Comment devient-on Wolfgang Amadeus Mozart, le général de Gaulle, Serena Williams, Max Verstappen, ou encore Elon Musk ? Si vous posez la question à Jacques Attali, il vous répondra sans doute, aucun : « La niaque ! » Ce substantif, hérité du gascon, fascine l’écrivain, qui lui prête un florilège de pouvoirs, parmi lesquels celui de conjurer l’honni déterminisme. Mais cette niaque est-elle une affaire de loterie génétique ou socio-économique, ou chacun peut-il apprendre à la développer ? L’ancien conseiller de François Mitterrand penche nettement pour la seconde hypothèse, et se désole de voir son pays s’en être, ces dernières années, progressivement vidé. Ainsi a-t-il accouché d’un essai qui se parcourt avec une facilité réjouissante, La Niaque (Flammarion, 2026), dans lequel il livre ses conseils pour la faire éclore et la cultiver ; le fruit d’une réflexion façonnée tout au long de sa vie, au contact de ceux qui l’ont formé ou inspiré, de ses professeurs de collège au Sphinx de la République. Entretien.
L’Express : À l’instar de Bonaparte, vous présentez la niaque comme plus déterminante dans la réussite que l’intelligence. Comment la définissez-vous ?
Jacques Attali : La niaque, c’est une énergie mentale, une volonté, une ténacité intérieure qui pousse à ne jamais accepter un « non » pour toute réponse et à toujours chercher à progresser. Toutes les civilisations ont tenté de nommer cette force. Les Japonais disposent ainsi de plus de dix mots pour la désigner.
Son véritable secret réside dans le plaisir que l’on finit par trouver à accomplir des tâches qui paraissent d’abord pénibles. Lorsque l’on prend conscience que l’on s’améliore, même de façon marginale, en les répétant, cette progression devient une source de satisfaction en elle-même. C’est pourquoi la répétition est essentielle : non pas répéter à l’identique, mais répéter en s’améliorant. Les grands musiciens enregistrent leurs répétitions pour entendre ce qui s’améliore. En mathématiques, le résultat est immédiatement visible.
J’ai voulu écrire sur ce sujet parce que j’en avais assez d’entendre que certains réussissent parce qu’ils seraient particulièrement doués. Je n’ai d’ailleurs jamais cherché à connaître mon quotient intellectuel ; cela n’a aucun intérêt. Entre quelqu’un de très intelligent qui n’a aucune volonté et quelqu’un de moins doué qui possède une énergie considérable, c’est souvent le second qui accomplira le plus de choses.
Pourquoi certains ont-ils cette énergie et d’autres non ? Est-elle innée, ou peut-on la développer avec le temps ?
Tout le monde peut l’avoir, et je montre dans ce livre comment y parvenir. A condition d’employer des moyens spécifiques.
Les femmes, par exemple, ont une niaque particulière, fondée sur ce qu’on nomme l’ »hypervigilance féminine ». Elles sont davantage attentives aux dangers, capables d’anticiper ce qui pourrait menacer leur projet et de jouer plusieurs coups d’avance. Surtout, là où les hommes ont tendance à être plus individualistes et narcissiques, elles raisonnent davantage en termes de coalitions et d’alliances : elles s’organisent pour se défendre, se protéger et avancer ensemble.
Vous avez droit à vingt-quatre heures de découragement
François Mitterrand à Jacques Attali
Par ailleurs, des prédispositions biologiques ou neurologiques permettent de mieux résister au stress ou d’utiliser plus efficacement les conditions de l’apprentissage ; mais elles ne suffisent jamais. Dès lors, tout le monde peut avoir de la niaque, à condition de comprendre ce qui peut la déclencher en soi. Elle peut naître d’un projet, de la peur d’échouer, d’un désir de revanche, de l’amour ou, chez certains, d’une énergie vitale presque fondamentale. Dans mon cas, elle est d’abord venue de la peur de l’échec : lorsque j’étais adolescent, je me suis aperçu que je risquais de mener une vie professionnelle sans intérêt. Et un jour, un professeur m’a dit : « On t’a donné trois exercices à faire, fais-en dix. » Je l’ai fait, j’ai constaté que je progressais et j’y ai pris un immense plaisir. Cette expérience a tout changé.
L’école peut-elle encore jouer ce rôle ?
Elle le pourrait. Elle devrait apprendre aux élèves à trouver du plaisir dans l’effort et dans la progression. Elle devrait dire à l’enfant : « Regarde ce que tu es capable d’accomplir. Tu as réussi trois exercices, essaie d’en faire dix. » Et lui permettre de constater lui-même ses progrès. Cette lucidité sur soi-même nourrit la niaque.
Plus généralement, la niaque doit aussi être entraînée en permanence. Elle suppose une discipline de vie : du sommeil, du sport, de la marche, éventuellement de la méditation. Même une activité purement intellectuelle comporte une dimension physique déterminante. Je ne peux pas écrire sans faire de sport. Je marche une heure et demie chaque jour, je fais de la gymnastique et je fais attention à ce que je mange. La mauvaise santé peut tuer la niaque. La chaleur aussi l’affaiblit, d’ailleurs…
Avoir la niaque est-il pour autant l’assurance de réussir ?
Non ; pour réussir durablement, la niaque est une condition nécessaire, mais pas suffisante. On peut réussir sans niaque grâce à la chance, mais cela ne dure généralement pas. Pour réussir vraiment, il faut parvenir à l’entretenir tout au long de sa vie. L’échec et le découragement sont inévitables. François Mitterrand m’a un jour donné un conseil qui m’a profondément marqué : alors que j’avais le sentiment d’avoir échoué et d’avoir été victime d’une injustice : « Vous avez droit à vingt-quatre heures de découragement. » Cette phrase a relancé la machine. Il faut s’autoriser un moment d’abattement, mais lui fixer une limite. Et avoir la niaque dans la durée.
Bien que cela puisse, de prime abord, sembler paradoxal, vous dites également que la peur et l’anxiété seraient plus fécondes que la sérénité…
La peur peut être un moteur formidable, à condition qu’elle pousse à agir plutôt qu’à être paralysé. La véritable niaque suppose aussi un sens du tragique : la conscience que l’échec est possible, que des catastrophes peuvent survenir et qu’il faut se battre sans cesse pour les éviter. Lorsque l’on se croit définitivement protégé, on n’a plus de raison d’agir.
Emmanuel Macron s’est souvent enfermé dans une forme de micromanagement
Les réseaux sociaux, et plus largement les écrans, en limitant notamment les capacités de concentration, réduisent-ils nos chances de développer cette force de caractère ?
Il faut distinguer les différents usages des écrans. Les réseaux sociaux sont désastreux parce qu’ils poussent à la recherche de plaisirs instantanés. En revanche, les jeux vidéo pourraient constituer un extraordinaire apprentissage de la niaque. Ils donnent envie de franchir des paliers, de recommencer après un échec et de progresser. Le problème est qu’il s’agit souvent d’une niaque en circuit fermé, entièrement consacrée au jeu vidéo. Or, elle devrait devenir centrifuge, c’est-à-dire permettre au joueur de sortir du jeu et de transférer cette énergie vers les mathématiques, la musique ou une autre activité. Il faudrait pouvoir dire à un joueur de jeu vidéo : « La persévérance que tu manifestes dans ce jeu, tu peux l’utiliser ailleurs et y trouver le même plaisir. »
Le 24 septembre, L’Express organise la deuxième édition de son colloque « entreprises familiales« , ces joyaux tricolores dont le succès reposerait en grande partie, dites-vous, sur la capacité à transmettre de génération en génération la niaque.
Absolument ; et d’ailleurs, beaucoup d’entreprises familiales disparaissent parce que les générations suivantes ne trouvent plus de plaisir dans le projet qui leur a été transmis. Elles héritent d’un patrimoine, mais pas nécessairement de l’énergie mentale qui a permis de le constituer. Il ne suffit donc pas de transmettre une entreprise ou de répéter à ses enfants qu’ils devront la reprendre. Il faut leur donner la possibilité de s’approprier un projet et de constater qu’ils y trouvent du plaisir. Sinon, ils peuvent vivre cette transmission comme une contrainte et non comme un désir.
Vous qui connaissez Emmanuel Macron, comment définiriez-vous la niaque qui l’anime ?
Il possède une niaque personnelle très forte. Il a longtemps pensé que cette énergie personnelle pouvait, à elle seule, entraîner le pays. Mais un pays ne se gouverne pas en demandant à tous de se laisser entraîner par la niaque d’un seul homme. Emmanuel Macron s’est souvent enfermé dans une forme de micromanagement, jusqu’à signer des textes au milieu de la nuit avec son secrétaire général. Comment voulez-vous que les autres manifestent leur propre niaque si le président prétend tout faire lui-même ? À force, les gens baissent les bras. À l’inverse, lorsqu’il est arrivé à l’Elysée, François Mitterrand avait donné une consigne écrite à ses collaborateurs : « Laissez les ministres décider. »
Lequel des nombreux candidats à l’élection présidentielle possède, selon vous, le plus de niaque ?
Pour l’instant, je ne le vois pas. Les Français attendent un de Gaulle moderne : quelqu’un qui soit capable de leur redonner un sentiment de grandeur tout en étant pleinement inscrit dans son époque. Le malheur est que cette personne n’est pas encore là. Marine Le Pen prétend pouvoir rendre sa grandeur à la France, mais je ne pense pas que son projet y conduise. Jean-Luc Mélenchon le prétend également, mais son discours repose trop souvent sur l’aigreur, des propos aux relents antisémites, et la haine du succès. J’attends un responsable politique qui dira : « J’ai confiance en vous » et non plus, comme ils le font tous depuis des décennies : « Ayez confiance en moi. »
Quid de Donald Trump ? Nul autre contemporain ne semble mieux incarner la niaque que lui !
Il possède incontestablement une niaque considérable, narcissique et personnelle. Ce n’est pas une énergie collective mise au service des Etats-Unis ; c’est une niaque mise au service de lui-même, qui se contemple elle-même.
La niaque narcissique de Donald Trump a néanmoins eu pour effet de réveiller celle des Européens…
Un peu, oui ; ce dont la France et l’Europe ont besoin, ce n’est pas d’une nouvelle niaque personnelle, mais d’une niaque collective, d’intérêt général. Attention néanmoins, toute niaque suppose un projet. Elon Musk, par exemple, en possède un : il considère que l’humanité risque de disparaître et qu’elle doit pouvoir aller vivre ailleurs. On peut contester sa vision, mais elle lui donne une direction et une énergie considérables. Il transpose en quelque sorte dans le monde réel le projet de Star Trek.
La France dispose d’une réserve de niaque extraordinaire, mais elle ne l’utilise pas
Or, c’est ce qui manque aujourd’hui à l’Europe : un projet suffisamment puissant pour transformer la peur et les menaces extérieures en énergie collective. Donald Trump peut provoquer une prise de conscience, mais celle-ci ne produira rien si les Européens ne savent pas ce qu’ils veulent construire ensemble.
Et la France ? Vous portez un regard sévère sur son évolution ; vous avez pourtant conseillé presque tous les présidents depuis François Mitterrand.
Donner des conseils ne signifie pas qu’ils seront suivis. Si vous conseillez quelqu’un et qu’il choisit de ne pas vous écouter, vous n’êtes pas responsable de ce qu’il fait. Je me sens pleinement responsable de ce qui a été accompli avec François Mitterrand lorsque je travaillais à ses côtés. J’ai ensuite été proche de Nicolas Sarkozy, qui est un ami, pour qui je n’ai pas voté. Il m’a demandé de composer et de présider une commission pour proposer de vastes réformes, mais il n’a presque pas appliqué nos propositions. François Hollande et Emmanuel Macron ne m’ont pas davantage suivi sur de très nombreux sujets. Mes positions ont été exprimées dans mes livres, et mes conseils n’ont pas été secrets : ils ont été publiés dans mes éditos à L’Express puis aux Echos. Je ne peux donc pas me sentir responsable de ce qu’ils n’ont pas fait.
La France a perdu sa niaque, comme une grande partie des pays européens, parce que nous n’avons aujourd’hui ni véritable projet, ni peur suffisamment consciente, ni volonté de revanche. Les Allemands, les Japonais ou les Russes ont pu être animés, à différents moments de leur histoire, par un désir de revanche. La France, elle, continue de se raconter qu’elle a gagné la guerre et qu’elle n’a pas de raison d’avoir peur. Et elle n’a pas de projet.
Nous sommes un pays d’abondance, doté de nombreux amortisseurs sociaux. Nous savons que nous pourrons nous nourrir, nous soigner et bénéficier de différents parachutes. Nous ne prenons donc pas conscience de la gravité de notre situation. Le projet européen pourrait constituer un moteur collectif, mais il ne l’est pas encore. Quant à l’euro, dont je suis un grand défenseur, il nous protège au point de nous empêcher de voir nos propres faiblesses. Il masque la gravité de notre endettement et nous permet de repousser les décisions difficiles.
À quel moment avons-nous cessé d’avoir de la niaque ?
À partir du second mandat de François Mitterrand. Il avait encore une véritable vision (et niaque) en matière de politique étrangère, de construction européenne et de défense, mais, sur les réformes intérieures, il n’y avait plus de projet et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je suis parti. Jacques Chirac n’a ensuite presque rien fait. Nicolas Sarkozy a tenté d’agir pendant un temps, puis il a utilisé les crises comme prétexte pour ne pas réformer. François Hollande et Emmanuel Macron n’ont pas davantage mis en œuvre les immenses transformations nécessaires. Tous les présidents que j’ai connus possédaient une niaque personnelle et, à des degrés divers, une volonté de servir l’intérêt général. Mais sans projet ni vision, cela ne suffit pas.
Comment la France peut-elle la retrouver ?
L’Etat ne peut pas la décréter ; il y faut une volonté collective. Mais l’Etat peut créer les conditions qui lui permettent de s’exprimer : par l’école, par la décentralisation, par la confiance et par la valorisation de l’effort. La France possède d’ailleurs une réserve de niaque extraordinaire. Des entreprises se créent, des associations agissent, des artistes inventent. Tous ces gens consacrent leur temps et leur énergie aux autres alors qu’ils pourraient très bien ne pas le faire. Le problème est que cette réserve n’est pas mise en œuvre.
Le rôle de l’Etat et du politique devrait être de libérer cette énergie, de donner une direction et de reconnaître les progrès accomplis. Les incendies en offrent un bon exemple. Lorsqu’ils éclatent, des hommes et des femmes travaillent jour et nuit avec une niaque extraordinaire, alimentée par l’urgence et par la peur. Mais nous devrions avoir en amont une niaque du projet : entretenir les forêts, aménager des clairières, préserver les zones humides et créer des barrières naturelles. C’est vrai en tout domaine ; il faut une niaque altruiste et préventive.
De plus, la société française a trop souvent présenté le travail comme un enfer et le loisir comme un paradis. Le mot même de « retraite » est révélateur ; il suggère qu’à partir d’un certain âge, on devrait se retirer de la vie active. Or, de 60 à 80 ans, on peut en général continuer à agir, à créer et à travailler par plaisir, sous des formes différentes, toujours productives. Il faut leur permettre de continuer à participer à la création de richesses, au fonctionnement des associations et à la transmission des savoirs. La France ne doit pas devenir un pays où chacun n’aspire qu’à la retraite. La niaque tout au long de la vie est la condition du bonheur.
La Niaque, comment devenir plus que soi par Jacques Attali. Flammarion, 280 p., 21 €.
Source link : https://www.lexpress.fr/politique/jacques-attali-les-francais-attendent-un-de-gaulle-moderne-OLFTE4XMTFFKLGW4CQJUI6QYSI/
Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-09-14 15:00:00
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