs sont très exigeants sur le plan scientifique, parce qu’il existe tant de grands équipementiers qui ont mis en place des écosystèmes et développé des composants, que la Chine part d’une position bien plus faible.
Combien de temps reste-t-il donc à Airbus pour avoir un avantage substantiel par rapport aux avions chinois ?
La question se pose en termes de décennies, pas d’années. Mais c’est la dernière chose qui reste à l’Europe. L’Europe a Airbus, ASML, quelques entreprises allemandes, mais c’est à peu près tout.
Les dirigeants chinois ne comprennent pas grand-chose à l’humour ou à la musique
Vous montrez que production chinoise a eu des conséquences très néfastes pour l’environnement en Chine. Mais la chute des coûts des énergies renouvelables, largement due à la Chine, n’est-elle pas le meilleur espoir aujourd’hui pour lutter contre le réchauffement climatique ?
La Chine produit en masse les technologies de décarbonation les plus importantes, à savoir les panneaux solaires, les éoliennes, les voitures électriques… Elle compte quarante centrales nucléaires en construction. Les Etats-Unis n’en ont aucune. L’Allemagne les a fermées. Vous avez des problèmes en France, mais EDF reste une institution extraordinaire. Contrairement à la France, les Allemands se sont complètement trompés sur ce sujet du nucléaire.
Mais pour en revenir à la Chine, elle n’agit pas ainsi par souci de sauver la planète. C’est une préoccupation lointaine et secondaire. Le souci principal du régime est la souveraineté énergétique, et le fait de ne pas dépendre du gaz provenant du Moyen-Orient, des Etats-Unis ou de la Russie. Deuxièmement, la Chine recherche de marchés d’exportation pour ses propres technologies. Troisièmement, elle veut être pionnière sur les produits de demain, car il y aura une électrification de nombreux secteurs. La sauvegarde de la planète n’arrive qu’en quatrième place.
Il faut aussi souligner que 60 % de la consommation d’énergie primaire de la Chine est alimentée par le charbon. La Chine invente l’avenir, mais elle continue de brûler beaucoup de charbon pour ses propres besoins. Cela continuera probablement jusqu’à la fin du siècle. La Chine contribue donc toujours énormément au réchauffement climatique.
Comment expliquer que des pays déjà en déclin comme le Japon ou la Corée du Sud disposent d’un fort soft power culturel, alors que la Chine peine toujours à exporter des produits culturels de masse ?
Les leaders du régime sont des ingénieurs et des communistes. Ils ne comprennent pas grand-chose à l’humour ou à la musique qui plaît au monde entier. Pour eux, la priorité, c’est d’abord le contrôle du pays, et puis la superpuissance mondiale. C’est pour ça aussi que la Chine ne peut devenir une superpuissance financière, car le régime de Pékin maintient le contrôle des capitaux. Les investisseurs ne veulent pas mettre de l’argent s’ils ne sont pas sûrs de pouvoir le retirer. La Chine est ainsi très forte sur les aspects concrets et pratiques, et très faible dès qu’il s’agit des relations humaines.
Craignez-vous une confrontation directe entre les deux superpuissances ? Dans votre livre, vous expliquez qu’une meilleure compréhension de l’autre pourrait aider à éviter un conflit…
Je suis un optimiste. Et je pense que la curiosité mutuelle est toujours une bonne chose. Aux Etats-Unis, il y a eu un bref phénomène sur les réseaux sociaux nommé « China maxxing », visant à copier des habitudes des Chinois. Mais les Occidentaux regardent les spectacles de drones à Chongqing, ils sont fascinés par les villes chinoises. Une voiture sur dix vendues aux Etats-Unis est électrique. Une voiture sur deux vendues en Chine est électrique. Ce n’est certes pas du soft power. Aujourd’hui, les marques chinoises sont encore assez faibles en matière de qualité. Mais à mesure que la Chine inventera de meilleurs produits, l’image de marque suivra, comme ce qui s’est passé pour le Japon ou la Corée du Sud. Il y aura davantage de curiosité réciproque, et je pense que c’est toujours un bon moyen de nous éviter des ennuis.
Les Chinois ne sont pas comme les Soviétiques, qui affirmaient vouloir exporter le communisme dans le monde entier. Xi Jinping n’est pas intéressé par ça. Je ne pense pas que les Américains veuillent s’emparer de la province du Guangdong, et je ne pense pas que les Chinois veuillent s’emparer de l’Etat de l’Oregon. Il y a des points chauds de ce conflit, notamment autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Mais il est possible que la situation ne dégénère pas. Le problème, c’est que de moins en moins d’Occidentaux s’installent en Chine. Les chiffres du tourisme en Chine ont certes fortement augmenté cette année. Nous avons besoin de compréhension mutuelle et de curiosité pour essayer d’inverser cette tendance.
La Chine à toute vitesse, par Dan Wang. Traduit de l’anglais par Caroline Fratani. Arpa, 288 p., 22,90 €. Parution le 3 septembre.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-08-26 16:00:00
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