Alors que les prix de l’essence, du gaz et de l’électricité repartent à la hausse depuis plusieurs semaines, Julien Teddé, PDG d’Opéra Energie, pointe les différences avec la crise de 2022. Le gouvernement Lecornu dispose de plusieurs options pour protéger les ménages et les entreprises d’une flambée des factures. Cependant, depuis la disparition de l’Accès réglementé à l’électricité nucléaire historique (Arenh), remplacé le 1er janvier 2026 par le Versement nucléaire universel (VNU), les Français sont moins protégés en cas de dérapage des prix, insiste l’expert.
L’Express : Nous assistons, depuis quelques jours à une remontée sensible des prix des carburants, du gaz et de l’électricité. Faut-il s’inquiéter d’un retour à la crise que nous avons connue il y a quatre ans ?
Julien Teddé : Les difficultés actuelles viennent essentiellement des tensions autour de l’Iran et du détroit d’Hormuz. Il s’agit surtout d’une crise du pétrole, et donc du prix du carburant. Sur le gaz naturel, et encore plus sur l’électricité, nous sommes en dessous des tensions qu’on a connues en 2022. C’est important de le rappeler. Aujourd’hui, le prix de gros de l’électricité livrée en 2027 tourne autour de 90 euros le mégawattheure. Il y a quelques semaines à peine, on était encore à 50 euros. La hausse est donc notable. Pour autant, le niveau historique atteint en 2022 dépassait les 1 000 euros.
Lorsqu’on trace la courbe des prix à terme sur plusieurs années, le pic de 2022 est tellement disproportionné que la hausse actuelle apparaît presque comme un simple bruit statistique. On est donc très loin encore de ce que nous avons vécu après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Pour le gaz naturel, on est aussi très loin des niveaux de 2022 : autour de 60 euros le mégawattheure pour le gaz livré en 2027, contre plus de 200 euros à l’époque.
Quelle est la différence fondamentale entre ces deux épisodes ?
En 2022, la hausse touchait tous les horizons de prix : l’année suivante, dans deux ans, dans trois ans… Aujourd’hui, la tension est très marquée pour l’hiver qui vient et pour 2027, mais elle retombe ensuite nettement. Rien qu’entre l’électricité livrée en 2027 (autour de 90 euros) et celle livrée en 2028 (autour de 63 euros), l’écart est important. C’est la même chose pour le gaz. Cela signifie que les marchés anticipent une crise plutôt courte. A l’inverse, en 2022, on savait que l’invasion de l’Ukraine allait durablement transformer la politique énergétique européenne, avec la fin de l’approvisionnement russe et la destruction des gazoducs Nord Stream.
Il ne faut pas non plus oublier qu’en 2022, la crise gazière avait été aggravée par un parc nucléaire français en très mauvais état, avec près des deux tiers des réacteurs à l’arrêt, en raison d’un retard de maintenance lié au Covid et du phénomène de corrosion sous contrainte. Cette double peine – absence de gaz russe et faible production nucléaire française – ne se reproduit pas aujourd’hui : le parc nucléaire fonctionne plutôt correctement, malgré quelques tensions liées à la chaleur cet été.
Les consommateurs sont-ils bien protégés en cas de crise énergétique depuis la fin de l’Arenh et la mise en place du Versement nucléaire universel ?
Non. Les deux mécanismes fonctionnent de façon radicalement différente. L’Arenh était un amortisseur permanent : les consommateurs, ménages comme entreprises, achetaient la moitié environ de leur électricité au prix de marché, et l’autre moitié à un tarif proche du coût de production du nucléaire historique, autour de 40 euros le mégawattheure. Même en période de flambée des prix, cela apportait un coussin protecteur, quoique insuffisant lors du pic extrême de 2022.
Le VNU, lui, ne se déclenche que si le prix de gros dépasse un seuil situé autour de 78 euros le mégawattheure en moyenne annuelle. En clair, tant que les prix restent sous ce niveau, ce mécanisme n’apporte strictement rien au consommateur. Or, avec un prix, ponctuellement, autour de 90 euros mais une moyenne annuelle encore bien inférieure à ce seuil, le VNU pour 2026, comme pour 2027, sera très vraisemblablement nul. D’après nos simulations, il faudrait que les prix dépassent durablement 250 euros le mégawattheure pour que ce dispositif devienne plus avantageux que ne l’aurait été l’Arenh. C’est donc un mécanisme conçu comme une ceinture de sécurité pour les crises extrêmes, pas comme un amortisseur du quotidien : la plupart du temps, il représente une perte pour le consommateur par rapport à l’ancien système.
Peut-on dire, avec le recul, que l’Arenh était finalement plus protecteur qu’on ne le pensait et que sa disparition est regrettable ?
Absolument. L’Arenh a été, à tort, décrié par une partie de la classe politique. Ses opposants critiquaient l’ouverture du marché européen de l’électricité et le lien entre prix du gaz et prix de l’électricité, oubliant que l’Arenh faisait précisément en sorte de casser ce lien en offrant un prix basé sur le coût réel de production du nucléaire plutôt que sur le prix de marché. C’était une réponse assez habile, mise en place en 2010, à une équation complexe : rester dans un marché ouvert et concurrentiel, tout en protégeant le consommateur français. Son successeur ne joue que lors des crises les plus aiguës. C’est préjudiciable, pour les ménages comme pour les entreprises.
EDF s’insurgeait contre ce mécanisme, qu’il jugeait trop coûteux pour ses finances. Ce reproche était-il fondé ?
Cet argument n’a jamais vraiment convaincu. Le vrai problème financier d’EDF, ce n’était pas l’Arenh mais la sous-production chronique de son parc nucléaire pendant plusieurs années. Si le parc avait bien fonctionné en 2022, EDF n’aurait probablement pas eu à se plaindre de l’Arenh, mais plutôt à gérer la question de ses dividendes et des sommes que l’Etat aurait voulu récupérer.
Le VNU, en réalité, correspond à un pari de l’électricien : celui de vendre sa production à un prix de marché durablement élevé, autour de 70 à 80 euros le mégawattheure. Une alternative existait : un mécanisme de contrats pour différence qui aurait permis à la fois d’assurer à EDF un prix de vente stable, aux consommateurs un prix d’achat compétitif, et dans tous les cas, de la visibilité. Ce dispositif avait été validé par la Commission européenne. Il était soutenu par le gouvernement français de l’époque. Mais EDF a poussé pour le VNU, convaincu que les prix de marché resteraient hauts. Ce pari s’est révélé perdant, pour l’électricien comme pour le consommateur.
Nos responsables politiques peuvent-ils garder la main sur les prix de l’énergie ?
Oui. Plusieurs leviers restent à leur disposition. Une baisse de la TVA, par exemple, aurait un impact réel sur la facture, même si je ne me prononce pas sur ses conséquences en matière de finances publiques. La décision de mettre fin à l’Arenh et de le remplacer par le VNU, plutôt que par un contrat pour différence, était elle aussi une décision politique.
En revanche, je reste plus circonspect sur les discours qui promettent une sortie pure et simple du marché européen de l’électricité : c’est un slogan facile à formuler, mais dont les implications concrètes sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. D’une manière générale, je me méfie des discours qui font porter à l’Europe l’essentiel des difficultés françaises : quand notre pays souhaite faire évoluer sa réglementation, il en a les moyens.
Quelle devrait être selon vous la priorité française en matière d’énergie ?
L’augmentation du taux d’utilisation de notre parc de réacteurs nucléaires. Ce devrait être la priorité énergétique numéro 1 du pays ! Ça l’a été, un temps : dès 2009, François Fillon avait fixé un objectif de taux de fonctionnement des réacteurs à la direction d’EDF, à une époque où ce taux était pourtant bien supérieur à celui d’aujourd’hui. Depuis, on s’est largement accommodé d’un niveau de production nucléaire trop bas. Relancer ce taux d’utilisation est un enjeu énergétique et économique majeur, et il prend une dimension supplémentaire à l’heure de l’intelligence artificielle : disposer d’une capacité de production électrique abondante, stable et compétitive devient l’un des principaux atouts de la France.
Il ne s’agit pas ici de construire de nouveaux réacteurs, qui ne produiront pas le moindre électron avant, au mieux, une quinzaine d’années mais simplement de retrouver le niveau que notre parc actuel atteignait il y a quinze ou vingt ans. C’est un problème d’organisation industrielle, dont la solution est entre nos mains, sans attendre une hausse de la demande liée à l’électrification, ni une quelconque décision venue de Bruxelles. Ce devrait être, à mon sens, le vrai sujet de la campagne présidentielle à venir – bien davantage que la question de sortir ou non du prix de marché européen de l’électricité.
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Author : Sébastien Julian
Publish date : 2026-09-18 05:00:00
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