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Le dirigeant familial est un héros méconnu de l’économie nationale, par Cécile de Lisle et Philippe Pelé-Clamour


Un fonds étranger peut vouloir racheter demain une entreprise française détentrice d’un savoir-faire stratégique : Bercy verra, évaluera, bloquera peut-être. Mais en dehors de ce cadre, si une PME ou une ETI familiale est visée, elle échappera presque toujours à cet examen. Voilà, selon nous, un angle mort de la sécurité économique française : elle protège des actifs et des territoires, mais pas ceux qui les défendent.

La recherche académique montre pourtant que les entreprises familiales sont des acteurs économiques qui protègent notre souveraineté. Elles sont davantage ancrées dans leur région d’origine. A titre d’illustration, 72 % des entreprises familiales réalisent plus de la moitié de leurs ventes dans la région du siège, contre 51 % pour les entreprises non familiales, et 59 % des dirigeants d’entreprises familiales détiennent plus de 50 % de leurs propriétés immobilières, foncières et d’équipement dans la région du siège, contre 39 % pour les entreprises non familiales.

Elles licencient moins et maintiennent davantage leurs sites de production en période de crise. L’exemple du Mittelstand est à ce titre édifiant : les entreprises familiales industrielles allemandes sont structurées comme des « îlots de capital social dans un monde financiarisé » (Mark Lehrer et Stefan Schmid). Face à la pression des marchés financiers qui poussent à l’optimisation des coûts (délocalisation, externalisation, restructuration), les entreprises familiales du Mittelstand résistent parce qu’elles n’optimisent pas les mêmes variables. Elles investissent dans des relations de long terme avec leurs salariés, leurs fournisseurs locaux, leurs clients, qui constituent un capital social non transférable et territorialement ancré.

Moins d’optimisation fiscale

En outre, les entreprises familiales cherchent moins à échapper à la fiscalité nationale, pour une raison double. D’une part, les familles propriétaires internalisent le risque réputationnel associé à une image d’évitement fiscal, car leur réputation locale est constitutive de leur capital socio-émotionnel ; d’autre part, la coïncidence entre territoire de vie et territoire d’activité rend l’optimisation fiscale au-delà des frontières moins naturelle. Les propriétaires familiaux tendent à rester davantage dans l’économie fiscale nationale que leurs homologues institutionnels ou financiers. Par ailleurs, les familles actionnaires sont plus résistantes aux transferts de contrôle.

Ces écarts de comportement ne traduisent pas une irrationalité économique : ils reflètent une fonction d’utilité différente de celle des entreprises non familiales, qui intègre des externalités positives (emploi local, ancrage productif, stabilité fiscale) et des horizons temporels (capital patient) que les marchés financiers n’internalisent pas spontanément. Les dirigeants familiaux justifient ces choix en termes d’identité et de continuité, et non en termes de coûts. Il existe un lien émotionnel entre ces dirigeants et le territoire de leur entreprise. Il fait partie de leur patrimoine immatériel.

Pour toutes ces raisons, en Europe, la densité d’entreprises familiales influence positivement la productivité et la compétitivité régionales. Pour autant il serait malhonnête de ne présenter que l’endroit de la médaille : ce que la gouvernance familiale apporte à la souveraineté économique – le maintien du contrôle, des sites et des emplois sur le territoire – a pour contrepartie une croissance plus lente et un risque de dégradation si la transmission est mal préparée et si le successeur n’est pas choisi pour ses compétences. Une politique publique qui reconnaîtrait la gouvernance familiale sans exiger, en retour, une professionnalisation de la relève soutiendrait les faiblesses du modèle plutôt que d’en capter les forces.

La moitié des entreprises familiales seront transmises dans les dix ans

Le sujet est brûlant : alors que les entreprises familiales représentent 71 % des entreprises françaises, 69 % de l’emploi et 65 % de la valeur ajoutée en France, près de la moitié d’entre elles, soit près du tiers des entreprises françaises, vont devoir être transmises dans les dix ans qui viennent, près de trois fois plus que dans les dix ans qui viennent de s’écouler, du fait du vieillissement des dirigeants. Le risque est par conséquent systémique.

Depuis 2019, la France dispose d’une politique formalisée de sécurité économique : contrôle des investissements étrangers, protection des actifs stratégiques, traque des rachats hostiles. Pilotée par Bercy, elle s’attache à la taille et au secteur de l’entreprise, jamais à sa gouvernance. Alors qu’un capital familial concentré est l’un des prédicteurs les plus sûrs de l’ancrage territorial de l’entreprise et l’une des barrières les plus efficaces contre les prédateurs étrangers, rien, dans l’arsenal actuel, ne mesure ni ne protège ce déterminant de la résilience.

Le scénario n’a rien d’abstrait : chaque année, nombre de PME ou d’ETI françaises le vivent. En déclinant une offre de rachat très supérieure à sa valorisation venue d’un fonds étranger, la famille n’ayant ni le besoin, ni l’envie de céder. En ne délocalisant pas sa production alors même que la rationalité économique stricte l’y pousserait. Sans qu’aucun dispositif de sécurité économique soit entré en jeu : la résistance est venue de la seule structure de l’actionnariat, de la spécificité de sa fonction d’utilité. Ce n’est pas qu’une intuition de terrain : dès 1997, les chercheurs Davis, Schoorman et Donaldson montraient, avec leur stewardship theory, que l’actionnariat familial aligne le dirigeant sur la pérennité de l’entreprise plutôt que sur des indicateurs trimestriels. Le « capital patient » en est la traduction financière. L’ancrage productif en est la traduction territoriale.

Pourquoi, alors, l’Etat évite-t-il d’accoler le mot « familiales » au mot « entreprises » ? Trois raisons s’additionnent. La première : la catégorie n’existe ni dans le droit français, ni dans les nomenclatures de l’Insee, ni dans le système de cotation de la Banque de France : sans périmètre, pas de politique publique. Deuxième raison : le mot évoque aussitôt le pacte Dutreil et ses milliards d’euros de coût fiscal, que la Cour des comptes recommande à juste titre de mieux cibler, mais qui reste un dispositif indispensable pour empêcher chaque année la vente à des fonds étrangers, faute de capacité fiscale des familles qui transmettent. Troisième raison, on touche à l’imaginaire républicain : la transmission intrafamiliale n’est pas un sujet qu’un gouvernement aime mettre en avant. Or l’enjeu démographique se joue, pour les entreprises comme pour les bébés, dans les familles : un dirigeant sur quatre a passé 60 ans, et 68 % de la nouvelle génération dit préférer une autre voie que la reprise. Une épée de Damoclès pour la démographie des PME et ETI françaises. La comparaison avec l’Allemagne, où le Mittelstand est une priorité politique et culturelle dont l’identité familiale est fièrement revendiquée, est cruelle : en 2023, l’Allemagne affichait un excédent industriel supérieur à 200 milliards d’euros, tandis que la France affichait un déficit proche de 100 milliards d’euros.

Reprendre le flambeau : les motifs du refus

Ni loi de finances rectificative, ni grand soir budgétaire

Corriger cet aveuglement ne demande ni loi de finances rectificative, ni grand soir budgétaire. Bercy pourrait, dès aujourd’hui, faire de la gouvernance familiale un critère de résilience dans le contrôle des investissements étrangers et la défense de la sécurité économique des territoires. L’Insee, la Banque de France et la DGE pourraient doter le pays d’une définition statistique de « l’entreprise familiale », condition minimale de tout suivi sérieux. Bpifrance, les CCI et les écoles de commerce pourraient étendre sans délai l’accompagnement à la transmission. Et la France, tout en resserrant le ciblage du Dutreil sans en sacrifier le principe, pourrait porter à Bruxelles avec ses partenaires européens un cadre fiscal harmonisé de transmission intrafamiliale, en s’inspirant des meilleures pratiques, telle la modulation du cadre fiscal de la transmission en fonction de la taille de l’entreprise en Allemagne, à la faveur du Mittelstand. Quatre gestes. Zéro milliard. Une seule exigence : que l’État assume de considérer ceux qui défendent la sécurité économique de la France.

Nommer et considérer la gouvernance familiale ne coûtera rien à l’État. Continuer à l’ignorer a déjà un prix : des usines qui ferment, des sièges sociaux qui s’exilent, des savoir-faire qui ne se transmettent plus. La sécurité économique de la France ne se joue pas seulement dans les couloirs de Bercy. Elle se joue chaque année à la table des transmissions et, pour l’instant, l’État n’y a pas de siège.

*Cécile de Lisle est directrice exécutive du Centre Entreprises Familiales Dieter Schwarz d’HEC Paris. Elle intervient au colloque de L’Express le 24 septembre à Paris : « Entreprises familiales, le maillon clé de notre souveraineté. »

Philippe Pelé-Clamour est professeur affilié au Centre Entreprises Familiales Dieter Schwarz d’HEC Paris.

L’intégralité de cet article de recherche est à retrouver ici : https://www.hec.edu/fr/hec-institute/centre-entreprises-familiales/comprendre



Source link : https://www.lexpress.fr/economie/politique-economique/le-dirigeant-familial-est-un-heros-meconnu-de-leconomie-nationale-par-cecile-de-lisle-et-philippe-3P53EEIEKZFIPEXACCNFOZ76QE/

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Publish date : 2026-09-23 14:00:00

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