Une déflagration internationale. L’alerte lancée à la fin du mois d’août par Bill Gates face aux risques liés à la montée en puissance de l’intelligence artificielle a été largement reprise par les médias du monde entier. Le cofondateur du géant de l’informatique Microsoft, jusqu’ici grand technophile, y appelle à se préparer à cette révolution, avant qu’il ne soit trop tard. Mais le milliardaire y voit aussi une source d’espoir. A la tête de sa fondation, toujours aussi impliqué dans l’aide au développement, Bill Gates constate tous les jours à quel point l’IA peut déjà aujourd’hui, et encore davantage à l’avenir, bénéficier aux pays les plus pauvres. En exclusivité pour L’Express, alors que paraît la nouvelle édition de Goalkeepers, le rapport annuel de la Fondation Gates, il explique comment et à quelles conditions l’intelligence artificielle pourra changer la donne pour ces pays.
L’Express : Vous expliquez avoir toujours été optimiste face à l’innovation. Pour la première fois pourtant, l’IA vous inquiète. Pourquoi cette transition technologique sera-t-elle l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire de l’humanité ? Sous-estimons-nous les effets de l’IA ?
Bill Gates : Beaucoup de gens se laissent bercer par l’idée qu’il ne serait pas nécessaire de prendre des mesures particulières vis-à-vis de l’IA, car ils voient que les technologies passées ont toutes été plutôt bénéfiques. Ils ont raison. Chaque technologie inventée par l’humanité a amélioré notre sort, et le marché de l’emploi est resté solide, voire s’est renforcé à mesure que nous devenions plus riches.
L’IA est très différente. Je mets en quelque sorte ma réputation en jeu en disant ceci : ne vous fiez pas aux limites actuelles des grands modèles de langage, ni à l’expérience passée pour déterminer ce qu’il faut faire aujourd’hui.
J’espère que nous verrons un engagement politique. Le secteur de la tech est très impliqué, et ses acteurs ont admis que, oui, nous avons probablement besoin d’une réglementation. Ces bonnes intentions vont maintenant être mises à l’épreuve. A mesure que les think tanks et les universités collaboreront avec les décideurs et les responsables politiques, et que des concepts tels que la taxation des robots ou le fait d’avoir des emplois « réservés aux humains » dans certains secteurs, afin d’empêcher l’IA de les remplacer, gagneront du terrain, le secteur de la technologie pourrait se dire : « Non, attendez un instant, ce n’est pas ce que nous voulions ». Mais pour l’instant, nous n’en sommes encore qu’au début de la réflexion sur les réponses concrètes à apporter aux transformations liées à l’IA. Il faut maintenant mobiliser les expertises, confronter les idées et faire émerger des propositions suffisamment solides pour guider les choix à venir. Pourtant, dans des domaines comme le marché de l’emploi, nous commencerons déjà à observer des effets significatifs d’ici deux à trois ans…
Quels sont les risques spécifiques liés à l’IA pour les pays en développement ? Pourquoi pensez-vous qu’elle pourrait accroître les inégalités entre les pays du Sud et le monde riche ?
La plupart des Occidentaux ne se rendent pas compte à quel point la vie en Afrique subsaharienne est différente de celle des pays riches, ce que les gens doivent endurer en termes de pénurie de médecins, de maladies spécifiques pour lesquelles il n’existe pas encore de solutions innovantes. Prenons simplement le paludisme. Les pays riches ne connaissent pas cette maladie infectieuse, et il est donc difficile de comprendre à quel point c’est un problème urgent.
Pour de nombreux pays en développement, à mesure que nous accélérons des recherches comme celles financées par la Fondation Gates, l’IA peut s’avérer bénéfique, car elle permet de fournir des conseils médicaux directement au patient ou des conseils agricoles directement à l’agriculteur. Si nous parvenons à ce que toutes les personnes disposent d’une connexion Internet et d’un smartphone, si nous veillons à ce que leur langue locale soit bien prise en compte, si nous utilisons des fonds philanthropiques pour intégrer les données qui leur sont propres et si nous menons réellement des programmes pilotes pour comprendre ce qui fonctionne, les avancées positives pourraient être plus spectaculaires en Afrique que dans les pays riches.
Bill Gates lors de sa visite officielle au National Health Intelligence Centre (NHIC) au Rwanda en juillet 2026. Il est accompagné du ministre de la Santé rwandais, le Dr Sabin Nsanzimana, qui lui présente les technologies de suivi des données sanitaires en temps réel et les systèmes de modélisation par intelligence artificielle déployées dans le pays.
Prenons le domaine médical. Ce secteur est très strictement réglementé, car on ne veut commettre aucune erreur. Même un taux d’erreur de 1 % est trop élevé. C’est un domaine où je pense que l’adoption de l’IA peut s’accélérer si les budgets de l’aide étrangère et des organisations philanthropiques comme la Fondation Gates unissent leurs forces, voire obtiennent un certain soutien de la part du secteur de l’IA.
Je dois mentionner quatre entreprises qui ont apporté une aide précieuse à la Fondation Gates : Microsoft, Google, Anthropic et OpenAI. Cela devrait encore s’amplifier à l’avenir, car ces acteurs souhaitent associer leurs efforts à notre travail de terrain, mené en collaboration avec les gouvernements africains, et à notre compréhension de questions telles que le paludisme et les besoins agricoles africains – des domaines dans lesquels ils ne se spécialiseront jamais.
Les IA sont d’incroyables fonctionnaires, à condition de leur fournir les bonnes données
La balance bénéfice-risque pour l’IA est en réalité un peu plus favorable à l’Afrique subsaharienne, à condition que l’aide, la philanthropie et les efforts soient correctement ciblés.
Que proposez-vous à la Fondation Gates?
Nous mettons en place une coalition pour veiller à ce que les langues africaines soient bien prises en charge par l’IA. Quand je me suis rendu au Rwanda, j’ai constaté que même pour le kinyarwanda, pourtant l’une des langues africaines les mieux traitées par l’IA, les taux d’erreur y étaient nettement plus élevés qu’en anglais.
C’est tout à fait résoluble. Pour cela, il faut collecter des données qui seront du domaine public, de sorte que tous les modèles d’IA — qu’ils soient locaux, mondiaux, américains ou chinois — puissent exploiter ces données linguistiques et en tirer profit. Voilà une mesure très concrète.
L’Afrique est confrontée à d’énormes défis en matière de données : par exemple, comment améliorer la gestion budgétaire du gouvernement et s’assurer que l’argent est bien dépensé ? Tant que vous ne disposez pas des données, l’IA ne peut pas vous aider de manière optimale en ce qui concerne votre chaîne d’approvisionnement, votre système de passation de marchés publics ou la performance de vos employés.
Le Rwanda est un pionnier dans la structuration des données gouvernementales, notamment pour le système de santé. Nous finançons par exemple le campus à Kigali de l’université Carnegie-Mellon, qui attire de nombreux talents pour aider à développer ces applications numériques. L’objectif est de collecter des données sur les sols et le climat africains. Mais il faut aussi renforcer les capacités humaines pour mettre efficacement en œuvre ces systèmes.
J’ai une vision pragmatique de la situation : où devrions-nous en être en matière d’éducation, de santé ou d’agriculture en Afrique ? La Fondation Gates a le sens de l’urgence, car l’ensemble de nos fonds sera dépensé dans les dix-neuf années à venir. Nous essayons de mener à bien des projets très ambitieux, comme réduire encore de moitié la mortalité infantile ou éradiquer le paludisme. Grâce à l’IA, je pense que nous pouvons nous montrer encore plus ambitieux si nous parvenons à établir les bons partenariats et si les budgets de l’aide au développement ne sont pas réduits davantage qu’ils ne l’ont déjà été…
Parmi toutes les innovations que vous avez observées ces derniers mois, laquelle vous paraît vraiment passionnante et prometteuse ?
A ma grande surprise, les projets pilotes agricoles progressent plus rapidement que tout le reste. Il y a déjà des centaines de milliers d’agriculteurs en Inde qui, au quotidien, utilisent l’IA pour obtenir des informations sur les engrais, la santé des cultures et la météo.
J’ai été étonné de constater que, d’une certaine manière, en agriculture, si l’on réussit 99 fois sur 100, c’est déjà formidable. En matière de santé, il faut se rapprocher de 100 sur 100, et c’est pourquoi nous redoublons d’efforts dans ce domaine. Pour ce qui est de l’éducation, même si cela prend du temps, il faut impliquer les enseignants, leur montrer qu’ils vont gagner en productivité avec l’IA.
En Afrique, nous sommes confrontés à des défis particuliers. Tout le monde ne dispose pas d’un smartphone ni d’une connexion Internet. Et puis, il y a un manque d’infrastructures, que nous devrons en partie financer à un moment où l’aide internationale devient très, très rare.
En matière de santé et d’éducation, un pays comme le Rwanda avance aujourd’hui plus vite que d’autres. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un savoir-faire exclusif. Les gouvernements sont libres d’apprendre les uns des autres. Ce sera l’une des grandes priorités de la Fondation Gates.
Dans un récent article paru sur votre blog Gates Notes, qui a été très commenté, vous estimez que les gouvernements occidentaux auront du mal à relever ce défi de l’IA. En France aura lieu l’année prochaine une élection présidentielle, et pourtant il est très peu question d’intelligence artificielle…
Cela va vite changer. J’espère que ce changement ne viendra pas seulement du fait que les électeurs prendront conscience des inconvénients liés à l’IA, mais aussi de la volonté des responsables politiques d’accélérer les avancées positives. Cette technologie est très efficace pour vous aider à mieux comprendre les systèmes de prestations sociales, les systèmes fiscaux et les régimes de retraite. Les IA peuvent considérablement servir l’action publique, à condition de leur fournir les bonnes données. Si l’on souhaite réduire les délais réglementaires pour la construction, les lancements de projets ou l’enregistrement des entreprises, l’IA peut rendre l’administration bien plus réactive. Mais je ne vois pas suffisamment d’efforts dans cette direction.
Le sujet le plus marquant sera bien sûr le risque de perte d’emplois. Je ne m’attends pas à ce que les électeurs s’inquiètent des risques cybernétiques, biologiques ou psychosociaux liés à l’IA ; ces domaines ne sont généralement pas en tête de leurs préoccupations. En revanche, la peur pour les emplois grandit. Lors des cérémonies de remise des diplômes aux Etats-Unis, il suffit à l’orateur de mentionner le mot « IA » pour se faire huer. C’est un terme devenu particulièrement polémique.
Une réaction politique simpliste serait de dire « bon, arrêtons tout ça ». Pour un pays pris isolément, c’est certes possible – on peut bloquer une partie de son propre territoire à une nouvelle technologie. Mais ce ne serait pas la réponse la plus bénéfique.
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Author : Stéphanie Benz, Thomas Mahler
Publish date : 2026-09-15 04:00:00
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