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« Pour la première fois, le nationalisme domine la droite française » : le regard de l’historien Olivier Dard

C’est un projet faramineux, fruit de près de vingt années de recherche. Sur un peu plus de 900 pages, l’historien Olivier Dard retrace l’Histoire de l’extrême droite française, de 1870 à nos jours (Perrin). Le récit est avant tout celui d’un échec : celui d’une droite nationaliste allant de désillusion en désillusion, incapable de transformer durablement la protestation en force politique pérenne.

Une longue histoire qui permet aussi de mesurer le chemin parcouru par le Front national, devenu Rassemblement national, souligne auprès de L’Express le professeur à la Sorbonne. Marginal dans les années 1970, le parti est aujourd’hui en tête des sondages et fait figure de grand favori de l’élection présidentielle de 2027. « Pour la première fois de notre histoire, le nationalisme est la famille dominante à droite », note l’auteur. Entretien.

L’Express : Qu’ont en commun le Rassemblement national de 2026, l’Action française du début du XXe siècle et les partisans de la restauration monarchique des années 1870 ?

Olivier Dard : Il y a d’abord cette formule « extrême droite », qui est très usitée dans l’opinion publique et que, pour ma part, je conteste scientifiquement, comme je conteste celle « d’extrême gauche ». Dans les deux cas, il y a une dimension péjorative, et surtout, on parle au singulier. Or, dans ce livre, j’ai avant tout écrit l’histoire d’une nébuleuse, d’un ensemble de courants. Ensuite, parce qu’il est très difficile de s’accorder sur une définition précise de ce terme, au point où le politiste Cas Mudde en a même répertorié vingt-six. Je préfère donc appeler les choses par leur nom, que l’on parle de « traditionalisme », de « nationalisme », etc. De la même manière que pour l’extrême gauche, je parlerais des maoïstes, des trotskistes, des luxemburgistes, etc.

Pour la première fois, le nationalisme est la famille dominante de la droite française.

L’histoire de cette « extrême droite » française que je propose permet surtout d’éclairer l’histoire des droites, en se concentrant sur l’une des « huit droites » dégagées par l’historien Gilles Richard (NDLR : spécialiste de l’histoire des droites en France) : le nationalisme. Cette branche, qui n’est évidemment pas sans racines, naît véritablement dans les années 1890, et croise, voire se fond avec d’autres familles, comme le traditionalisme, le légitimisme et le bonapartisme. Là où cette histoire est particulièrement intéressante aujourd’hui, c’est que pour la première fois, le nationalisme est la famille dominante de la droite française, et a dépassé les néolibéraux européistes, plus faibles.

Vous commencez votre histoire dans les années 1870. Pourquoi ce point de départ ?

C’est un moment de bascule, la fin d’un cycle. Il y a d’abord l’échec de la restauration du comte de Chambord, qui est un épisode relativement connu. Après la chute du Second Empire, l’Assemblée élue en 1871 est largement dominée par les monarchistes, ce qui laisse entrevoir une restauration qui placerait sur le trône le comte de Chambord, petit-fils de Charles X. Mais celui-ci refuse le compromis proposé par les royalistes, notamment l’adoption du drapeau tricolore, dans lequel il voit une partie de l’héritage politique de la Révolution. Cette intransigeance fait finalement échouer la restauration et contribue à ouvrir la voie à l’enracinement de la République.

À vous lire, l’histoire de l’extrême droite française est une série d’échecs et de coups manqués. L’épisode boulangiste des années 1880 en est un autre exemple…

La victoire des républicains s’est heurtée, dès le milieu des années 1880, à une importante crise économique et sociale, ainsi qu’à une montée de l’antiparlementarisme dans un contexte de successions de scandales politiques. C’est dans ce climat que surgit le général Boulanger, un militaire venu du monde républicain, qui défend une révision des institutions au profit d’un exécutif plus fort. Le boulangisme est une première manifestation d’un populisme à la française, avec cette opposition entre le peuple et les élites, et cette idée qu’il faudrait recourir à la démocratie directe. Mais le boulangisme échoue lamentablement en 1889, avec la fuite du général et son suicide sur la tombe de sa maîtresse.

Est-ce dans ces années-là, rythmées par l’affaire Dreyfus, que prend forme le nationalisme ?

La fermentation du nationalisme français remonte au début des années 1890 avec les premiers textes politiques de Maurice Barrès et de Charles Maurras. L’affaire Dreyfus est le moment où ce nationalisme, associé à l’antisémitisme, trouve un canal d’expression, dans des écrits comme dans des organisations. On retrouve par exemple le nationalisme plébiscitaire de la Ligue des patriotes de Paul Déroulède. Mais c’est aussi la naissance de l’Action française (AF), qui à l’origine n’est qu’un groupuscule créé par deux professeurs républicains antidreyfusards, sans commune mesure avec la Ligue de la patrie française, qui revendique quelque 40 000 adhérents. Si au départ, cette petite Action française soutient davantage Barrès, elle va évoluer sous l’impulsion de Maurras, qui va construire un milieu dans lequel il va diffuser son « nationalisme intégral » et faire de l’AF ce que l’on sait : un dispositif, une ligue, un institut, et à partir de 1908, un journal qui jouera un rôle tout à fait important dans l’histoire française.

Puis viennent les années d’entre-deux-guerres. Les nationalistes sortent de la Première Guerre mondiale satisfaits d’avoir œuvré à la victoire qui a permis de reconquérir les provinces perdues – il ne faut pas sous-estimer l’importance de la germanophobie dans l’histoire de ce nationalisme. C’est « le temps des ligues » : l’Action française, hégémonique depuis les années 1900 jusqu’au début des années 1920, se trouve concurrencée par de nouvelles venues, les Jeunesses patriotes, puis le Faisceau de Georges Valois avant les Croix-de-Feu et la Solidarité française. Après la condamnation de l’AF en 1926, dans un contexte de crise des années 1930, la question de l’avenir politique des ligues se pose.

Le 6 février 1934, sur fond de crise économique, de scandales politico-financiers et de forte défiance envers le régime parlementaire, plusieurs ligues nationalistes manifestent à Paris. Les affrontements avec les forces de l’ordre font 19 morts. La gauche y a vu une tentative de coup d’Etat fasciste, mais en réalité, cette journée marque une défaite importante des ligues, car elles perdent beaucoup de crédit : elles n’ont pas su dépasser leur dimension protestataire.

Puis viennent la guerre, Vichy, la collaboration… En quoi est-ce un nouveau moment de transformation du nationalisme français ?

Au lendemain de la guerre, c’est un désastre pour ces droites nationalistes

Pour la période de la Seconde Guerre mondiale, j’ai tenté de faire une cartographie assez précise des liens des nationalistes avec le régime de Vichy. On constate deux choses : d’abord, parmi ceux qui se sont engagés, on va en retrouver clairement davantage du côté de Vichy que du côté de la Résistance. Mais il y a aussi la question des « vichysto-résistants », c’est-à-dire ces nationalistes qui ont sincèrement cru que le combat contre l’occupant pouvait se mener à l’ombre de Vichy avant de l’abandonner et de basculer dans la Résistance.

Reste qu’au lendemain de la guerre, c’est un désastre pour ces droites nationalistes, qui sont complètement marginalisés. Certains éléments vont progressivement permettre une reprise, au premier rang desquels l’anticommunisme, puis la défense de l’empire colonial. Le premier vrai révélateur de cette reprise, c’est le poujadisme, au milieu des années 1950. Ce mouvement de protestation, né autour de Pierre Poujade, est porté par le monde de la boutique et de l’artisanat en révolte contre une fiscalité jugée tatillonne et excessive. Mais le poujadisme appartient seulement pour une part à l’héritage du nationalisme : c’est surtout un mouvement économique et social qui renvoie aux protestations antifiscales déjà présentes dans l’entre-deux-guerres. À l’instar des autres épisodes que nous avons évoqués, c’est une flambée qui, après un succès spectaculaire aux législatives de 1956, retombe rapidement.

C’est en 1972 qu’est fondé le Front national. Les années 1970 sont, pour les droites nationalistes, un « moment de reconstitution », expliquez-vous.

Oui car, entre la flambée poujadiste et la création du FN, il y a eu l’échec de l’Algérie française et de l’Organisation armée secrète (NDLR : organisation clandestine d’extrême droite créée en 1961 par des partisans de l’Algérie française), la défaite électorale de Jean-Louis Tixier-Vignancour, candidat de l’Opposition nationale à la première élection présidentielle de la Cinquième République. Celui qui fait le lien dans toute cette histoire, c’est Jean-Marie Le Pen : on le trouve dans les mouvements étudiants avec « la corpo » (Association corporative des étudiants en droit de Paris), où il défend la mémoire du maréchal Pétain, en Indochine, à Suez et en Algérie où il fut par la suite mis en cause pour des affaires de tortures, puis il est député de 1958 à 1962 avant de diriger la campagne de Tixier-Vignancour. Après 1965, il fait face à une traversée du désert qui nous mène aux débuts des années 1970, dans un moment de grande faiblesse du nationalisme français.

Le Front national qui naît en 1972 est une espèce d’agrégation de multiples tendances. C’est un front au sens premier du terme, entre des catholiques traditionalistes, des gens d’Ordre nouveau (NDLR : mouvement nationaliste révolutionnaire et néofasciste fondé en 1969) et d’autres sensibilités. Jean-Marie Le Pen est une espèce de synthèse de tout cela : c’est un représentant d’un nationalisme français traditionnel, un héritier de Barrès et des Jeunesses patriotes, auquel il faut ajouter un peu de maréchalisme, et évidemment l’anticommunisme et la défense de l’empire colonial. Il essaie donc de lier tout cela dans le cadre d’un mouvement qui, à cette époque, reste uni dans ses refus, mais dont les héritages ne sont pas les mêmes. Lors de l’élection présidentielle de 1974, il fait 0,7 %, c’est dire à quel point le mouvement est marginal à l’époque.

Vous écrivez que ce FN était un « réceptacle de l’histoire du nationalisme français ». Qu’entendez-vous par là ?

Avec le Front national, Jean-Marie Le Pen va réussir à construire une force politique au service de la campagne présidentielle

En écrivant cela, je pensais particulièrement à Jean-Marie Le Pen. Il fut une synthèse vivante de toute cette histoire. D’abord, Le Pen était le dernier des ligueurs et me fait penser à Pierre Taittinger : il y a chez lui un rapport à la protestation, à la rue, à la mobilisation, un rejet du système. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il avait aussi la volonté de transformer cette protestation en parti politique, d’intégrer le système par le biais des élections. Avec le Front national, il va réussir à construire une force politique au service d’une chose qui est pour lui essentielle : la campagne présidentielle. Il comprend, dès 1962 (NDLR : date de l’adoption par référendum de l’élection du président de la République au suffrage universel direct), que l’élection qui compte dans la France de la Cinquième république, c’est celle-là.

Est-ce ce qui explique pourquoi ses premiers succès électoraux, dans les années 1980, n’ont pas été un simple feu de paille, comme le prédisaient de nombreux commentateurs à l’époque ?

Le moment de bascule, c’est vraiment 1983-1984. En quelques mois, les succès électoraux se sont enchaînés : Jean-Marie Le Pen obtient 11 % à Paris aux municipales de mars 1983, Jean-Pierre Stirbois près de 17 % à Dreux, puis le FN tourne autour des 10 % dans plusieurs élections partielles, et enfin, le parti obtient 10,95 % des voix et dix sièges aux élections européennes de juin 1984.

Comment l’expliquer ?

D’une part, un certain nombre de thématiques portées par le parti, comme l’immigration, la sécurité et l’anticommunisme, commençaient à trouver un public. Ensuite, l’échec cuisant de Valéry Giscard d’Estaing en 1981 a poussé un certain nombre d’électeurs de droite particulièrement mécontents de la droite de gouvernement à regarder ailleurs.

Troisième élément, et pas des moindres : la médiatisation de Jean-Marie Le Pen. Sa participation à l’émission L’Heure de vérité, le 13 février 1984 sur Antenne 2, a été un moment tout à fait décisif. Jusque-là marginal dans le paysage politique national, le parti a reçu dès le lendemain une vague d’adhésions et la notoriété de Le Pen dans l’opinion a changé d’échelle.

Un demi-siècle plus tard, Marine Le Pen semble, selon les sondages, plus proche que jamais du pouvoir. A quoi attribuez-vous cette ascension ?

Ce qui est frappant, c’est que pour la première fois dans l’histoire des droites nationalistes françaises, le FN puis le RN ont su construire une organisation qui a échappé à ce que j’appellerais une maladie quasi congénitale : la maladie des divisions. Il y a eu pourtant des moments où cela aurait pu basculer, comme au moment de la scission mégrétiste. Mais force est de constater que cela n’a pas empêché la poussée électorale. Surtout, l’un des plus gros changements, c’est que scrutin après scrutin, le Front national puis le Rassemblement national ont représenté un vote d’adhésion. C’est ce que certains commentateurs ont refusé de voir en s’attachant à l’idée selon laquelle il s’agissait simplement de quelque chose de protestataire et d’éphémère.

Jean-Marie Le Pen a également su tirer profit du rejet de la gauche et du « système médiatique ». Mais ce qui a changé avec Marine Le Pen, c’est qu’elle a abandonné tout ce qui provoquait une révulsion dans une grande partie de l’électorat, à savoir son héritage du nationalisme français ou encore son antisémitisme… en allant même jusqu’à se réclamer du gaullisme tant combattu par son père. Ce qui retient l’attention, c’est que Marine Le Pen est capable, même si elle a été battue à deux reprises par Emmanuel Macron, de dépasser les 40 % tout en ayant tout le monde contre elle.

Le RN de Marine Le Pen a-t-il véritablement évolué sur le fond ou est-ce, comme certains l’affirment, un simple changement de façade ?

Le Rassemblement national d’aujourd’hui n’est pas le Front national d’antan. Ce n’est plus la même sociologie dirigeante ni les mêmes sensibilités politiques. Des courants entiers ont disparu : je pense par exemple aux catholiques traditionalistes. D’ailleurs, quand Marine Le Pen a pris les rênes du parti, elle a pris soin d’éliminer un certain nombre d’anciennes tendances. Alors certes, la dédiabolisation comporte une part de communication. Mais ce serait une erreur de la réduire à cela.

Cela étant, je considère quand même le RN comme l’héritier du Front national. En réalité, il n’y a eu aucun aggiornamento, à aucun moment ses dirigeants ne se sont dit « il y a une histoire, nous en sommes comptables, nous prenons ceci, nous rejetons cela, etc. ». Cette histoire les gêne sans doute, et il est probable qu’un certain nombre des militants actuels du RN ne la connaissent pas vraiment.

S’il y a un héritage à souligner, c’est peut-être son nationalisme plébiscitaire : aujourd’hui encore, le RN joue la carte de la démocratie directe contre la démocratie représentative, un élément que l’on retrouve tout au long de l’histoire de la droite nationaliste, dans le boulangisme, les Jeunesses patriotes, etc. Sans tomber dans l’anachronisme, on peut ici parler de continuités.

Reste que jamais le cordon sanitaire n’a été aussi fragile qu’aujourd’hui…

Bien sûr, car pour la première fois, le RN est la force principale à droite en France. Quand vous avez d’un côté des gens à 8 %, et de l’autre le RN à 35 %… Si une partie des droites classiques reste composée de partis d’élus et de notables, électoralement, le rapport de force est très différent. L’autre élément essentiel et nouveau, c’est que le RN a trouvé plus repoussoir que lui avec La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon.

Si l’on élargit la focale aux droites européennes, où placez-vous le RN ?

Aujourd’hui, le RN a pris, on l’a vu, ses distances avec l’AfD. Si l’on parle de Vox, en Espagne, il y a des liens, notamment dans le discours protestataire, la lutte contre l’immigration, la défense d’une certaine civilisation européenne… Mais sur le plan économique et social, ça n’est pas forcément la même ligne. En Italie, Giorgia Meloni s’est éloignée de Marine Le Pen : le rejet de l’immigration et de l’islam est une chose qui soude, comme avait pu le faire l’anticommunisme jadis, mais une fois qu’on a dit cela, on voit bien que le projet économique d’une Marine Le Pen n’est pas celui de Giorgia Meloni, qui sur ce plan, serait plus proche d’une Sarah Knafo.

Pour passer à la prochaine étape, c’est-à-dire remporter le second tour, le RN va devoir formuler des propositions plus crédibles. On le voit déjà avec la polémique récente autour de l’interdiction du voile dans l’espace public que le RN voudrait faire adopter par référendum. J’ai relu le fameux article 11 : son champ est précisément défini et, juridiquement, ça ne fonctionne pas. Le RN a donc encore un vrai travail à faire en termes de propositions et de sérieux.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-09-17 17:00:00

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