Le 21 septembre 2026, le comédien Arnaud Denis se faisait euthanasier en Belgique, à cause de complications devenues insupportables après la pose d’un implant pour traiter une hernie inguinale. Il était un porte-parole emblématique pour tous les patients atteints comme lui dans leurs chairs après cette opération pourtant banale. Car Arnaud Denis est loin d’avoir été la seule victime de ces prothèses. Parmi elles, se trouve aussi le Dr Pierre-Henri Moury, un ancien anesthésiste-réanimateur qui a évoqué à visage découvert son parcours lors d’une récente conférence organisée par la Société Française et Francophone d’Ethique Médicale. Son témoignage a été repris dans la revue scientifique Ethics, Medicine and Public Health. En reconversion dans le champ de l’épidémiologie et de la santé publique, il a accepté de dialoguer pour L’Express avec notre chroniqueur, le Pr Antoine Flahault. Avec cette retranscription sans fard de leurs échanges sur ce véritable scandale médical, ils s’interrogent sur les raisons qui l’ont rendu possible, et sur l’inertie, pour ne pas dire l’indifférence, tant des chirurgiens que des autorités sanitaires.
Pr Antoine Flahault : C’est un exercice assez inhabituel pour moi comme pour vous et je vous en remercie ! Les médecins ont peu l’habitude d’intervenir en tant que patients. Pourriez-vous nous expliquer tout d’abord ce qu’est une hernie – et notamment une hernie inguinale ?
Dr Pierre-Henri Moury : Une hernie est une fragilité d’une paroi de notre organisme, avec une sortie possible du contenu des organes sous-jacents. Nous pouvons développer des hernies en plusieurs endroits du corps et notamment au niveau de l’abdomen. Plus exactement, à la jonction entre la cuisse et l’abdomen, qui comporte un passage vers les testicules chez l’homme ou les grandes lèvres chez la femme. Le contenu abdominal, c’est-à-dire le tube digestif ou la vessie, risque alors de sortir de l’abdomen : on le sent juste sous la peau, au niveau du pli de la cuisse, voire vers les testicules. Cela peut devenir douloureux, voire dangereux en cas d’étranglement d’une partie de l’intestin, avec impossibilité de faire rentrer les viscères à leur place : on parle alors de hernie étranglée.
Les hernies inguinales sont des pathologies très fréquentes : 250 000 patients en sont opérés chaque année en France. On leur pose aujourd’hui le plus souvent un filet en matériel synthétique. Nous connaissons probablement tous quelqu’un qui a subi une telle intervention. Mais on parle peu des complications…
En effet, et c’est bien dommage ! Car ces complications, parfois graves, avec des douleurs invalidantes, peuvent concerner jusqu’à 5% des patients. Les filets réduisent la tension des muscles sur les sutures et le risque de récidives, mais celles-ci n’ont pas disparu pour autant. Le geste chirurgical lors de l’intervention, le contact du filet avec des nerfs, ou les deux, peuvent provoquer des douleurs séquellaires par inflammation puis par fibrose.
La douleur séquellaire, c’est ce qui s’est passé pour vous ? Il y a eu un avant et un après l’intervention ?
Avant, je pratiquais toutes sortes de sports, l’alpinisme, la voile, le trail. Médecin en réanimation, j’ai aussi travaillé avec l’Institut Pasteur et même conseillé un gouvernement pendant la pandémie. En anesthésie, j’étais affecté aux blocs de chirurgie cardiaque. Mais après l’intervention, en mai 2022, j’ai développé une douleur projetée sur ma cuisse gauche, avec des décharges électriques, des sensations de brûlures ou d’arrachement voire d’écrasement. Ces douleurs sont devenues réfractaires à beaucoup de traitements, limitant grandement mon sommeil et mes activités. Je n’ai jamais arrêté de marcher quoiqu’il m’en coûte, mais je ne peux plus entreprendre d’activités plus intenses sans risquer une exacerbation invalidante. Ces douleurs restent présentes aujourd’hui, plus de quatre ans après mon intervention et j’ai dû changer de spécialité, car je ne pouvais plus rester de longues heures debout au bloc opératoire. Même la position assise prolongée peut s’avérer pénible. En fait, des choses que je faisais dans la vie courante me sont devenues compliquées voire impossibles, sans que cela ne se voie toujours de l’extérieur.
C’est un handicap invisible ?
Oui, c’est difficile à admettre mais c’est une réalité, cette vulnérabilité. Je m’estime heureux dans ma vie, car j’ai pu créer autre chose et je ressens une joie profonde à pouvoir être là et en parler avec vous. Mais ce fut difficile à vivre. J’ai eu parfois peu de compréhension, de dialogue et d’accompagnement socioprofessionnel en dehors de la médecine du travail. Et bien sûr pas de financement pour aider ma reconversion professionnelle devenue nécessaire. J’ai pu rebondir mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. L’histoire d’Arnaud Denis le montre bien, lui qui était comédien et dont la vie était tournée vers la « performance » autant physique qu’artistique. Il a développé plusieurs complications sévères, malgré l’ablation de son filet, une opération très complexe dont le résultat n’est pas garanti. D’autres patients, d’autres familles, ont parlé de suicides à la suite de ces situations d’impasse thérapeutique.
On peut se retrouver en soins palliatifs après cette intervention bénigne ?
Les traitements suivis en centres de soins de la douleur ressemblent parfois à un parcours de soins palliatifs. A défaut de prises en charge spécifiques et de stratégies de prévention validées scientifiquement, il peut aussi y avoir une vraie dépendance à des antalgiques puissants, qui sont de véritables drogues légales. Et puis avec la possible perte d’emploi qui en résulte, les familles sont forcément mises à rude épreuve. Toutes les dimensions de ces bouleversements ne sont pas prises en compte par les médecins qui proposent ces interventions.
Il s’agit d’un problème de suivi de l’opération, de parcours du patient ou de matériaux utilisés par le chirurgien ?
Les trois à la fois. Les effets indésirables – comme les douleurs persistant plusieurs semaines, mois ou années après cette intervention – ont été très peu remontés aux services de l’Agence nationale de sécurité du médicament. De même, les sociétés savantes quelles qu’elles soient en ont très peu parlé ouvertement et n’avaient pas suffisamment exploré le sujet jusqu’à récemment. Tout cela est resté à la marge car considéré comme peu grave et très banal. Or, ces effets indésirables sévères liés au traitement chirurgical des hernies inguinales sont connus depuis les années 1990.
Comment sont évalués ces filets synthétiques pour hernies inguinales par les autorités sanitaires ?
Lors des essais cliniques menés pour l’homologation de ces filets, le critère de jugement principal de l’efficacité était généralement le taux de récidives. Les critères secondaires se regroupaient autour de plusieurs autres paramètres, comme les hématomes, ou encore l’infection du matériel posé au patient. En bref, on a suivi les complications chirurgicales précoces. La persistance de douleurs à long terme était une complication dont la mesure était hétérogène dans la littérature, sans pouvoir trancher sur le rôle des filets y compris dans une grosse revue systématique de référence des essais cliniques. Les douleurs dont je parle et que je ressens, comme de nombreux patients opérés, doivent se mesurer sur le temps long et ont échappé pour une large part au recueil effectué durant les essais cliniques classiques. En pratique, lorsque ce type d’effets indésirables tardifs survient, ce ne sont plus les chirurgiens qui en sont avertis, mais bien souvent d’autres spécialités qui ont alors à les prendre en charge. Les chirurgiens, eux, considèrent leur job terminé et la case « succès opératoire » cochée, en toute bonne foi.
C’est pour cela que nous avons besoin d’une surveillance des dispositifs médicaux qui aille bien au-delà de la seule durée des essais cliniques. Visiblement les drames associés à ces filets n’ont pas conduit à des changements suffisamment sécurisants. La législation qui régit les dispositifs médicaux est restée très éloignée des attentes des patients. Ne nous retrouvons-nous pas dans une situation proche de celle que l’on a connue avec l’affaire du Mediator, où les effets secondaires étaient également apparus longtemps après l’administration du médicament ? Vous avez publié un article scientifique dans une revue médicale qui montre bien la sous-notification à l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) des événements indésirables attribués à cette chirurgie, puisque vous indiquez que les autorités de santé ont eu connaissance de 25 à 30 signalements par an, alors qu’elles auraient dû en recevoir plus de 1 000. Pourquoi ce silence des sociétés savantes dans cette histoire ? Où est le problème ?
Il serait facile de chercher les responsabilités mais, en tant que patient, je ne voudrais pas tomber dans l’écueil du ressentiment, ni même me considérer comme une victime. Mon objectif aujourd’hui est plutôt d’alerter pour que cette omerta cesse, pour qu’on puisse reconnaître ces risques, d’abord pour la dignité de ceux qui en souffrent et ensuite pour mieux en réduire l’impact voire parvenir à les éviter. Il est impératif que les protocoles de recherche clinique s’intéressent aussi aux événements survenant à distance de l’acte chirurgical et la qualité de vie. Il faudrait que l’on suive mieux les parcours des patients y compris – ou surtout – après ces interventions dites « banales » et réalisées par centaines de milliers chaque année en France.
Nous avons besoin d’une recherche de santé publique rigoureuse et indépendante pour évaluer les traitements, en allant bien au-delà de la seule phase de leur homologation. Les industriels comme les autorités ont la responsabilité de conduire ce suivi à long terme pour les produits qu’ils homologuent.
Dans le cas des douleurs post-opératoires perdurant plusieurs mois après la pose de filets sur hernie inguinale, il est difficile d’aller enlever le filet, car il s’est comme « fondu » dans les tissus conjonctifs et les muscles de la paroi de l’abdomen. L’ablation s’avère le plus souvent impossible. Mais ce n’est pas parce que le chirurgien ne peut pas réopérer pour régler le problème qu’il n’y a pas de problème ! Il faut changer de regard sur ce type de situations. L’impuissance imprègne tellement les soignants et la société qu’ils renvoient le patient à ses propres symptômes, en lui lançant trop souvent cette conclusion blessante : « C’est dans la tête ». Il faut que cela cesse ! La psychiatrisation par méconnaissance n’a jamais servi la cause des patients, ni la confiance envers les médecins.
Les sociétés savantes chirurgicales spécialisées de la paroi de l’abdomen rassemblent très peu de centres d’expertises et ne sont pas outillées de manière adéquate pour répondre à ces problèmes de santé publique qui les dépassent. Certains praticiens nient même un problème qui les embarrasse : ils ne le comprennent et ne le mesurent pas. Peu ont le courage de l’admettre.
Il vaudrait mieux associer les différentes sociétés savantes et les autorités de santé pour chercher des solutions. Je ne veux ni accabler ni disculper l’ANSM ici, mais interrogeons-nous quand même sur les raisons pour lesquelles une telle agence n’a pas été en mesure de garantir une surveillance postopératoire fiable des dispositifs médicaux ! N’est-ce pas justement son rôle ?
Vous avez une proposition concrète dans votre cas précis ?
Eh bien oui, peut-être. Il faudrait savoir notamment si la chirurgie traditionnelle, celle que l’on faisait avec suture – mais sans filet – associée à un protocole adapté de kinésithérapie et d’antalgie, réalisée dans le cadre d’une hospitalisation de courte durée et non systématiquement en ambulatoire, produit moins de complications et d’arrêts de travail que la chirurgie avec filets réalisée en ambulatoire. Et bien sûr évaluer les taux de récidives dans les deux cas. Il faut être prêt à remettre éventuellement en question ce que certains appellent un progrès qu’ils tiennent pour acquis. Il me semble que les autorités sanitaires de notre pays devraient exiger la conduite de ce type de comparaisons, au lieu de faire l’autruche et continuer comme si de rien n’était.
Les expériences d’autres pays peuvent ici nous éclairer. Aux USA, le fabricant Becton Dickinson a négocié près de 1,7 milliard de dollars d’indemnités pour éviter des recours de plaignants ! Des dispositifs constitués de bandelettes urétrales fabriquées avec du téflon, un polluant éternel, ont été retirés du marché du Royaume-Uni en 2018 sous l’impulsion d’un collectif appelé Sling the Mesh. L’histoire est édifiante : des évaluations épidémiologiques ont été menées, les produits ont été retirés puis des centres spécialisés ont été créés pour prendre en charge les victimes et enfin celles-ci ont enregistré une victoire en justice en 2024. Le Nice (l’institution chargée d’évaluer la qualité des soins au Royaume-Uni) enquête depuis peu sur les pratiques liés à la hernie.
Des centres ne pratiquant que des chirurgies herniaires sans recours aux filets ont vu le jour en Allemagne ces dernières années. De plus, la technique avec suture des muscles, dite de Shouldice, beaucoup pratiquée sur l’ensemble du continent africain, mériterait d’être mieux évaluée et éventuellement remise en œuvre.
Les industriels ont-ils joué un rôle particulier dans cette affaire ?
Je n’en sais rien et ce n’est pas nécessairement au patient, fût-il médecin, de répondre à cette question. C’est plutôt au Parlement de réunir les éléments qui lui permettront de juger des éventuelles failles et des dysfonctionnements à toutes les étapes dont nous avons parlé. La prestigieuse revue New England Journal of Medicine a toutefois montré que des prothèses à moins d’1 dollar l’unité, fabriquées à partir de simples moustiquaires, aux caractéristiques quasi-identiques à celles des filets commercialisés à plus de 100 dollars pièce dans l’Hexagone, donnaient des résultats similaires en termes d’efficacité, sans cependant disposer de critères de jugement sur le temps long ! Faisons-nous face ici à une rente de situation de quelques fabricants ? Je ne sais pas. Mais je ne suis pas naïf sur les enjeux et la puissance des lobbys.
Entendons-nous bien. Je ne suggère pas de trancher ce débat par une approche venant d’en haut. Nous avons besoin des chirurgiens et de leur collaboration si nous voulons progresser sur ce type de problématique, qui n’est pas l’apanage de la seule hernie inguinale. Les évolutions ne pourront se faire qu’avec eux. Ils sont en première ligne. Il faut aussi impliquer les patients en les incluant davantage dans les réflexions conduisant à la mise en place de programmes d’évaluation rigoureuse des traitements, avant et après leur homologation. Rappelons enfin plus clairement les indications opératoires dans le cas de la hernie inguinale, afin de n’opérer que les malades qui en ont besoin, c’est-à-dire en cas de hernie clinique avec symptômes.
Arnaud Denis a choisi une voie personnelle et spécifique de fin de vie en allant en Belgique. Vous avez parlé de suicide de patients. C’est choquant pour une intervention aussi banalisée et fréquente que celle portant sur la hernie inguinale…
La douleur est un horizon. Il change chaque jour, à chaque heure. C’est un combat comme le mythe de Sisyphe que Camus a adapté dans son essai sur l’absurde. Oui, ici nous sommes face à une injustice dans la construction des connaissances et une situation absurde car connue de longue date sans avoir été sécurisée ! Camus écrivait à propos de Sisyphe, qu’il fallait également « savoir l’imaginer heureux » pour dépasser l’absurde. Il y a un combat à mener, même s’il peut sembler vain, face à la douleur et face aux douleurs évitables : peut-être seul au début, puis avec un collectif de patients et de soignants. Le prix de la douleur, c’est le prix de la connaissance de nous-mêmes et des enjeux connexes de la société. Ce combat fait sens car les données parlent en notre nom.
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Author : Antoine Flahault
Publish date : 2026-09-30 15:30:00
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