L’OPA de EP group, du Tchèque Daniel Kretinsky, sur Fnac Darty, franchit une étape importante avec la notification du projet à la Commission européenne. Enrique Martinez attend sereinement l’issue de cette procédure d’ici la fin de l’année. Cet Espagnol, qui a commencé par diriger la Fnac Lisbonne, occupe un bon poste d’observation sur la consommation des Européens. A quelques jours de la remise du 25e prix du roman Fnac, il rappelle l’engagement de son enseigne pour la défense du livre. Le seul antidote à la baisse dramatique du niveau des élèves pointé par le dernier classement Pisa.
L’Express : Comment votre groupe a-t-il traversé cet été caniculaire ?
Enrique Martinez : Dès le mois de mai, après avoir écoulé toutes nos réserves de ventilateurs de l’an dernier, nos équipes sont allées chercher des produits partout en Europe, sans forcément parier qu’il y aurait autant d’autres épisodes de chaleur extrême. Nous avons finalement connu au moins trois canicules consécutives, et les ventes de ventilateurs et de climatiseurs n’ont jamais atteint de tels niveaux. Cela révèle un vrai sujet de santé publique — qualité du logement, isolation —, avec des conséquences pour les hôpitaux et les écoles.
Cela nous a poussés à accélérer la mise en place d’un projet stratégique : nous allons proposer l’installation de climatisation fixe dans les appartements. Plusieurs magasins pilotes sont opérationnels dans le sud de la France depuis mi-juillet, et nous visons une centaine de lieux de vente d’ici la prochaine saison, en mars. C’est le socle de notre projet « Darty Energy », consacré à l’efficience énergétique du foyer.
En dehors de la climatisation, quelles tendances de consommation observez-vous à l’échelle européenne ?
Sur la technologie, il y a une vraie convergence des comportements, avec parfois un décalage dans le temps : les pays anglo-saxons et nordiques adoptent plus vite les nouveautés, les pays latins ont besoin d’être davantage rassurés. Mais dans le domaine de la culture, il n’existe pas de consommateur européen type — chaque marché est très local. Le cinéma et la musique restent des phénomènes nationaux ; seul le jeu vidéo est réellement mondialisé. Un mouvement fait pourtant exception : le retour du vinyle, qui représente aujourd’hui plus de la moitié des ventes de supports musicaux, porté à la fois par une génération qui a connu l’objet et par des plus jeunes en quête d’un lien physique que le tout numérique a fait disparaître. D’ailleurs on observe aussi l’émergence d’une demande surprenante pour les baladeurs MP3, portée par des parents en quête d’une alternative au smartphone pour leurs enfants.
Airfryers, ventilateurs, vinyles… Les produits phares de l’année
La robotique domestique progresse aussi très vite. Comment jugez-vous la concurrence chinoise sur ce terrain ?
La Chine est devenue dominante dans ce secteur. Cela fait plus de quinze ans que les industriels chinois investissent massivement dans le pilotage, l’autonomie, les caméras, les fonctionnalités de géolocalisation des robots — une avance considérable, notamment sur les aspirateurs laveurs, un segment où la France, longtemps en retard, monte aujourd’hui en puissance. Nous restons vigilants vis-à-vis de plateformes comme Temu : sur l’essentiel de l’électroménager, elles n’ont pas l’offre ou l’infrastructure logistique pour nous concurrencer frontalement, mais sur les petits appareils, une partie importante des produits qui y transitent ne sont pas conformes aux normes européennes.
Vous revendiquez cinquante millions de livres vendus en 2025. Ce statut vous donne-t-il une responsabilité ?
Dans l’histoire de la Fnac, il y a toujours eu l’indépendance et des grands combats qui ont défini l’entreprise : historiquement, c’était la liberté d’expression, la liberté de la presse. Aujourd’hui, c’est le combat pour la lecture, notamment pour des jeunes générations. Nous vendons chaque année cinquante millions de livres en France, soit un peu plus de quinze pour cent du marché : cela nous donne une responsabilité.
Le « Pass Culture », que nous avons soutenu dès son lancement, a changé la vie de milliers de jeunes en leur donnant, souvent pour la première fois, les moyens de s’acheter des livres. Depuis deux ans, les restrictions budgétaires notamment l’ont amputé de trente à cinquante pour cent par an. Il faut assurer la pérennité du dispositif en repensant son financement avec les acteurs privés ; nous sommes bien sûr disponibles pour échanger avec les responsables politiques et l’ensemble des parties prenantes sur ce sujet.
Le dernier classement PISA fait apparaître un nouveau décrochage dans la compréhension des textes, notamment en France. Que pouvez-vous faire à votre niveau pour enrayer ce déclin ?
Nous sommes l’un des acteurs les plus actifs pour valoriser la lecture et les livres, nous organisons des milliers d’événements chaque année dans nos magasins, des dédicaces aux « reading parties ». Nous travaillons avec les éditeurs pour proposer une offre adaptée, avec les influenceurs pour créer du contenu valorisant la lecture, et avec les pouvoirs publics pour intégrer la littérature contemporaine dans les programmes scolaires, où l’écart entre les lectures obligatoires et les envies réelles des jeunes est devenu immense. Continuer à imposer certaines œuvres sans tenir compte de ce décalage, c’est prendre le risque de fabriquer une véritable « machine à fabriquer la haine de la lecture ».
Quel rôle ont joué les livres dans votre propre vie aussi bien personnelle que professionnelle ?
J’ai eu la chance d’aimer lire très tôt. A mon époque, on s’ennuyait — ce que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent plus, hyperconnectés en permanence. La lecture ouvre le regard sur le monde, elle donne les moyens de s’exprimer, de canaliser ses émotions, de construire un argument. Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, est le livre que j’ai le plus lu, jeune ; plus tard, ce sont les romans de Paul Auster, notamment la Trilogie new-yorkaise, qui m’ont poussé à apprendre à lire en anglais.
Depuis la rentrée, les téléphones portables sont interdits dans les lycées. Or, on peut acheter des smartphones à la Fnac et chez Darty ! Vous vendez en quelque sorte l’antidote (le livre) et le poison (le téléphone portable) ! Comment vivez-vous ce dilemme ?
Interdire le téléphone à l’école, c’est une bonne chose. Mais je ne crois pas à la culpabilisation des enfants, qui sont d’abord les victimes de ce système. Je pense surtout à la responsabilité des plateformes. On a rompu, en une génération, un pacte vieux de deux siècles qui protégeait l’enfance — au travail, puis face aux contenus violents ou sexuels. Aujourd’hui, un téléphone entre les mains d’un enfant donne accès à des milliards de contenus sans le moindre filtre.
Je fais volontiers le parallèle avec l’industrie du tabac, longtemps banalisée avant que l’on comprenne son caractère délibérément addictif : quand vous mettez un produit sur le marché, vous êtes responsable d’y intégrer des filtres de protection, au même titre qu’un constructeur automobile est responsable de la sécurité de son véhicule.
Dans le domaine culturel, on assiste à une montée de l’intolérance. On demande de plus en plus souvent le retrait de certains livres des librairies. Ressentez-vous cette pression ? Comment y faites-vous face ?
Le meilleur garant de la diversité, c’est la concurrence et la bonne santé financière d’un secteur indépendant — un luxe que peu de pays possèdent encore, quand on voit qu’Amazon représente parfois plus de la moitié du marché du livre ailleurs en Europe. Chez nous, aucune personne unique ne décide de ce qui se vend en magasin : c’est un système avec un pilotage en central mais où chaque librairie, chaque vendeur garde une part de liberté. Nous n’avons jamais refusé de vendre un livre en dehors des cas où la loi française l’interdit. Nous sommes parfois accusés par tel ou tel camp politique tantôt de trop promouvoir certains ouvrages, tantôt de ne pas en interdire d’autres. Nous refusons l’idée d’un tribunal de la censure, comme cela existe dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis.
Depuis le début de l’année, la baisse des ventes d’ouvrages s’accélère. Certains mettent en cause le prix unique du livre. Qu’en pensez-vous ?
Le prix unique protège la diversité du secteur, en particulier les petites librairies indépendantes, en leur permettant de vendre dans les mêmes conditions qu’une plateforme internationale pesant des centaines de milliards. Sans lui, les acteurs qui utilisent le livre comme produit d’appel — hypermarchés, géants du e-commerce — écraseraient les prix, et dans les cinq ans, la moitié des réseaux de librairies indépendantes disparaîtraient purement et simplement.
Le placement en redressement judiciaire de l’enseigne Gibert a frappé les esprits…
Le marché du livre traverse une période difficile depuis quatre ou cinq ans. Une situation déjà fragile s’est encore dégradée, sans doute aggravée par des charges immobilières devenues insoutenables pour certaines enseignes — cela avait déjà été le cas pour le groupe Furet du Nord.
Nous connaissons aussi ces fortes hausses de loyers et de charges, de l’ordre de +18 % et +23 % entre 2019 et 2025. Chez nous, le segment du livre — moins de dix pour cent du chiffre d’affaires du groupe, l’électronique restant notre premier marché — devrait reculer de cinq à six pour cent cette année, après un fort rebond post-Covid suivi d’un ajustement progressif. Rapporté à l’inflation, c’est un marché qui, en réalité a perdu du terrain depuis 2019.
Comment imaginez-vous l’équilibre entre magasins physiques et ventes en ligne dans les prochaines années ?
La vente en ligne continue de progresser, autour de vingt-quatre à vingt-cinq pour cent de nos ventes, avec des écarts selon les pays. Mais le magasin garde un rôle essentiel — conseil, expérience, retrait — qui nourrit un modèle mixte. Il faut continuer à le réinventer, d’autant que les marques ont de plus en plus de mal à exister sur un Internet saturé de choix. C’est là que le magasin retrouve toute sa valeur. Nous allons encore avoir des opportunités de renforcer notre présence physique en Europe, en partie par croissance externe.
L’OPA de EP Group, contrôlé par Daniel Kretinsky, sur Fnac Darty vient de franchir une étape avec la notification du projet à la Commission européenne. Il aurait été très difficile, politiquement, qu’un actionnaire chinois devienne majoritaire au capital de la Fnac ?
Sur le projet de rachat de Ceconomy par JD.com, la vigilance des autorités françaises et européennes est légitime puisqu’il s’agit d’une question de souveraineté. Techniquement, la distribution de produits culturels et technologiques n’est pas classée à ce jour secteur stratégique au titre du contrôle des investissements étrangers, même s’il y a des réflexions et des propositions politiques en ce sens, Bercy avait obtenu de JD.com des engagements — pas de montée au capital de Fnac Darty, pas d’influence sur la gouvernance.
Le sujet le plus sensible dans ce dossier se joue aujourd’hui à Bruxelles, où la Commission européenne enquête au titre du règlement sur les subventions étrangères, sur d’éventuelles subventions publiques chinoises susceptibles de fausser le marché intérieur de l’UE. Mais avec une participation indirecte d’environ vingt-deux pour cent, quelle que soit l’issue du projet de rachat de Ceconomy, cet actionnaire minoritaire ne pèsera plus sur le contrôle de Fnac Darty une fois l’OPA de EP Group menée à son terme.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/entreprises/retour-du-vinyle-boom-des-aspirateurs-laveurs-crise-du-livre-le-patron-de-fnac-darty-analyse-la-ZDEVJTPBJVCGFB2FKDGDRMUAIE/
Author : Sébastien Le Fol, Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-09-15 17:48:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.