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Candidats, think tanks : avant la présidentielle, le bloc modéré face à une crise des idées


« Hauts les cœurs ! », aime scander Edouard Philippe. Une phrase fétiche ? Mieux, un credo ! Ou une preuve, s’il en fallait encore une, que la parole politique n’est plus performative… Si vous avez le bourdon en cette rentrée, ne comptez pas sur ce ministre Renaissance pour vous remonter le moral : « Une présidentielle se gagne en créant un lien avec l’opinion. Aujourd’hui, il y a une ferveur dans les électorats RN et Insoumis, mais aucune dans l’électorat modéré. Pour quiconque. » Hauts les cœurs, donc. Ici, on nous promet « la rupture » ; là, du « massif » ; de tous les côtés, un quinquennat qui trancherait avec dix années de macronisme. Les destinataires sont-ils sourds ? Ou les émetteurs incapables d’imaginer un futur désirable, au point de rester invariablement bas dans les sondages ?

Le bloc modéré apparaît aujourd’hui comme un bloc sans idées neuves ni enthousiasmantes : Raphaël Glucksmann les repousse à plus tard, Edouard Philippe semble jouer avec les curseurs, Gabriel Attal fait çà et là exploser quelques ballons d’essai façon pop-corn, et Bruno Retailleau cherche son ton et son positionnement… Il y a quelque chose qui ronronne au pays de la modération.

Ce « bloc mou » est d’autant plus menacé d’effacement qu’en face, les leaders des deux extrêmes surfent sur un simplisme programmatique décomplexé. La France a un problème de dette ? Biffons les quelque 600 milliards d’obligations publiques détenues dans les coffres de la Banque centrale, martèle Jean-Luc Mélenchon. Les caisses de l’Etat sont vides ? Diminuons de moitié la contribution de la France à l’Union européenne, scande Marine Le Pen. Les déficits des retraites et de l’assurance maladie virent au rouge carmin ? Taxons les riches, rabâche le chef des Insoumis. Magie des promesses faciles de ceux qui n’ont jamais gouverné. Cimetière de nos engagements européens. Ils se moquent comme d’une guigne de la contrainte budgétaire.

Loi de Brandolini

Face à la tyrannie du temps court et du « y’a qu’à faut qu’on » politique, les candidats de la raison sont piégés. Rattrapés par la loi dite de Brandolini qui stipule que l’énergie nécessaire pour combattre une fausse information est bien supérieure à celle qu’il a fallu dépenser pour la produire. « Un sujet comme l’effacement de la dette est tellement complexe que lorsque vous rentrez dans les détails techniques, vous avez perdu les trois quarts de votre auditoire », soupire le conseiller d’un candidat. Alors, parfois, certains préfèrent éviter le combat. Pour ceux qui se lancent, le duel est rude. « Quand je débats avec des responsables de LFI ou du RN, je monte sur un ring de boxe avec un bras attaché dans le dos. Nous, on a une obligation de crédibilité, eux ne se privent de rien », déplore Marc Ferracci, député Renaissance et ancien ministre de l’Industrie.

Se greffe aussi une peur presque primale de la réforme version XXL. Par nature, la remise à plat d’un système ou d’une politique publique profite à certains et pas à d’autres. Avec les risques pour celui qui la porte de perdre une partie de son électorat. Le résultat ? « Le bloc central se perd dans le paramétrage, fuyant la radicalité dans la technicité d’autant que les caisses sont vides », décortique l’économiste Maxime Sbaihi. Mirage. « On peut trouver des solutions qui déverrouillent sans dépenser d’argent. Il y a un manque de créativité de ce point de vue là », confesse Marc Ferracci.

« Marché cognitif saturé »

Et si la crise était au fond celle de la fabrique des idées ? Paradoxalement, jamais l’offre de prêt-à-penser, de prêt-à-réformer, n’a été aussi pléthorique. Un Everest de rapports, notes, livres blancs. Ce « marché cognitif saturé », dirait le sociologue Gérald Bronner, vaut pour la production de politiques publiques : voilà qui explique aussi, en partie, pourquoi les think tanks ont perdu, au fil du temps, de leur superbe ; leurs parts de marché, oserait-on, dans cet océan de propositions. « L’espace est gavé d’informations, un trop-plein qui noie tout », constate Erwan Tison, le directeur des études de l’Institut de l’Entreprise. « Cela nous pousse à nous demander ce que l’on peut encore apporter sur ce segment, glisse un dirigeant de think tank plutôt ancré à gauche. Notre rôle n’est plus tant d’alimenter les partis en politiques publiques, mais en diagnostics, en éclairages, pour leur montrer le pays tel qu’il est et surtout tel qu’ils ne le voient pas, sous les radars. »

Candidats, think tanks…: le bloc modéré face à une crise des idées

L’ère est aux nouveaux prescripteurs. Universitaires stars, essayistes vedettes, devenus autant autoentrepreneurs qu’influenceurs de leur pensée. Les candidats à l’élection présidentielle en raffolent : « Ce sont généralement des bouquins à thèse, centrés sur une idée marquante qui peut venir structurer le débat public », décrit-on dans l’entourage d’Edouard Philippe. Dans cette économie de l’attention poussée à l’extrême, la logique de marque – une voix, un visage, une position saillante – supplante la signature collective.

Une forme d’ubérisation de la pensée dont les think tanks généralistes et modérés, adaptés au système bipartisan, seraient les premières victimes. D’autant que la polarisation de la vie politique a fait émerger des laboratoires bâtis sur une autre conception. Plus en phase encore avec les partis autour desquels ils gravitent ; plus en phase avec une époque en demande de clivages et de radicalité. « Deux métiers coexistent : les producteurs de consensus, qui publient des propositions raisonnables pour un futur gouvernement, quelle que soit sa couleur ; et ceux qui cherchent à installer un désaccord, en fournissant à leur camp les mots, les arguments pour mener la bataille », résume l’économiste Eudoxe Denis, ancien directeur des études de l’Institut Montaigne. L’Institut La Boétie, créé par et pour la France Insoumise, en est le modèle du genre.

L’argent, la mère des batailles

En bout de course, l’argent reste la mère des batailles. Beaucoup des « usines à penser » historiques qui vivent en partie de subventions publiques redoutent les effets de la disette budgétaire et mettent un frein à leurs ambitions. Les autres, directement financées par les entreprises, ont vu aussi leurs généreux donateurs se raidir. Dans les deux cas, c’est la qualité moyenne de la production qui trinque. « Là où, il y a dix ans, un think tank installé pouvait rémunérer un chercheur senior pendant six mois, c’est parfois un jeune diplômé de Sciences Po qui fait aujourd’hui le boulot armé d’une solide IA », souffle un observateur.

Un modèle français très éloigné de celui du monde anglo-saxon ou allemand, où les « fabriques d’idées » sont souvent étroitement imbriquées aux partis politiques et directement financées par eux. Outre-Rhin, la très puissante Fondation Konrad Adenauer liée à la CDU affichait pour l’année 2024 un budget de 197 millions d’euros quand celui de l’institut Montaigne tutoie difficilement 8 millions. « Il y a une spécificité française : nos think tanks ont une vraie filiation intellectuelle avec ce qu’on appelait les « bureaux de l’esprit » du XVIIIe siècle, des salons, puis des clubs des années 1960 et les fondateurs des think tanks la revendiquent sans détour », indique Marc Patard, docteur de l’Institut d’études politiques de Paris, auteur du Que Sais-je sur les Think tanks.

« Si le secteur des think tanks est aussi en crise, c’est parce que beaucoup refusent de servir un projet politique. Ils se targuent d’un apolitisme, d’une neutralité qui peut engendrer de la mollesse », attaque l’une des têtes pensantes d’Edouard Philippe. Une indépendance qui a un prix. « Nous, on ne veut pas parler aux partis politiques mais directement aux citoyens. Nous sommes là pour servir le bien commun », rétorque Marie-Pierre de Baillencourt, directrice de l’Institut Montaigne, qui s’apprête à publier, le 6 octobre, 25 notes programmatiques. « Aux candidats quel que soit leur bord de puiser dans ce matériau », conclut-elle, dénonçant au passage le clientélisme des partis qui n’offriraient à leurs « clients-électeurs » que ce qu’ils ont envie d’entendre. Il reste un peu plus de six mois aux champions du camp de la raison pour muscler leur offre et défier Brandolini.



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Author : Erwan Bruckert, Béatrice Mathieu

Publish date : 2026-09-08 16:00:00

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