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« La Russie de Poutine est comme un virus, elle s’anime lorsqu’elle envahit un autre peuple » : le regard du philosophe exilé Mikhaïl Epstein

Alors que les attaques hybrides et les ingérences russes se multiplient, les mêmes questions restent sans réponse : que veut vraiment Vladimir Poutine ? Va-t-il nous attaquer ? Pour y voir plus clair, nous avons questionné un philosophe russe. Né à Moscou, Mikhaïl Epstein, 76 ans, vit aux Etats-Unis depuis une quarantaine d’années. Professeur émérite à l’université Emory (Atlanta), il a publié en 2023 L’antimonde russe, récemment traduit en français (1), un livre aussi noir qu’instructif sur cette « âme russe » si fantasmée.

Pris dans sa spirale mortifère, Vladimir Poutine s’est, comme la Russie depuis trois siècles, construit en négation de l’Occident. Et nourrit à son égard une haine inextinguible. Voyage dans la « nécrocratie » russe.

L’Express : Le « monde russe » s’est construit, écrivez-vous, par opposition à l’Occident. Qu’entendez-vous par là ?

Mikhaïl Epstein : La tragédie de la Russie réside dans le fait qu’elle n’a jamais été suffisamment autonome et créative pour bâtir sa propre civilisation. En même temps, elle est trop vaste et orgueilleuse pour accepter un rôle subsidiaire. A plusieurs reprises, elle a tenté d’émerger : en qualité de « Troisième Rome », comme un pilier de la foi orthodoxe contre un Occident catholique et protestant ; ou en tant qu’URSS, incarnant la lutte du socialisme contre le capitalisme. Mais ces tentatives se sont soldées par des échecs. En conséquence, le pays souffre et fait souffrir les autres, et c’est là le sens de son existence, son moyen de rappeler à tous – et à elle-même – qu’elle est en vie.

Et une Europe qui joue le rôle de bouc émissaire…

Tous les grands hommes russes – écrivains, musiciens, scientifiques – se sont formés en Europe. La Russie n’a jamais accepté cette dépendance, qui s’est traduite, au fil des siècles, en rivalité et jalousie. Pour le philosophe allemand Oswald Spengler (1880-1936), les origines de cette colère remontent au tournant des XVIIe et XVIIIe siècle, lorsque le tsar Pierre le Grand décide d’ouvrir son pays à l’Europe. Il importe ce qu’il y a de meilleur en matière de technologies, de sciences, d’arts ou d’éducation. Le résultat, dit Spengler, c’est que la Russie s’est européanisée de force, ce qui a créé un ressentiment profond et durable. Dans Les carnets du sous-sol, de Fiodor Dostoïevski, le narrateur, enfermé dans sa cave, a une conscience aiguë de lui-même mais, dénué de tout talent artistique, il ne cesse de se répandre en médisances sur autrui. Pour moi, Poutine est la réincarnation de cet « homme du sous-sol ». Un dirigeant sûr de lui, qui lance des défis au monde, l’humilie, mais reste incapable de fonder une vraie civilisation, que d’autres peuples rejoindraient de leur plein gré.

Pour cela, il faudrait, déjà, qu’il propose un avenir à son peuple… Poutine en est-il capable ?

Construire un avenir, améliorer sa vie, élever ses enfants… Tout cela doit se faire de façon progressive, au prix d’importants efforts individuels. Mais la culture politique russe reste très marquée par l’héritage nomade, de l’époque où le pays était dominé par la Horde d’or [khanat mongol qui domina les terres russes du XIIIᵉ au XVᵉ siècle ; l’Etat moscovite s’est formé dans son orbite et en a hérité de ses pratiques de pouvoir, NDLR]. Or, la raison d’être d’un État nomade se définit d’abord par la conquête de nouvelles terres – Ossétie, Crimée, Donbass, et désormais toute l’Ukraine.

Cet esprit nomade se traduit aussi par une « chaotisation » sociale et psychologique, qui empêche les gens de s’attacher à des lieux, d’établir des liens durables. En Russie, personne ne se sent ancré sur une terre. Beaucoup de Russes peinent à s’investir dans l’amélioration de leur quotidien, parce qu’ils ont toujours le sentiment que demain, tout peut s’écrouler. Dans ce contexte, l’histoire des cent dernières années, en Russie, est celle d’une nouvelle Horde d’or, dont la guerre actuelle est le dernier développement. « Nous aurons besoin de terres (…) Peut-être conquerrons-nous le monde entier. Les gens mourront jeunes, mais ce sera joyeux », a écrit Edouard Limonov, l’un des idéologues les plus importants du ‘russisme’. C’est en ce sens qu’il faut interpréter les paroles choquantes de Vladimir Poutine lors de sa rencontre avec des mères de soldats, le 25 novembre 2022 : chaque année, rappelait-il, des dizaines de milliers de Russes meurent dans des accidents de la route ou de l’alcool, sans savoir eux-mêmes ce pour quoi ils ont vécu ; celui qui tombe au combat, lui, n’est pas parti en vain – « son objectif est atteint ». De toute évidence, Poutine n’envisage pas la perspective d’une vie longue, riche et fructueuse pour la jeunesse de son pays.

Dans le contrat social russe, expliquez-vous, la mort est omniprésente…

Je suis convaincu que la raison principale pour laquelle de nombreux Russes s’engagent dans l’armée et se sacrifient est moins matérielle qu’existentielle, devant l’absurdité d’une vie dépourvue de toute perspective sociale et créatrice. Le pouvoir utilise délibérément ce vide, cette inertie pour la canaliser vers la « mort pour la patrie », ce que j’appelle la « nécrocratie », c’est-à-dire un système de pouvoir qui est imposé à la population russe dès le berceau. On habille les bébés d’uniformes militaires, on fabrique des poussettes en forme de chars, on organise des défilés d’enfants-soldats…

En mars 2019, le sénateur Viktor Bondarev, président de la commission de la défense du Conseil de la Fédération, pressait la ministre de l’Education, Olga Vassilieva, de rétablir la préparation militaire à l’école : « L’enfant a peur de la kalachnikov, il ne sait pas ce qu’est une grenade ni comment la lancer. Est-ce vraiment normal ? » Et tandis que la politique, l’économie et la religion se militarisent, la culture pop promeut des images de guerre. L’obsession de la mort s’est même immiscée dans l’érotisme. La nudité est associée aux symboles de la guerre. Certains idéologues, comme Alexandre Douguine, vont jusqu’à associer la mort à l’érotisme « russe » ! En Russie, Thanatos, le dieu de la mort, a vaincu Eros depuis longtemps.

Les Russes « achètent-ils » réellement ce discours ?

Plus le fossé entre l’idéal et la réalité est grand, plus les masses sont séduites. La propagande ment ouvertement. Non seulement elle ne se cache pas, mais elle incite le peuple à se joindre aux menteurs pour tourner la vérité en dérision. Vladimir Poutine ne masque pas ses mensonges, il les exhibe. Si encore les Russes « gobaient » cette propagande mensongère, ce serait un moindre mal – la crédulité est en effet plus pardonnable que la duplicité… Mais ils ne sont pas idiots, ils comprennent qu’on leur ment. Pour beaucoup d’entre eux, c’est même flatteur. Leur faire avaler un « mensonge qui élève », selon l’expression d’Alexandre Pouchkine, c’est leur montrer qu’on les tient en estime.

Vous décrivez un pouvoir obsédé par la mort, qui entraîne un peuple consentant dans sa chevauchée mortifère…

Le régime de Poutine a mis en évidence une chose simple : la haine n’a pas besoin de justification historique ou universelle. Elle cherche obstinément les points faibles de l’ordre mondial et les frappe de façon chirurgicale, sans avoir besoin de théorie, de preuves ou de motivations idéologiques. Si l’Ukraine tombe, Poutine ne s’arrêtera pas là. Il attaquera l’Occident, en commençant par l’Europe de l’Est. Il s’étendra, à la manière d’un virus. Cette analogie entre un virus et l’Etat russe n’est pas anodine. Un virus est une entité à la fois morte et vivante. Il est inactif lorsqu’il est dans un état neutre, mais il s’active dès qu’il pénètre dans un corps étranger. De la même façon, l’Etat russe, épuisé par sa longue histoire sanglante, est mort de l’intérieur, mais il s’anime lorsqu’il envahit un autre pays.

Et ce n’est pas la population qui arrêtera Poutine. Le pouvoir a beau avoir détruit tous les fondements de la civilisation – les lois, les institutions politiques, les traités, la diplomatie, la société civile et le monde des affaires -, il ne s’est pas affaibli, mais s’est au contraire renforcé. Aujourd’hui, la cohésion de la population avec le pouvoir est presque aussi solide qu’à l’époque soviétique ! Karl Marx, complétant Hegel, écrivait que l’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce. Mais la farce se révèle parfois une tragédie encore plus profonde, quand elle est, comme en Russie, le dernier état de la dégradation d’une société.

(1) Editions A l’Est de Brest-Litovsk (251 pages, 19 €).



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Author : Charles Haquet

Publish date : 2026-09-28 16:00:00

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