En ce 1er août, à 13h07, un Falcon de l’armée de l’air se pose sur le tarmac de l’aéroport de Lanzarote, cette île des Canaries réputée pour ses plages de sable fin et la douceur de son climat toute l’année. A bord : la famille du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez et sa femme Begona Gomez. Ils viennent passer leurs vacances à La Mareta, le somptueux palais de 10 000 m2, avec ses deux piscines et ses dix bungalows en bord de mer, offert par le roi Hussein de Jordanie à la famille royale espagnole à la fin des années 1980. Un cadre paradisiaque, à seulement 100 kilomètres des côtes marocaines, qui contraste avec sa visite, la veille, de l’enclave espagnole de Ceuta, en proie à l’une des plus graves crises migratoires de son histoire.
Alors qu’il s’apprêtait à prendre ses quartiers d’été, le chef du gouvernement est brutalement rattrapé par les images des 72 000 migrants massés aux clôtures et des forces de sécurité espagnoles dépassées par l’ampleur du mouvement. En quelques heures, ce drame – qui va faire au moins 83 morts selon les autorités, 141 selon l’ONG Caminando Fronteras – déclenche une véritable tempête politique en Espagne, mais aussi en Europe.
Les critiques fusent au sein de l’opposition
En interne, la crise offre une occasion rêvée à l’opposition : à un an des législatives, la droite peut enfoncer le dernier clou dans le cercueil d’un Premier ministre, au pouvoir depuis huit ans et empêtré dans les scandales, dont la femme, le frère et de nombreux conseillers sont poursuivis pour trafic d’influence ou détournements de fonds publics. « La crise de Ceuta a révélé le pire de Pedro Sanchez, soutient auprès de L’Express Javier Zarzalejos, eurodéputé du Parti populaire (PP, droite) et président de la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement européen. Voilà un homme qui déclare que son pays, l’Espagne, est attaqué et que notre intégrité territoriale est violée, puis qui part en vacances dans la foulée… »
Son détachement par rapport à la crise de Ceuta, ses critiques envers la monarchie (il a reproché au roi Felipe VI de ne pas avoir visité l’enclave espagnole) et son refus de condamner le Maroc ont mis le feu au pays. « Le reproche le plus fort qui lui a été fait concerne ses vacances, estime Pablo Simon, politologue à l’Université Carlos III de Madrid. Pendant 26 jours, il ne revient pas, n’établit pas de commandement centralisé et ne contrôle pas la situation, ce qui a créé un retard fatal et construit une crise très difficile à gérer. »
Même son adversaire préféré, Donald Trump, s’est engouffré dans la brèche. « Sanchez ne sait pas quoi faire face à cette invasion, savoure presque le président américain, à quelques mois des élections de mi-mandat. Voilà à quoi nous ressemblerons dans trois ans si le mauvais camp gagne. » Jusque-là, le Premier ministre espagnol avait surfé sur son affrontement avec le président républicain, profitant de la popularité de son soutien à Gaza, de la fermeture de son espace aérien aux avions militaires américains pendant la guerre en Iran et de son pacifisme qui maintient les dépenses militaires de Madrid au plus bas (sous les 2% du PIB). Mais cette fois, il se retrouve bien seul face à la Maison-Blanche. « D’un côté, être le leader mondial de l’alliance anti-Trump a pu lui profiter électoralement, note Jacobo Ramos Folch, professeur de relations internationales à l’université de Navarre. De l’autre, cette position unilatérale agace les alliés de l’Espagne et mène à un isolement qui fait que Madrid ne fait pas partie du premier cercle en Europe lorsqu’il s’agit de discuter de l’avenir de l’Ukraine ». En coulisses, son approche conciliante avec la Chine fait aussi grincer des dents.
La lettre de 22 dirigeants européens
L’attaque la plus destructrice vient de ses alliés européens. Dès le 1er août, à l’aube de son arrivée dans sa villa estivale, Pedro Sanchez reçoit une lettre signée par 22 chefs d’Etat et de gouvernement qui s’inquiètent des défaillances aux frontières espagnoles et fustigent la politique migratoire du Premier ministre socialiste. Deux femmes que tout oppose sont à l’origine de cette missive, Giorgia Meloni et Mette Frederiksen. L’une, partisane d’une droite dure, et l’autre, sociale-démocrate. L’une du sud et l’autre du nord, mais les deux unies dans leur critique d’un leader trop laxiste à leurs yeux sur l’immigration. « C’était un véritable coup de semonce à l’échelle européenne, juge Raphael Bossong, politologue à l’Institut SWP de Berlin. Les chiffres de l’immigration chutent partout en Europe [NDLR : une baisse de 55% des entrées irrégulières dans l’UE ces deux dernières années], mais les dirigeants sont très, très nerveux sur ce sujet. La crise de Ceuta a montré à quel point la confiance et la coopération étaient fragiles. » L’Italie va jusqu’à suspendre l’accord de Schengen avec l’Espagne et reprend le contrôle aux frontières durant tout le mois d’août, malgré des résultats dérisoires – 180 000 contrôles pour 31 entrées refusées.
D’autres pays, comme l’Allemagne ou la Pologne, participent à la missive visant Pedro Sanchez, mais refusent d’attaquer Madrid outre mesure. « Malgré la fermeté de la lettre, nous voulions faire preuve de solidarité envers l’Espagne, un pays européen sous pression migratoire, tout en montrant notre inquiétude face à cette situation inacceptable », assure après coup Maciej Duszczyk, sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur polonais. Il n’empêche, la crise a révélé une frustration, voire une animosité, des partenaires européens vis-à-vis du cavalier seul de Pedro Sanchez.
Un plan de régularisation massive
Quelques mois plus tôt, en janvier, le gouvernement espagnol avait annoncé, sans même passer par un vote au Parlement, un vaste plan de régularisation des sans-papiers. A Madrid, les autorités tablent sur 500 000 bénéficiaires, qui doivent avoir vécu au moins cinq mois sur le territoire espagnol et demandé l’asile avant le 31 décembre dernier. Il y aura, au total, plus d’un million de demandes. Les chancelleries européennes s’étranglent. « Quand on vous promet un plafond de 500 000 régularisations et qu’au final, on vous présente 1,2 million d’arrivants sur votre continent… Il y a un vrai problème d’estimation », euphémise Maciej Duszczyk, depuis Varsovie.
Dans les capitales européennes, de nombreux dirigeants font le lien entre cette régularisation massive et la crise de Ceuta, alors que les sans-papiers n’avaient que jusqu’à fin juin pour postuler au programme espagnol. « La politique migratoire espagnole constitue en elle-même un facteur d’attraction pour l’immigration illégale, cingle Detlef Seif, responsable de la question migratoire au sein de la CDU allemande, le parti du chancelier Friedrich Merz. Ce plan de régularisation de plus d’un million d’immigrants envoie un message très fort : vous pouvez entrer illégalement sur le territoire espagnol, puis finir par y rester légalement. » Pedro Sanchez balaie les critiques, en interne comme au niveau européen, arguant d’une « urgence sociale » et soulignant les bons résultats économiques provoqués par cette immigration (2,6% de croissance en 2025).
Une passe d’armes entre Sanchez et Meloni
En Europe, une colère sourde se répand contre Madrid tout au long du plan de régularisation massive. Le pic a lieu mi-juin, derrière les portes closes du Conseil européen. Autour de la table à Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement européens assistent, médusés, à une passe d’armes entre le Premier ministre espagnol et Giorgia Meloni. La présidente du Conseil italien s’emporte contre cette régularisation extraordinaire, faite sous le manteau sans avoir informé ses partenaires européens. L’Espagnol rétorque que les migrants concernés sont en grande majorité sud-américains et non africains, ce qui minimise les chances qu’ils rejoignent d’autres pays non hispanophones. Mais la majorité des autres dirigeants soutient Meloni qui obtient, avec l’appui déterminant de Mette Frederiksen, de placer l’immigration comme sujet phare du Conseil européen d’octobre.
Les gouvernements l’attendent donc au tournant, d’autant que le pacte asile et migration, entré en vigueur le 12 juin, met en place un régime d’asile commun chez les Vingt-Sept et ouvre la possibilité de créer des « centres de retour » pour les migrants en dehors des frontières européennes. « L’Espagne est bien plus isolée sur le sujet migratoire qu’elle aurait pu l’être il y a dix ans, estime Matteo Villa, de l’Institut italien pour les études de politique internationale de Milan. En Europe, le centre de gravité sur ce sujet a considérablement basculé et les gouvernements favorisent la dissuasion, l’externalisation et des politiques de retour plus dures, y compris des gouvernements autrefois plus proches de la position de Madrid. » Des pays nordiques à la Grèce, le front anti-Sanchez se forme et ne connaît pas de frontières Nord-Sud. Il apparaît au grand jour avec la crise de Ceuta. « Sur les expulsions, Sanchez assume de tenir un discours très différent de ses homologues en Europe, pointe son ancienne secrétaire d’Etat à l’Immigration, Anna Terron. Mais dans les faits, ce gouvernement de gauche qui a approuvé le pacte européen n’est pas laxiste en matière de contrôle des frontières, d’asile et d’entrées ».
Macron n’a pas signé la lettre
Dans cette zizanie européenne, un dirigeant reste, pour une fois, à l’écart : Emmanuel Macron. La France fait partie des quatre pays de l’UE qui n’ont pas signé la missive anti-Sanchez après la crise de Ceuta, tout en renforçant le contrôle à ses frontières avec l’Espagne. « Le président n’a pas signé la lettre, car il considère qu’il faut se tenir loin des questions de posture et privilégier au contraire une approche coopérative et solidaire entre Etats membres pour traiter les questions migratoires de manière efficace, considère son entourage. Ce qui passe au premier chef par la mise en œuvre pleine et entière du pacte asile et migration. » En bref, pas question de participer à la cabale contre un dirigeant européen, même en disgrâce.
Depuis huit ans qu’ils se côtoient, les deux hommes s’apprécient, partageant un socle de valeurs communes, mais aussi l’envie d’incarner un leadership européen. Le président français se rend d’ailleurs en visite d’Etat de l’autre côté des Pyrénées ce 29 septembre, pour ce qui sera sans doute une dernière : Emmanuel Macron s’éclipsera après la présidentielle et Pedro Sanchez, 54 ans, risque de connaître le même sort après les législatives espagnoles, dans un an maximum. « Tous les sondages indiquent qu’il perdra les prochaines élections, souligne le politologue Pablo Simon. Les autres dirigeants européens le savent et n’ont donc aucune raison de lui donner de l’oxygène politique face à Alberto Nunez Feijoo, le leader du Parti populaire, qui pourrait devenir le prochain chef de gouvernement. Pedro Sanchez est déjà, en quelque sorte, un canard boiteux. » Après ces élections, il pourrait avoir tout le temps du monde pour prendre des vacances. Sans provoquer de crise européenne cette fois.
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Author : Corentin Pennarguear, Charles Carrasco
Publish date : 2026-09-29 03:45:00
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