IntelliNews

En Europe, ces partis modérés qui résistent à la poussée populiste

La modération ne paie plus guère en politique. Cet été, un cap a été franchi dans la discrétion : si des élections européennes avaient lieu aujourd’hui, les partis traditionnels perdraient la majorité qu’ils forment ensemble au Parlement européen, pour la première fois depuis qu’il a commencé à être élu au suffrage universel direct, en 1979. Selon une projection en sièges à partir des intentions de vote nationales publiée par le média bruxellois politico.eu, les conservateurs céderaient 20 sièges par rapport aux élections de 2024, les sociaux-démocrates 17 et les libéraux 14. Les Verts, fréquents appoints aux majorités à Strasbourg, reculeraient eux aussi. Les forces extrémistes de droite et de gauche, en revanche, progresseraient. Ces projections, c’est la loi du genre, disent plus sur les rapports de force du moment que sur le résultat du prochain scrutin européen, prévu dans trois ans. Il n’empêche : l’érosion des partis modérés de droite, du centre et de gauche est une réalité de long terme dans tous les pays de l’Union européenne. La France et l’Allemagne éprouvent les plus fortes turbulences mais elles sont loin d’être les seules à souffrir.

Les bonnes recettes des partis scandinaves

Pourtant, quelques partis traditionnels arrivent à limiter les dégâts, voire à conserver une position prépondérante dans leur écosystème politique. On peut citer, par exemple, le Parti social-démocrate de Suède et son parti frère au Danemark ; près d’un siècle après avoir commencé à jouer un rôle dominant dans leurs pays respectifs, ils fournissent toujours les plus gros contingents d’élus dans leurs parlements nationaux. En Espagne, le Parti populaire à droite et le Parti socialiste à gauche, qui alternent à la direction du gouvernement depuis 1982, restent en tête malgré les irruptions successives de Podemos à l’extrême gauche, de Ciudadanos au centre puis de Vox à l’extrême droite. Idem au Portugal où le PS et l’Alliance démocratique (centre droit) occupent toujours les premières places, même si le système partisan subit une fragmentation accélérée avec l’émergence de Chega à l’extrême droite. Le cas de la Grèce est notable aussi : le parti socialiste local, le Pasok, s’est effondré, mais son rival de droite, Nouvelle Démocratie (ND) du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, reste le premier parti du pays. Malgré l’usure du pouvoir après sept ans au gouvernement, ND recueille 30 % des intentions de vote dans les sondages d’opinion.

Comment ces formations parviennent-elles à défier l’atomisation des paysages politiques et l’essor de puissantes forces populistes ? Tobias Gerhard Schminke, fondateur de l’observatoire électoral européen EuropeElects, y voit d’abord le résultat de stratégies politiques. « On peut soutenir que l’explication principale, notamment dans les cas danois, suédois et grec, est que les partis traditionnels ont cessé d’abandonner à l’extrême droite les thèmes de l’immigration et de l’ordre public. Plutôt que de trianguler, le parti Socialdemokratiet (SD) de Mette Frederiksen au Danemark a fait sienne une politique d’immigration restrictive. De même en Grèce, Nouvelle Démocratie se pose en protecteur des frontières et en bouclier contre la criminalité, plutôt que d’y voir des sujets illégitimese.

Le sérieux dans la gestion de l’Etat a son influence. « Au Portugal et dans les pays scandinaves, les titulaires récents du pouvoir ont en partage une réputation de compétence », observe Schminke. « Cela peut être lié à la stabilité de l’Etat-providence, à la discipline budgétaire ou à l’efficacité visible de l’investissement public ». Le savoir gouverner prime sur la querelle des valeurs et émousse le vote protestataire. »Ce n’est pas comme en Allemagne et en France, où les modérés ont souvent été attirés sur le terrain de la guerre culturelle », dit-il.

Le charisme de certains dirigeants joue aussi. En Mecklembourg-Poméranie antérieure, par exemple, le Parti social-démocrate (SPD) attire nettement plus d’intentions de vote que dans les autres Länder de l’est de l’Allemagne. La forte popularité de la cheffe du gouvernement régional, Manuela Schwesig, y contribue. Le conservateur Mitsotakis en Grèce ou le libéral Rob Jetten aux Pays-Bas jouent aussi le rôle de locomotive pour leur parti, de même qu’en Pologne, la Coalition civique (centre droit) s’est installée en tête des sondages depuis l’an dernier grâce, en partie, à l’aura de son chef, Donald Tusk.

Des facteurs plus rationnels entrent en compte. Le nombre de militants du parti, son ancrage dans la société, dans l’économie et dans les syndicats, le budget qu’il peut mobiliser, la façon dont sa domination ancienne est confortée par le système électoral, permettent à certains de survivre plus longtemps que d’autres, souligne François Hublet, rédacteur en chef du Bulletin des élections de l’Union européenne (BLUE) publication sœur du Grand Continent. « Ça limite les dégâts, sans pour autant garantir contre un effondrement », observe ce chercheur postdoctorant à l’école polytechnique fédérale ETH Zurich.

Le dilemme du cordon sanitaire

D’autres recettes sont vaines, voire contre-productives. Les formations modérées qui reprennent à leur compte les thèses extrémistes n’ont que peu de chances de succès, confie-t-il. « Les gens qui prétendent que ça fonctionne n’ont pas regardé les données. Ça provoquerait plutôt l’effet inverse. En déplaçant les thèmes d’une campagne dans le sens de ce qui est déjà capturé par les partis en question, soit ça profite un peu à ces derniers, soit l’effet est nul ».

Dans quelques cas pourtant, l’accommodation peut marcher, lorsque le parti modéré est suffisamment dominant pour s’allier sans risque avec un parti radical nettement plus petit que lui. Ainsi du Parti populaire (PP) espagnol qui ne semble pas souffrir de ses alliances régionales avec la formation d’extrême droite Vox, ou de l’Union démocrate croate (HDZ, conservateur) qui gouverne à Zagreb depuis 2024 en coalition avec le petit Mouvement patriotique (DP). « Les accords peuvent bien fonctionner pour les modérés quand il n’y a pas de risque existentiel de se faire absorber », note François Hublet.

Le système du cordon sanitaire contre l’extrême droite, c’est-à-dire l’entente tacite entre partis modérés pour exclure toute alliance ou compromis avec les radicaux, n’est efficace que lorsque ceux-ci restent faibles. Dès qu’ils deviennent puissants, comme dans l’est de l’Allemagne, le cordon sanitaire nuit aux modérés en les contraignant à s’allier entre eux pour constituer des coalitions, au risque de diluer leur identité et de les éloigner de leurs électeurs. Lorsque l’extrême droite menace de devenir majoritaire, le dilemme devient insoutenable au regard des règles de la démocratie. « Le choix entre briser le cordon sanitaire ou pas est moins un choix entre se sauver ou perdre qu’un choix entre perdre et perdre de manière différente », résume Hublet.

En revanche en Wallonie, où le cordon sanitaire a été poussé à son maximum puisqu’il inclut non seulement les partis, mais aussi une grande partie des médias qui refusent de donner la parole à l’extrême droite, cette dernière plafonne à quelques points de pourcentage. Elle n’a aucun siège au parlement wallon. Le Mouvement réformateur (MR, libéral), qui s’est déporté vers la droite ces dernières années, a cependant montré qu’il répondait à une attente des électeurs puisqu’il est devenu le premier parti de Belgique francophone à l’issue des élections de 2024. Quand on ferme la porte aux solutions populistes, elles peuvent revenir par la fenêtre.

Plus qu’à une polarisation du système politique, on assiste dans toute l’Europe à un réalignement, moins autour du clivage droite-gauche que de questions sociétales et culturelles telles que l’ouverture de la société, le rapport à l’immigration, l’intégration européenne, les valeurs libérales. « Peut-être n’y a-t-il plus de place pour certaines coalitions démographiques et d’intérêt qui existaient auparavant », fait valoir François Hublet. En conséquence, « il est possible que le niveau d’équilibre des partis traditionnels soit très bas ». Certains sont devenus fantomatiques, comme la démocratie-chrétienne italienne, la social-démocratie tchèque ou les partis de gauche en Pologne. D’autres, même si leur apogée est derrière eux, sont encore influents. Il leur reste une tâche ardue : penser l’avenir de la démocratie européenne sans un certain nombre d’acteurs traditionnels, mais avec de nouveaux entrants bien inconfortables.



Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/en-europe-ces-partis-moderes-qui-resistent-a-la-poussee-populiste-TLCMCKSH4VAL3MUH4WJ2NFMMGI/

Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-09-10 05:45:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Quitter la version mobile