L’économiste français Gabriel Zucman peut-il influencer l’élection, sans doute serrée, de ce dimanche 13 septembre en Suède ? Sans doute, et si tel est le cas, ce sera en défaveur de la gauche. En se rendant à Stockholm au printemps dernier pour le lancement de son livre Les milliardaires ne paient pas d’impôts et nous allons y mettre fin (Seuil), le Français a relancé le débat sur la taxation des ultrariches.
Chez les compatriotes du groupe ABBA (dont « Money, money, money » fut l’un des hits), l’ISF a en effet laissé des souvenirs pour le moins mitigés. Dans la mémoire collective, il est associé à l’époque où, dans les années 1970 et 1980, la Suède détenait le record du monde de l’impôt sur les revenus (en 1980, les recettes fiscales de l’Etat représentaient 59 % du PIB). Ce niveau de taxation avait conduit à l’exode fiscal des plus grandes fortunes, au grand regret de leurs compatriotes. Tous deux classés dans le Top 10 des plus grandes fortunes mondiales, Hans Rausing, l’inventeur de la brique de lait en carton (Tetra Pak), et Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea, avaient presque simultanément fait leurs valises, direction la Suisse et le Lichtenstein. Quant au numéro 1 mondial du tennis Björn Borg, autre symbole national et maître incontesté (à l’époque) de Wimbledon et Roland-Garros, il s’était établi à Monaco.
« L’affaire Pomperipossa » est dans toutes les mémoires
Le souvenir de la pantalonnade fiscale liée à Astrid Lindgren demeure, lui aussi, prégnant. En 1976, la créatrice de Fifi Brindacier avait reçu un avis d’imposition sur les revenus dont le taux marginal s’élevait à 102 % ! En réponse à cette absurdité, la très populaire romancière pour enfants avait publié dans la presse une nouvelle intitulée « Pomperipossa au pays de l’Argent » dont le personnage principal, l’écrivaine Pomperipossa, est frappée de stupéfaction lorsque le fisc lui réclame 102% d’impôts. Au passage, l’héroïne explique comment réduire ses impôts en achetant une maison et en contractant un emprunt – une allusion évidente au ministre des Finances d’alors. Le pays était plié de rire, et un débat national sur la fiscalité s’était ensuivi. Quelques mois plus tard, les sociaux-démocrates, au pouvoir depuis quarante-quatre ans, furent battus aux élections.
En tournée de « promo » pour son livre, Gabriel Zucman a remis l’ouvrage sur le métier. Lors d’un débat devant 500 personnes à l’université de Stockholm (également diffusé en live stream) et dans une interview sur la chaîne de télévision TV4 Nyheter, il a déploré que « les milliardaires contrôlent aujourd’hui 16 % du PIB mondial, contre environ 3 % dans les années 1980 ». « La Suède est loin d’être à l’abri de ce phénomène », a sermonné l’économiste en précisant : « Dix ménages suédois détiennent des fortunes représentant 15 % du PIB national, et les 50 familles les plus riches pèsent 30 % ; c’est une concentration de richesse comparable aux Etats-Unis. »
Mais en Suède, cette argumentation ne porte guère au-delà du Parti écologiste (Miljöpartiet, crédité de 8 % d’intentions de vote le 13 septembre) et du Parti de gauche (Vänsterpartiet, également 8 %) et chez une partie de l’électorat social-démocrate. Chez les autres, et pas seulement chez les ultrariches, elle suscite aussi indifférence ou agacement. Il faut dire que la redistribution suédoise et l’Etat providence fonctionnent plutôt bien. Et que le système socio-économique s’appuie sur une très ample classe moyenne dont la qualité de vie est l’une des plus élevées d’Europe. Qui plus est, les Suédois, tout en étant égalitaristes, se réjouissent des succès de Spotify, Klarna et autres start-up, qu’ils considèrent comme autant de réussites nationales qui apportent du carburant à l’économie, ce dont il faut se réjouir.
Qu’ils soient du centre droit ou qu’ils soient sociaux-démocrates, les électeurs prennent pour un fait acquis l’influence prépondérante de la famille Wallenberg, laquelle domine l’économie du royaume depuis 170 ans et détient aujourd’hui un tiers du total de la capitalisation boursière. A travers ses multiples fondations, cette dynastie richissime possède des participations dans les 20 entreprises les plus importantes du pays : ABB, Saab, AstraZeneca, Ericsson, Wärtsilä, AtlasCopco, SKF, SAS, etc. Véritable socle de l’économie, « l’empire Wallenberg » est aussi le principal investisseur du pays nordique qui – il faut le souligner – consacre 3,4 % de son PIB à la recherche et au développement, contre 2,22 % de « R&D » en France.
Pendant la campagne électorale, la taxe Zucman sur les ultrariches (qui préconise un impôt de 2 % au-delà de 100 millions d’euros de patrimoine) a fait réagir plusieurs personnalités du monde économique. Le cofondateur du géant du streaming musical Spotify Martin Lorentzon, dont la fortune est estimée à environ 10 milliards d’euros, a par exemple fait savoir qu’il quitterait « immédiatement » la Suède en cas d’introduction d’un impôt sur la fortune. Dans une tribune publiée dans la presse, il évoque une mesure « problématique » : « L’objectif ne devrait pas être d’appauvrir les plus riches simplement parce qu’ils sont riches. « Je préfère une Suède où davantage de personnes parviennent à créer d’énormes richesses et où il y a moins de pauvres, plutôt qu’une Suède comptant moins de milliardaires parce que nous avons rendu moins attractif le fait de créer, de posséder et de développer des entreprises ici. »
Les Suédois, moins jaloux que les Français
Le facteur psychologique joue également un rôle important dans l’attitude des Suédois. Attaché à la fois à l’Etat providence mais aussi au libéralisme économique, ce peuple de protestants nourrit peu de jalousie vis-à-vis des personnes plus riches, qu’elles soient milliardaires ou non. Selon le « Rich Sentiment Index », une étude menée dans une vingtaine de pays en 2020, seulement 1 Suédois sur 5 (21 %) ressent de la jalousie sociale –un niveau particulièrement faible. A l’autre extrémité du classement se trouvent les Allemands, les Espagnols et, tout en haut de la liste, les Français, recordmen de la jalousie vis-à-vis des riches. Ce n’est donc pas un hasard si le titre de l’ouvrage de Zucman (Les milliardaires ne paient pas d’impôts et nous allons y mettre fin) a été édulcoré dans la langue de Strindberg. Plus nuancé, l’éditeur suédois a opté pour un intitulé un brin moins véhément : Miljardärskatt, så ska den införas, soit: « Impôt sur les milliardaires, voici comment le mettre en œuvre ».
En attendant, le résultat du scrutin du 13 septembre demeure incertain. Voilà un mois, les sociaux-démocrates (opposition), crédités de 30 % d’intentions de vote et largement en tête, semblaient bien partis pour revenir aux affaires. Leur cheffe de file Magdalena Andersson, qui fut ministre des Finances, jouit d’une grosse crédibilité en matière économique. Il n’en va pas de même pour ses éventuels alliés du bloc de gauche avec qui elle doit composer pour former une coalition. Certaines prises de position du Parti écologiste et du Parti de gauche sont des repoussoirs aux yeux d’une bonne partie des électeurs sociaux démocrates et centristes. Ce n’est peut-être pas un hasard si, dans la dernière ligne droite, l’écart entre les blocs de droite et de gauche s’est resserré au profit de la coalition gouvernementale sortante dont le bon bilan est encourageant (la Suède se dirige vers une croissance de +2,5%,pour la période 2026-2027). Tous les discours trop radicalement de gauche possèdent le potentiel pour faire fuir une partie des électeurs. Le rétablissement de l’ISF est justement l’un de ceux-là.
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Author : Axel Gyldén
Publish date : 2026-09-12 06:00:00
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