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Déchristianisé, tatoué et narcissique : « Homo occidentalis » sur le divan de Jérôme Fourquet

Grand cartographe de « l’archipel français », Jérôme Fourquet s’internationalise, tout en s’allongeant sur le divan. Dans son nouveau livre, Homo Occidentalis (Seuil, parution 2 octobre), le directeur du département Opinion à l’Ifop s’associe à un « psy », Ruben Rabinovitch. Dans le sillage des travaux de Christopher Lasch ou Paul Yonnet, les deux auteurs mêlent sociologie et psychologie pour documenter la « bascule anthropologique » et le « nouveau régime psychique » à l’œuvre dans toutes les sociétés occidentales. Selon eux, ce n’est rien moins qu’un nouvel homme qui serait en train d’advenir.

Depuis cinq ou six décennies, de notre naissance à notre mort, les mutations sont vertigineuses. L’essai débute par la fin de la famille patriarcale qui a longtemps structuré les sociétés occidentales. En France, la loi de 1970 remplace la « puissance paternelle » par « l’autorité parentale ». Côté représentations, on passe du patriarche sécurisant du tableau A l’abri du besoin de Norman Rockwell (1942) à Homer Simpson, un idiot ridiculisé jusque dans son propre foyer. La rupture civilisationnelle de la Seconde Guerre mondiale et le baby-boom qui a permis l’avènement d’un « peuple adolescent » (Yonnet) ont joué un rôle clé dans ces transformations intimes. Aux Etats-Unis, 78 % des ménages en 1950 étaient des couples mariés, contre 47 % en 2022. Parallèlement, le nombre de divorces a explosé : en 2022 près d’un tiers des familles américaines étaient monoparentales. Partout, les taux de fécondité dégringolent, tandis que les animaux de compagnie ont pris une place inédite.

Déchristianisé et tatoué

Dans notre monde postchrétien, les commandements bibliques (« soyez féconds », « tu retourneras à la terre dont tu as été tiré ») ne font plus autorité. Alors que l’enterrement a longtemps bénéficié d’un monopole, les crémations sont, dans un pays comme l’Allemagne, passées de 14 % des funérailles en 1960 à 78 % en 2023. Manifestations ultimes de la maîtrise de sa destinée, la mort assistée et l’euthanasie ont fait l’objet de légalisations depuis une vingtaine d’années. Les baptêmes représentaient la quasi-totalité des naissances dans l’Espagne catholique des années 1970, contre moins de la moitié aujourd’hui. Seules 0,2 % des petites filles naissant en France portent encore le prénom de Marie, contre près de 20 % au début du XXe siècle.

Déchristianisé, « homo occidentalis » est aussi de plus en plus narcissique. La prévalence du « je » dans les textes de langue anglaise, française, italienne ou allemande a connu une forte hausse à partir des années 2000. Les tatouages, qui permettent d’afficher sa singularité et de refléter sa personnalité profonde, ont eux explosé depuis les années 1990 : 31 % des Américains, 21 % des Britanniques et 18 % des Français sont désormais tatoués. Si la prévalence de cette pratique est plus élevée dans les milieux populaires, la chirurgie esthétique a d’abord séduit les plus aisés. Le culte du corps se remarque aussi dans l’engouement pour les salles de sport et la course à pied. Les auteurs soulignent l’évolution sémantique : de « jogging » quand la discipline a émergé à la fin des années 1970, on est passé au « footing » puis au « running », preuve d’une intensification de l’effort.

« Homo occidentalis » fume et boit de moins en moins. Même dans les pays à forte tradition viticole ou houblonnière, la baisse s’avère spectaculaire. En Allemagne, 140 litres de bière par habitant et par an étaient engloutis en 1970, contre 99 en 2024. En revanche, « homo occidentalis » consomme de plus en plus de psychotropes, de cannabis, de cocaïne ou d’antidépresseurs. Il est aussi de plus en plus solitaire. Aux Etats-Unis, les personnes vivant seules sont passées de moins de 8 % en 1940 à près de 29 % en 2020.

Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch n’ont pas signé un Suicide occidental. Si les maux contemporains sont nombreux, ils rappellent à quel point le patriarcat, les traditions ou la prohibition du plaisir engendraient des souffrances. Par ailleurs, tout retour en arrière serait illusoire. Même deux des hommes les plus puissants de la planète, Donald Trump et Elon Musk, sont impuissants à remonter le temps. S’ils défendent une conception traditionnelle de la famille, eux-mêmes sont, à travers leur narcissisme, leurs divorces ou les prénoms improbables de la progéniture du second, des caricatures de ce nouvel « homo occidentalis ».

Homo occidentalis, par Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch. Seuil, 437 p., 24,50 €.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-10-01 06:00:00

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