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Guerre en Ukraine : « Il est temps d’avoir le courage de protéger le ciel ukrainien »

Plus de quatre ans et demi après le début de la guerre, Vladimir Poutine ne cherche même plus à faire semblant. Dans une nouvelle surenchère, Moscou a frappé ce dimanche 13 septembre un train ukrainien à moins de deux kilomètres de la frontière polonaise et à proximité d’un convoi qui transportait des conseillers à la sécurité et d’anciens dirigeants européens, dont l’ex-Premier ministre britannique Boris Johnson. Cette escalade, dénoncée à l’unisson par les chancelleries européennes, a replacé au centre de l’attention l’enjeu de la protection de l’espace aérien ukrainien. Face à l’intensification des attaques, certains plaident aujourd’hui pour la mise en place d’un « bouclier aérien » au-dessus de l’Ukraine. « Au-delà de l’aspect humanitaire, nos intérêts de sécurité sont aussi en jeu », défend Aurélien Duchêne, enseignant à l’université catholique de Lyon, auteur de L’Europe et ses armées (Eyrolles, 2026) et membre du collectif SkyShield, qui appelle la France et d’autres pays européens à s’impliquer directement dans la défense du ciel ukrainien. Interview.

L’Express : Comment analysez-vous les récentes frappes russes ?

Aurélien Duchêne : C’est une étape de plus. Mais rappelons-nous qu’en 2024, un missile russe s’était déjà abattu à moins de 200 mètres d’une réunion entre Volodymyr Zelensky et le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis. La même année, ils avaient également fomenté l’assassinat d’Armin Papperger, le PDG du géant allemand de la défense Rheinmetall. Ce type d’action escalatoire et dangereuse n’est donc pas complètement inédit. Mais ce qui est clair, c’est qu’il y a une volonté russe d’intimider à la fois les dirigeants et les opinions publiques européennes. La Russie mise sur le fait que cela les poussera à se détourner du soutien à l’Ukraine, par crainte de l’escalade.

Dans le même temps, les frappes russes s’intensifient sur l’ensemble du territoire ukrainien. La défense aérienne ukrainienne est-elle débordée ?

En ce qui concerne l’interception des missiles russes, elle est clairement débordée. Déjà parce que les munitions pour les systèmes Patriot dont dispose l’Ukraine se sont largement taries. Ensuite, parce que l’on observe une massification de la production russe : ils fabriquent aujourd’hui 100 à 150 missiles de croisière et balistiques chaque mois. S’ajoute à cela la livraison par la Corée du Nord de missiles KN-23, qui disposent de charges explosives bien plus destructrices que tout ce qui a été envoyé jusqu’à présent. Le résultat, c’est que le taux d’interception de ces menaces a chuté en Ukraine. Il existe un vrai risque de saturation des défenses aériennes dans certaines villes.

Du côté de la défense antidrones, la situation est nettement meilleure, avec des taux d’interception qui continuent de se situer autour de 90 %. On observe toutefois que la Russie investit massivement dans de nouveaux drones capables de passer entre les mailles du filet, comme les Geran 4 et 5. Il s’agit de versions améliorées dotées de turboréacteurs, qui peuvent voler plus haut et plus vite. Leur généralisation pourrait user la défense aérienne et créer de véritables brèches au-dessus de certaines villes, car la résilience de l’Ukraine n’est pas infinie. Face à une Russie qui s’acharne méthodiquement, il y a un vrai risque d’assister, cet hiver, à la pire crise humanitaire depuis le début de la guerre.

Face à cela, certains appellent à renforcer la protection du ciel ukrainien. En quoi consiste l’initiative SkyShield que vous défendez ?

L’idée est que la France, idéalement avec une coalition de pays européens, envoie des avions de combat pour protéger le ciel dans l’ouest de l’Ukraine. Les avions pourraient décoller de Pologne ou de Roumanie afin d’intercepter les drones et missiles qui bombardent cette partie du pays. On se concentrerait notamment sur des villes comme Kiev, Lviv ou Odessa, et ce serait un moyen de pallier le manque de défense aérienne des Ukrainiens. Cela pourrait également intégrer la protection des infrastructures critiques, comme les centrales nucléaires. Car il s’agit aussi de notre propre sécurité : on ne peut pas laisser la Russie prendre des risques inconsidérés qui pourraient nous affecter nous aussi.

Il faut préciser que nos avions ne seraient pas engagés sur le front. L’objectif de SkyShield n’est en aucun cas d’entrer en guerre contre la Russie, ni d’attaquer l’armée russe. Les Ukrainiens continueraient à se concentrer sur le front, pendant que nous les aidons à neutraliser les drones et missiles qui s’aventurent loin des zones de combat. Il est admis que ce SkyShield est faisable techniquement et que cela correspond aux besoins des Ukrainiens. La seule question qui demeure est politique. A ce propos, on peut d’ailleurs se réjouir de voir de plus en plus de candidats à l’élection présidentielle française, avec lesquels nous échangeons, sans préférence partisane, commencer à se saisir de ce sujet.

Vladimir Poutine a tout de même averti, samedi, que l’envoi de soldats sur le sol ukrainien équivaudrait à une « guerre contre la Russie ». Intervenir dans le ciel ukrainien ne risquerait-il pas de constituer une escalade aux yeux de Moscou ?

Moscou avait dit la même chose concernant les chars, les missiles à longue portée et les avions de combat. Cela fait quatre ans que les Russes nous opposent des lignes rouges qui, en réalité, n’en sont pas. De plus, rappelons que, ces dernières années, la France est intervenue à plusieurs reprises pour intercepter des drones et missiles iraniens lancés contre les Emirats arabes unis et Israël. Et cela ne nous a jamais fait entrer en guerre contre l’Iran.

Il est en réalité moins escalatoire de détruire des objets inertes, comme des drones et des missiles, que de livrer des armes pouvant permettre de tuer des soldats russes. Si nous voulons que Poutine négocie un cessez-le-feu et arrête les massacres, SkyShield est peut-être la meilleure carte qu’il nous reste. Elle nous permettrait de peser de tout notre poids et de montrer à la Russie que son seul avantage – celui de faire craquer les civils à défaut de gagner sur le champ de bataille – ne tient plus.

Une meilleure protection du ciel ukrainien permettrait-elle, dans le même temps, de renforcer la sécurité du ciel européen ?

Absolument. Il s’agit de faire de la défense de l’avant. Au-delà de l’aspect humanitaire d’aider l’Ukraine, nos intérêts de sécurité sont aussi en jeu. Abattre, sur le territoire ukrainien, des drones qui s’approchent de nos frontières, c’est un moyen de renforcer notre propre défense. C’est par ailleurs un message adressé à Poutine : aujourd’hui les Russes se permettent de nous tester parce qu’ils nous jugent faibles et paralysés par la peur.

Et malheureusement, tout indique que la Russie pourrait finir par tester directement les garanties de sécurité de l’Otan par des attaques bien plus directes. La meilleure façon de dissuader cela, et d’éviter que Poutine ne soit tenté de franchir le pas, c’est justement de lui montrer notre résolution. Faire preuve de fermeté et de détermination est le meilleur moyen d’éviter l’escalade. Aujourd’hui, il est donc temps d’avoir le courage de protéger le ciel ukrainien.

D’autres Européens sont-ils intéressés par une telle initiative ?

On sent un intérêt certain chez les pays baltes ou dans d’autres pays comme la Pologne ou le Royaume-Uni. La question est de savoir si un pays comme la France peut initier un mouvement plus large par effet d’entraînement. Il ne faut pas oublier qu’avant que Paris n’annonce la livraison de blindés modernes, cela était considéré comme une ligne rouge. Pourtant, une fois que la France a sauté le pas, de nombreux pays ont suivi. Il en a été de même pour la livraison de missiles à longue portée par la France et le Royaume-Uni, ou pour celle des avions de combat F-16 et Mirage – dont on nous avait dit que jamais ils ne seraient livrés à l’Ukraine.

A-t-on les moyens de lancer une telle action ?

Bien sûr. Après de multiples consultations, nous avons évalué les besoins d’une telle opération à 12 à 24 Rafale et 800 à 1 000 hommes au total, tous corps d’armée confondus. De plus, un avion de guet aérien, type Awacs, pourrait rejoindre le dispositif si l’on veut éviter d’être connecté à l’interface ukrainienne pour détecter les missiles et drones en approche.

Pour abattre les drones, nos appareils pourraient utiliser leurs canons, dont les munitions sont presque illimitées, ou des roquettes guidées par laser, qui sont relativement peu onéreuses et permettraient de ne pas sacrifier nos missiles les plus coûteux. On peut même envisager de déployer une ou deux batteries de défense aérienne de l’armée française, qui resteraient sous notre contrôle et que l’on utiliserait en dernier recours pour abattre, par exemple, des missiles. Dans l’ensemble, un déploiement de ce type serait donc totalement à notre portée.



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Author : Paul Véronique

Publish date : 2026-09-15 15:00:00

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