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Porno, réseaux sociaux : « Nous glissons d’un Etat nounou à un Etat censeur »

Dans L’Odyssée, Ulysse ne demande pas que l’on fasse taire les Sirènes. Conscient du danger, il choisit de s’attacher au mât afin d’entendre leur chant sans y succomber. La distinction est essentielle : se protéger soi-même n’est pas interdire aux autres. Or la France semble emprunter le chemin inverse.

En mai 2024, la loi SREN impose une vérification de l’âge pour accéder aux sites pornographiques. La mesure paraît de bon sens : protéger les mineurs. Mais elle constitue aussi un cheval de Troie. Dès lors qu’il devient acceptable de subordonner l’accès des adultes à un contenu légal à la présentation d’une preuve d’âge, le principe d’un Internet libre et anonyme commence à céder devant celui d’une autorisation préalable. Ce qui est aujourd’hui exigé au nom de la protection des mineurs pourra demain l’être pour consulter d’autres contenus jugés sensibles, dangereux ou indésirables – sans parler des risques auxquels nos données personnelles s’exposent au vu de l’accélération des fuites subies par le gouvernement français cette année.

Le 25 juillet 2024, une nouvelle loi a créé un arsenal de déclaration, de surveillance et de sanctions contre les activités conduites pour le compte de puissances étrangères hors de l’Union européenne. Plus récemment, en juillet, nous avons assisté à la création d’une commission de protection de l’information contre les ingérences étrangères. Au même moment, le Conseil d’Etat validait la fermeture administrative d’un établissement libertin au nom de la dignité humaine. Il y a maintenant deux ans, l’été des Jeux olympiques a été celui de la banalisation des restrictions de circulation par QR code et de l’expérimentation de caméras de surveillance augmentées.

Une pente glissante

Chacune de ces mesures avance sous une bannière rassurante : protéger les mineurs, la démocratie, la dignité ou la sécurité. Mais, mises bout à bout, elles dessinent une même pente, et ont en commun de déplacer progressivement le centre de gravité de la protection des libertés vers la prévention administrative des risques. Plutôt que de laisser chacun s’attacher librement au mât, l’Etat entend désormais faire taire les Sirènes et nous boucher collectivement les oreilles. Il ne se contente plus de garantir nos droits : il prétend décider à notre place de ce que des adultes libres peuvent voir, entendre et faire – de ce qui est digne, vrai ou bon pour eux.

On pourrait ne pas s’émouvoir de la fermeture administrative de l’établissement libertin La Factory. Pourtant, cette décision – prise au nom de la dignité humaine – est révélatrice. Une société libre ne demande pas d’approuver les choix d’autrui, mais de les tolérer dès lors qu’ils sont consentis et ne portent pas atteinte aux droits des tiers. Or, aucune poursuite pénale n’avait été engagée et les participantes affirment pouvoir fixer les conditions des rencontres. En érigeant une conception objective de la dignité en fondement de l’interdiction, tout en se basant sur le risque d’infraction future (véritable principe de précaution pénale), l’Etat franchit un seuil particulièrement préoccupant : il ne sanctionne plus une atteinte avérée à l’intégrité d’autrui, mais restreint préventivement l’exercice d’une liberté sexuelle au nom de ce qu’il estime que des adultes libres pourraient faire de dangereux ou d’indigne. En jugeant leur consentement insuffisant face à une conception supérieure de leur dignité, la puissance publique leur retire la qualité de sujets autonomes. Elle les protège contre leur propre volonté.

Par cette logique, l’Etat n’est pas loin de mettre sous tutelle ces concitoyens. Selon l’article 425 du Code civil, « toute personne dans l’impossibilité de pourvoir seule à ses intérêts en raison d’une altération, médicalement constatée, soit de ses facultés mentales, soit de ses facultés corporelles de nature à empêcher l’expression de sa volonté peut bénéficier d’une mesure de protection juridique ».

Une police de l’information ?

Plus inquiétant, la même logique gagne l’information. Les risques d’ingérences étrangères, de manipulation algorithmique et de désinformation sont réels. Mais la France n’est pas désarmée. Diffamation, menaces, harcèlement, provocation à la haine et diffusion de fausses nouvelles de mauvaise foi susceptibles de troubler la paix publique sont déjà punissables. En période électorale, le juge peut ordonner sous quarante-huit heures la cessation de la diffusion massive et artificielle d’informations manifestement inexactes susceptibles d’altérer la sincérité du scrutin. Le règlement européen sur les services numériques impose aussi aux plateformes des obligations de modération, de transparence et de maîtrise des risques. Avant d’inventer de nouvelles interdictions, encore faudrait-il appliquer et évaluer l’arsenal existant.

La commission indépendante d’information du public en cas d’ingérences étrangères en contexte électoral créée en juillet par décret (n° 2026-646) peut être utile si elle éclaire le public par des faits vérifiables mais le risque d’arbitraire est tel qu’elle en devient inquiétante : l’information officielle a le risque de se transformer en vérité officielle. À cette tentation s’ajoute le projet, encore imprécis, de distinguer les médias jugés fiables au moyen de certifications délivrées par des organismes privés. Le gouvernement assure qu’il ne s’agira jamais d’un label d’Etat à l’instar de la Journalism Trust Initiative portée par Reporters sans frontières, qui n’évalue officiellement que les méthodes de production, non le contenu des articles. Mais la frontière serait franchie si l’accès aux aides publiques, à la publicité ou à la visibilité algorithmique dépendait demain d’une telle certification. L’Etat ne décréterait plus lui-même la vérité : il déléguerait à des acteurs privés le pouvoir d’en désigner les producteurs légitimes.

Cette inquiétude est d’autant plus palpable quand on entend les appels à suspendre le réseau social X au motif que l’algorithme serait pipé alors même que son code est public. On notera d’ailleurs que ceux qui appellent à sa suspension n’en sont pas exclus. Le suspendre serait non seulement confirmer l’arbitraire, mais aussi franchir une nouvelle étape : au prétexte que des citoyens pourraient être influencés, on déciderait de ce qu’ils ne doivent plus pouvoir consulter. Comme si au demeurant, la compétition politique ne consistait pas de façon générale à vouloir influencer les électeurs ! Dans un Etat libéral, on sanctionne un contenu illicite ou une fraude ; on ne ferme pas un espace d’expression entier parce qu’il pourrait être mal utilisé.

Préférer la liberté à la protection

De Spinoza à John Stuart Mill, de Benjamin Constant à Alexis de Tocqueville, les penseurs de la liberté n’ont pas défendu un individu infaillible, mais un individu capable de juger, de se tromper et d’apprendre. Pour Mill, faire taire une opinion nous prive soit d’une vérité, soit de la confrontation qui éclaire la nôtre. Aucune entité publique ni privée ne possède une connaissance assez sûre pour trier sans danger les opinions autorisées. Le débat libre implique, au contraire, la confrontation des analyses, la concurrence des idées, le combat des opinions – pour qu’émerge un équilibre démocratique temporaire. Tocqueville redoutait un pouvoir qui amollisse, dirige et dispense de penser les citoyens. La liberté ne meurt pas forcément sous les coups de la tyrannie mais s’étiole sous les caresses d’une protection devenue tutelle.

Le paradoxe de la tolérance de Karl Popper ne donne pas davantage un blanc-seing à la censure préventive. Popper envisage la répression lorsque les intolérants refusent la discussion rationnelle et recourent à la violence. La limite libérale n’est donc pas l’opinion déplaisante, fausse ou étrangère, mais la menace caractérisée contre les droits d’autrui et l’ordre démocratique, sous le contrôle du juge.

Enfin, l’interdiction numérique relève de l’illusion. Un VPN suffit à contourner un blocage national. L’interdiction ne supprime ni la propagande ni les ingérences : elle les déplace vers des canaux plus opaques et nourrit l’idée que le pouvoir redoute la contradiction. D’ailleurs, elle ne pénalise que les citoyens respectueux de la loi. Cela fait belle lurette que les individus malveillants – mais aussi ceux soucieux de leur vie privée – utilisent des VPN pour empêcher qu’on les trace.

La liberté n’est pas la naïveté. Elle sanctionne les infractions et protège contre la contrainte, la fraude et la violence. Mais elle refuse de confondre protection et mise sous tutelle. On saluera d’ailleurs l’attitude libérale du Conseil Constitutionnel qui a invalidé la loi conduisant à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et validé la loi autorisant l’aide à mourir. À force de vouloir préserver les Français de leurs choix, de leurs erreurs et des idées qui dérangent, la France ne défend plus ses citoyens : elle cesse de les considérer comme libres. Comme Benjamin Constant l’écrivait dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819) : « Prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. »

*Par Nathalie Janson, présidente de GenerationLibre et professeur associée à Néoma BS ; Aurélien Véron, conseiller de Paris ; Erwan Le Noan, directeur de l’IREF ; Benjamin Griffoul, expert en gestion privée et fondateur de C&B CONSEILS ; Alexis Karklins-Marchay, entrepreneur et essayiste ; Delphine Lancel, entrepreneure ; Antoine Mathot, entrepreneur ; Rubin Sfedj, avocat ; Kevin Brookes, directeur de GenerationLibre et enseignant à Sciences Po ; Philippe Goetzmann, entrepreneur ; Daniel Borrillo, juriste spécialiste de la bioéthique et chercheur associé auprès de GenerationLibre ; Frédéric Sautet, directeur du département d’économie à la Catholic University of America.



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Publish date : 2026-09-07 05:00:00

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