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La Miviludes publie son « guide santé » : « Nous assistons à l’industrialisation du charlatanisme »

« Dérapeute ». Au tournant des années 2010, ce mot, mélange de dérive et de thérapeute, émerge dans le débat public. Il désigne ces praticiens de soins non conventionnels qui parviennent à mettre sous emprise des malades en quête de réponses que la médecine n’a pas su leur apporter. A l’époque, les questions liées à la santé représentent déjà près d’un quart des saisines adressées à la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Son président d’alors, l’ancien magistrat Georges Fenech, parle de « système de santé alternatif » et la situation paraît si grave que son organisme publie pour la première fois en 2012 un « Guide santé et dérives sectaires » dédié. Il s’agit de faire le point sur la diffusion de ces pratiques, d’alerter le grand public sur les pseudothérapies les plus répandues, et de conseiller soignants et élus locaux sur la conduite à tenir face aux charlatans et à leurs victimes.

30 000 thérapeutes, 200 pseudothérapies…

Depuis, à la faveur de la pandémie et de l’essor des réseaux sociaux, le phénomène n’a fait que s’amplifier. A tel point qu’en dix ans, le secteur de la santé est devenu la première source de saisines de la Miviludes. De quoi justifier de remettre à jour son guide santé. « A titre d’exemple, le site annuaire-thérapeutes.fr présente un glossaire d’environ 200 méthodes pratiquées par 30 000 thérapeutes », illustrent ses experts dans ce document dévoilé ce mardi 29 septembre, et que L’Express a pu consulter en avant-première. En 2012, le même site, déjà mentionné dans la précédente édition du guide, ne recensait que 64 méthodes et 10 000 praticiens… Avec, entre les deux, un véritable effet boule de neige : « Il peut arriver que des victimes deviennent elles-mêmes thérapeutes. Cela peut faire partie de la mise sous emprise : la personne va mal mais on lui explique qu’elle va aller mieux et qu’elle pourrait aider les autres. Cela peut être très valorisant », indique-t-on à la Miviludes. Au fil des années, la banalisation des soins non conventionnels a créé des conditions toujours plus favorables pour les praticiens mal intentionnés. Nous avons en effet tendance à nous méfier surtout de l’inconnu. Mais avec ces pratiques désormais courantes, beaucoup baissent la garde, d’autant que les victimes occupent rarement la Une des médias.

Le guide présente une liste « non exhaustive » des méthodes les plus problématiques. Certaines, déjà bien connues au début des années 2010, continuent étonnamment de faire des ravages. A commencer par le « décodage biologique » et ses nombreuses déclinaisons (« biologie totale », « mémoire cellulaire »…), qui consistent à rechercher la cause de maladies dans des chocs psychologiques. Mais aussi le reiki (une forme de soins par les énergies), la kinésiologie (une approche psychocorporelle basée sur l’analyse des mouvements du corps) ou encore l’ennéagramme (un système d’étude de la personnalité). La naturopathie, de son côté, semble avoir gagné beaucoup de terrain : « Les naturopathes qui font l’objet de signalements ont tendance à se prendre pour des médecins, et à vouloir s’occuper de malades, y compris atteints de cancer », constate la Miviludes.

La santé mentale, particulièrement visée

Quelques nouveautés ont aussi fait leur apparition dans le guide, comme les soins électromagnétiques, la méthode « 3i » pour les enfants autistes ou encore la hijama, qui consiste à appliquer des ventouses sur le dos des « patients », très répandue dans la communauté musulmane. « Il ne s’agit pas pour nous d’évaluer ces pratiques, mais de souligner qu’elles ont pu être détournées pour mettre des patients sous emprise », décrypte-t-on à la Miviludes. L’évolution qui inquiète le plus les experts de la Mission concerne toutefois la santé mentale. Face à une demande forte et à un manque de professionnels de santé qualifiés pour y répondre, une offre alternative prospère. « Nous assistons à la création de centres et d’instituts spécialisés : les thérapeutes – parfois même d’anciens médecins radiés – inventent de toutes pièces une nouvelle méthode. Ils forment des praticiens qui ouvrent leurs propres cabinets et reversent des droits pour utiliser la marque. On est dans l’industrialisation de la charlatanerie », constate la Miviludes. Avec des conséquences dramatiques, car un patient dépressif ou anxieux risque surtout d’aller beaucoup plus mal s’il n’est pas pris en charge correctement.

Les thérapeutes mal intentionnés surfent aussi sur l’intérêt croissant d’une partie du public pour le « bien-être ». La multiplication des salons zen sur le territoire participe au mouvement général : les élus n’y voient pas toujours un danger pour leurs administrés, et au contraire trouvent parfois là une source d’activité pour leur collectivité. Les centres et structures dédiées au bien-être pullulent également, et tous ne se contentent pas de proposer balnéothérapie et massages. Ils vont au contraire chercher des causes au mal-être de leur client, et à partir de là, la mécanique de l’emprise, bien huilée et parfaitement décrite dans le guide, peut se mettre en place. Quelles que soient les thérapies, les grandes étapes sont toujours les mêmes. D’abord une phase d’approche (promesse de perfectionnement personnel, de réconfort ou de guérison) souvent indirecte, par le bouche-à-oreille ou les réseaux sociaux. Puis une phase de séduction, avec essais gratuits, flatterie et réponses simplistes aux maux de la personne ciblée. Et enfin une phase de soumission, grâce à l’emprise que le « dérapeute » va réussir à installer en coupant sa victime de ses proches et en lui imposant une nouvelle vision du monde.

L’embarras des médecins et des élus locaux

Face à ces dérives, les (vrais) professionnels de santé se trouvent souvent en première ligne. Un des objectifs de la Miviludes est donc de leur fournir des repères clairs sur leurs moyens d’action. Il peut en effet se révéler délicat pour eux de se positionner, car la liberté de croyance, mais aussi celle de décider de ses soins, restent des principes intangibles. Même confrontés à des patients embrigadés dans un mouvement sectaire, les médecins demeurent tenus au secret médical et ne peuvent s’immiscer sans motif professionnel dans leur vie privée. Dénoncer un confrère présentant des signes de dérive sectaire s’avère tout aussi compliqué, rappellent les auteurs du document, du fait notamment du principe déontologique de bonne confraternité…

Les élus locaux peuvent également se trouver embarrassés face à des pseudo-thérapeutes. Le guide rapporte ainsi des situations où certains ont été sollicités pour « la création d’un centre de santé en médecine holistique », « la présence dans l’espace public de panneaux de signalisation indiquant un cabinet de kinésiologie » ou encore « la location de salles municipales pour développer une activité ou tenir une conférence sur une pratique non conventionnelle ». A chaque fois, la réponse ne va pas de soi, et là aussi les maires doivent se montrer prudents. « L’argument de l’atteinte au bon ordre est difficile à mettre en œuvre : il doit être motivé par des éléments objectifs, des faits circonstanciés, et ne peut se réduire à une motivation générale reposant sur des éléments subjectifs », écrivent les experts de la Miviludes, qui conseillent aux élus de se rapprocher de ses services, mais aussi des Agences régionales de santé (ARS).

Un arsenal juridique plus fourni

Mais si la République défend la liberté de croire, de ne pas croire et de choisir ses convictions, « elle a aussi le devoir de protéger celles et ceux dont le libre arbitre est altéré par des mécanismes d’emprise », rappelle en préface du guide Marie-Pierre Vedrenne, la ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, chargée de la citoyenneté. Depuis 2012, les pouvoirs publics ne sont donc pas restés inactifs et de nouveaux outils ont vu le jour. Les ordres – des médecins, des kinésithérapeutes, des infirmiers… – se sont tous saisis de cette menace, et ont renforcé l’information de leurs membres. Surtout, la loi du 10 mai 2024 est venue enrichir l’arsenal juridique, en permettant de réprimer le fait même d’agir de façon à placer sous emprise une personne si cela conduit à une altération de sa santé ou à des actes qui lui sont préjudiciables. Sont particulièrement visés la renonciation à des soins médicaux dont l’efficacité est bien démontrée scientifiquement.

Des avancées importantes, mais qui se heurtent encore à une impasse de taille : les victimes portent rarement plainte. Souvent parce qu’elles ont trop honte de ce qui leur est arrivé, une fois qu’elles en ont pris conscience. D’où l’intérêt des communications officielles sur ce sujet, rappellent les responsables de la Miviludes : faire en sorte que ces menaces soient davantage connues, pour que la honte change de camp.



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Author : Stéphanie Benz

Publish date : 2026-09-29 16:02:00

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