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Affaire Bardella : LR et le bloc central entre prudence et gourmandise

Un silence religieux. La droite n’a pas lancé de grande offensive contre Jordan Bardella, épinglé par Mediapart pour des propos antisémites tenus en 2013, que l’intéressé dément. Jean-François Copé (chroniqueur à L’Express) a certes évoqué des « propos d’une extrême gravité » sur RTL. Mais peu de réactions spontanées ont été observées sur les réseaux sociaux, loin de la vague d’indignation de la gauche. Ce silence peut étonner : la droite n’a-t-elle pas intérêt à affaiblir Jordan Bardella, rabatteur officiel des électeurs de Marine Le Pen ?

La raison de cette pudeur tient en un mot : Mediapart. Les Républicains nourrissent une vieille hostilité envers le média, classé à gauche. Prononcez le nom d’Edwy Plenel devant un élu de droite, et les souvenirs affleurent. Ici, l’affaire du financement libyen de la campagne élyséenne de Nicolas Sarkozy en 2007, parue en pleine présidentielle 2012. Là, des révélations complémentaires sur l’Affaire Fillon en 2017, déclenchée par Le Canard enchaîné. « La droite se méfie de Mediapart et ne veut pas lui donner de point car c’est un média qui s’attaque aussi à la droite républicaine », admet un hiérarque LR. Un sénateur confirme : « Leurs enquêtes sont en général bien documentées. Mais il y a la blessure de l’affaire Fillon… »

Et ce n’est pas parce que l’on se situe plus au centre que l’on est forcément plus modéré. Au sein de la Macronie, beaucoup ne portent pas dans leur cœur le média créé par Plenel et ses journalistes, en particulier ceux qui ont eu affaire, de très près ou de loin, à leurs investigations et leurs mises en cause. Mieux vaut d’ailleurs ne pas répéter certains noms d’oiseaux. Alors, même lorsque les enquêtes visent des concurrents directs – pire, des adversaires politiques qui mettraient en danger le pays dans sept mois -, la rancune, pour ne pas dire la rancœur, l’emporte sur la bataille politique. « Il n’y a pas de consignes, mais on a des réflexes », souffle une ministre, méfiante quant aux révélations de Mediapart. Un autre membre du gouvernement y voit la première raison de la mollesse de ses collègues : « C’est évidemment lié à l’émetteur, dit-elle. Il y a une forme de précaution nécessaire : on ne peut pas dire un jour qu’on déteste Mediapart et, le lendemain, les mettre en avant dans la seconde où ils publient leur article. »

« Il faut être un peu comme un charognard »

Bruno Retailleau ne s’est pas emparé de l’affaire. Autour du candidat LR, la ligne stratégique est fixée : puisque Jordan Bardella promet de saisir la justice contre Mediapart, attendons le verdict des juges sur la fiabilité de l’enquête. Plusieurs cadres LR considèrent que l’affaire est de nature à agir comme un poison lent contre le président du RN, sous la menace de nouvelles révélations ou d’une décision de justice défavorable – s’il met sa menace judiciaire à exécution. « On aura le temps de hurler avec les loups quand le supplice chinois aura pris fin, sourit un élu. Il faut être un peu comme un charognard et attendre que les bêtes sauvages du RN se déchirent entre elles », en allusion à un possible règlement de comptes au sein de la formation d’extrême droite.

La droite se méfie de Jordan Bardella. Ou plutôt, de l’attrait qu’il exerce sur les siens. L’eurodéputé mène depuis des années une offensive envers ses électeurs, entre clin d’œil à Nicolas Sarkozy et discours libéral. Ce travail de sape a porté ses fruits. Un cadre LR cité précédemment analyse la prudence de sa formation à l’aune de cette relation. « Nous devons laisser le temps à l’électeur de droite pour accepter l’impensable : il s’est trompé. »

Faut-il y voir le signe que la campagne présidentielle, la vraie, la dure, l’intransigeante, n’a pas encore tout à fait débuté ? Ou que les candidats du bloc central, en difficulté dans les récents sondages préfèrent adopter une posture de surplomb ? Toujours est-il que ni Edouard Philippe ni Gabriel Attal n’ont réagi personnellement à l’affaire Bardella. Le premier avait sans doute l’esprit tourné tout entier vers l’annonce de sa réforme des retraites, lâchée sans crier gare ce mardi matin sur YouTube et dont le timing est pour le moins… étonnant. Le second « n’a pas fait de média depuis hier, mais aucun doute qu’il pourra s’exprimer sur le sujet lors d’un prochain micro tendu », fait-on savoir dans son équipe.

Sauvegarder la sacro-sainte modération du gouvernement

Ici aussi, l’assaut contre le président du Rassemblement national reste marginal. Certains porte-paroles de campagne du patron de Renaissance, comme quelques cadres et élus du parti Horizons sur le réseau social X, se sont bien exprimés dès lundi soir. Mais pas de quoi donner à voir une opération d’ampleur. Au sein du gouvernement Lecornu, seuls Jean-Noël Barrot et Eléonore Caroit (qui ont partagé l’enquête du média en ligne), ainsi qu’Aurore Bergé, ont tenu à s’exprimer. La faute, sans doute, à une équipe « très peu politique » comme le glisse un ministre. « Il aurait été anormal de ne pas m’exprimer, estime la ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations. D’abord compte tenu des thématiques qui sont les miennes ; et puis Jordan Bardella est tout de même le président d’un parti politique, parti qui compte exercer le pouvoir après-demain. »

En dehors de quelques porte-flingues, les figures principales du bloc central ont fait leur la maxime qui dit que « prudence est mère de sûreté ». De responsabilité, même, est-il possible d’ajouter. Être aux affaires appellerait à la retenue : d’abord pour éviter que le Rassemblement national puisse crier encore plus fort à la victimisation et au complot en y englobant le pouvoir en place ; ensuite, pour sauvegarder la sacro-sainte modération du gouvernement : « Nous, plus que quiconque, ne devons pas nous comporter en procureurs, glisse un conseiller ministériel. Eux ne se seraient pas gênés une seconde, mais nous ne devons pas nous comporter comme cela. On est censé être un courant qui respecte le droit à se défendre et le contradictoire, d’autant plus que les documents de Mediapart ne sont pas encore sortis. » Le journal en ligne a l’habitude de feuilletonner ses révélations : gageons qu’à droite comme dans le bloc central, la stratégie d’un jour ne sera pas celle de demain.



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Author : Erwan Bruckert, Paul Chaulet

Publish date : 2026-09-29 17:24:00

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