La rétrospective « John Galliano : Horizons » n’aura pas lieu. Initialement annoncée pour le printemps 2027, celle-ci a finalement été déprogrammée par le mythique Metropolitan Museum de New York. Mais alors que l’on aurait pu légitimement s’attendre à une adhésion collective, l’annonce fin août a aussitôt suscité l’indignation d’une partie du milieu de la mode, prompte, en ligne, à crier à la « cancel culture ». Certes, pour un créateur, voir son travail mis à l’honneur par la prestigieuse institution, et inauguré lors de l’ultra-exclusif et surmédiatisé gala de bienfaisance du Met représente la consécration suprême. Mais refuser d’offrir cette vitrine royale n’a rien d’un bannissement.
En réalité, quinze ans après son licenciement de chez Dior pour avoir clamé, aviné, « J’aime Hitler », et lancé à des clients d’un bar parisien que leurs familles auraient dû toutes être gazées, Galliano n’a même jamais été durablement écarté de la planète mode. De 2014 à 2024, celle-ci a célébré son règne à la direction artistique de Maison Margiela, avant de saluer sa collaboration avec Zara. Rien ne lui a été retiré, sinon un énième hommage.
Or celui-ci, tout particulièrement, eut revêtit un caractère pour le moins exceptionnel. En effet, le département du musée qui devait accueillir la rétrospective, le Costume Institute, célèbre habituellement de grands mouvements esthétiques, presque jamais des destins individuels. De leur vivant, seuls deux créateurs ont reçu cet hommage : Yves Saint Laurent en 1983 et la créatrice japonaise Rei Kawakubo en 2017. La personnalité doit être irréprochable. La question n’est donc pas celle de son droit à travailler, ni même celle du pardon. Ce point, que presque personne ne rappelle, est réglé depuis longtemps. Dès 2011, Galliano s’est excusé, s’est fait soigner, a étudié la Shoah auprès d’un rabbin, a lu Primo Levi et a visité Auschwitz. L’Anti-Defamation League, la grande organisation américaine de lutte contre l’antisémitisme, a elle-même salué sa contrition.
En revanche, comment comprendre le fait que le projet d’exposition devait s’ouvrir la veille même de Yom HaShoah, la journée de commémoration du génocide juif ? Célébrer à coups de millions de dollars, dans le contexte actuel d’une recrudescence de l’antisémitisme, un couturier condamné par la justice pour injures antisémites, la nuit même où le monde se recueille pour dénombrer ses six millions de morts ne peut pas être excusé par une simple erreur de calendrier.
Phare progressiste
Cette indulgence sélective est d’autant plus frappante que la mode se pose volontiers en phare progressiste, aux avant-postes des questions sociales. C’est grâce à Yves Saint Laurent que les femmes peuvent porter un pantalon sans être accusées de se grimer en homme. Mais aujourd’hui, cette force de rupture s’est largement dissoute dans une industrialisation de la vertu. La contestation est devenue un argument de vente, un prêt-à-penser éthique où chaque combat se transforme en produit dérivé, à l’instar des lucratifs t-shirts Dior floqués du slogan « We Should All Be Feminists », lancés en 2016.
Pour les causes jugées consensuelles, l’industrie déploie ainsi une ferveur spectaculaire. En juin 2020, alors que la mort de George Floyd suscitait un soulèvement mondial, Anna Wintour, directrice de Vogue, s’excusait publiquement des manquements de son magazine face à la diversité. Dans la foulée, le puissant syndicat de la mode américaine, le CFDA (Council of Fashion Designers of America), lançait de vastes programmes de mentorat et de lutte contre le racisme systémique.
Sur les questions de genre et de droits LGBT, l’industrie a érigé la fluidité en norme absolue. Le non-genré y est devenu si banal qu’il ne constitue même plus un facteur de différenciation pour les jeunes marques. Le milieu a ainsi couronné la mannequin transgenre Alex Consani du titre suprême de « Mannequin de l’année ». Sa nouvelle protégée, la créatrice Jeanne Friot – qui s’est illustrée devant le monde entier en habillant la cavalière d’argent de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris -, est allée encore plus loin en présentant, pour sa collection Printemps-Été 2026, intitulée « RÉSISTANCE », le premier défilé de l’histoire de la Fashion Week parisienne porté exclusivement par un casting transgenre et non-binaire.
Même réactivité en 2021 lors de la vague de haine anti-asiatique : sous l’impulsion de créateurs comme Phillip Lim, le milieu s’est immédiatement mobilisé à coups de campagnes de dons, de tribunes et de hashtags #StopAsianHate pour condamner les discriminations. Un élan vertueux qui interroge, quand on se rappelle avec quelle facilité cette même industrie a pardonné et passé sous silence les insultes racistes antichinoises proférées par Stefano Gabbana en 2018.
De l’Ukraine à Gaza
Cette capacité de mobilisation s’empare aussi sans souci de certains drames géopolitiques. Dès mars 2022, face à l’invasion de l’Ukraine, l’industrie a fait bloc : pluie d’appels aux dons, des marques majeures comme Balenciaga ont suspendu leurs activités commerciales en Russie et transformé leurs défilés en hommages vibrants à la résistance ukrainienne. Plus récemment, face à la guerre à Gaza, les prises de position ont été tout aussi promptes. En janvier 2024, la marque GmbH ouvrait son défilé à la Paris Fashion Week par un appel au cessez-le-feu, intégrant keffiehs brodés et pastèques sur ses silhouettes. En juin de la même année, les diplômés de l’Institut Français de la Mode défilaient vêtus de t-shirts « Ceasefire now » après avoir notamment montré une tenue composée de keffiehs. Preuve ultime de cette capacité de mobilisation politique, la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, l’institution qui orchestre la Fashion Week, déprogrammait le créateur russe Valentin Yudashkin du Calendrier Officiel pour son silence. Les Russes se font bien rares sur ces calendriers depuis.
Pourquoi cette boussole morale, si prompte à s’orienter, se bloque-t-elle dès que la haine vise les Juifs ? Dans le contexte actuel d’une recrudescence mondiale de l’antisémitisme, le mutisme de cette industrie d’ordinaire si bruyante après le 7 octobre 2023 est sidérant. Face à cet événement, elle a soudain découvert la rigueur d’un vœu de silence monacal, les plus prestigieuses maisons comme Chanel ou la créatrice américaine Tory Burch préférant la discrétion de dons confidentiels à la moindre prise de parole publique.
Hiérarchie tacite des haines
Les raisons de cette paralysie des plus loquaces se devinent, et aucune n’est glorieuse. Il y a le marché, d’abord : une dépendance étroite aux clientèles et aux capitaux du Golfe, pour qui la cause palestinienne est consensuelle. S’engager pour l’Ukraine ne coûte rien, mais prendre parti après le 7 octobre peut impacter directement les ventes. Il y a aussi l’air du temps militant, où la défense des Palestiniens offre un capital moral immédiat, tandis que celle des Juifs, aussitôt assimilée à la politique de l’Etat hébreu, est jugée suspecte et s’expose, sur les réseaux sociaux, à des réactions hostiles immédiates. Faut-il y voir une hiérarchie tacite des haines, qui relègue l’antisémitisme au rang de combat ancien, moins urgent que les autres discriminations ?
Certes, quelques instances ont tenté d’alerter. Dès janvier 2023, le CFDA s’alarmait déjà du silence de ses talents sur l’antisémitisme, au sein d’un secteur pourtant habitué à épouser toutes les causes. Après le 7 octobre, le communiqué de la Fédération de la Haute Couture condamnant l’attaque terroriste a immédiatement été contesté en ligne pour son absence de mention des victimes palestiniennes.
Aujourd’hui, la recherche pose des mots précis sur cette lâcheté collective. Une étude de la London School of Economics (LSE), publiée en 2026 et menée par la professeure Lee Edwards, décrit chez les professionnels de la communication un véritable « silence organisationnel ». Elle démontre comment s’installe un « régime de vérité » qui marginalise ou exclut les voix juives, condamnant les collaborateurs à un choix impossible : se taire pour rester invisibles, ou s’exprimer au risque de s’exposer à l’hostilité antisémite. L’étude met ainsi en lumière ce que le milieu de la mode feint d’ignorer : le sentiment profond des professionnels juifs que leur sécurité et leur dignité ne bénéficient jamais de la même urgence ni de la même attention que celles des autres minorités.
Amnésie structurelle
Ce silence n’est pas un accident de parcours : il est aussi le reflet d’une industrie frappée d’une amnésie structurelle. La mode a un génie absolu pour pardonner et regarder ailleurs dès que ses intérêts économiques et artistiques sont préservés. C’est ainsi que le Met célébrait Karl Lagerfeld en 2023, lui offrant son exposition phare « A Line of Beauty », malgré des décennies de déclarations notoirement misogynes et grossophobes, poliment reçues comme de simples provocations d’esprit. C’est ainsi que le milieu a réintégré le créateur Alexander Wang après ses regrets face à des accusations d’agressions sexuelles, et a banni les photographes Mario Testino ou Bruce Weber tout en invoquant par la voix d’Anna Wintour une « croyance profonde dans la valeur du remords et du pardon ». Un argument de convenance réactivé aujourd’hui par l’entourage de Galliano.
Ce silence nourrit une peur, feutrée mais bien réelle. Comme l’a révélé une enquête du New York Times, certains mécènes juifs du Met ont eux-mêmes hésité à protester publiquement contre l’hommage à Galliano, de crainte que leur démarche ne se retourne contre eux. Alice Tisch, dont la famille a donné des millions de dollars au musée, y confiait l’inquiétant avertissement d’un administrateur de l’institution : « Je pense qu’ils s’en prendront encore plus aux Juifs. » L’annulation de la rétrospective n’est, au fond, qu’un repli stratégique, le temps que la colère passe et que la salle se vide. Si la mode veut continuer à se rêver en conscience de son époque, il lui faudra cesser de tailler son éthique sur mesure. L’antisémitisme ne peut pas rester son plus commode angle mort.
*Reuben Attia est journaliste spécialisé dans le domaine de la mode, ex-chef de projet éditorial au sein de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode.
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Author : Reuben Attia*
Publish date : 2026-09-15 07:00:00
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