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Ordre des médecins : l’élue chargée de lutter contre les pseudothérapies… en propose dans son institut

Au sein de l’ordre des médecins, la section « santé publique » joue un rôle particulier. Chargés notamment des questions liées à la prévention, ses responsables s’occupent aussi de lutter contre l’essor des soins non conventionnels et leurs dérives. En juin 2023, ils avaient notamment publié pour la première fois un état des lieux de ces pratiques, et des risques qui peuvent y être liés (emprise mentale, voire sectaire…). L’institution s’y inquiétait de la diffusion de plus en plus large de ces « médecines douces », et indiquait travailler de concert avec le gouvernement pour les limiter. Plus récemment, la présidente de cette section, Hélène Harmand-Icher, écrivait dans le bulletin de l’ordre de décembre 2025, à propos de ces pratiques non reconnues scientifiquement, que « deux situations sont à distinguer » : « Quand elles sont proposées par des médecins, il s’agit de charlatanisme (…). Lorsqu’elles sont proposées par des non-professionnels de santé, une action pour exercice illégal de la médecine est engagée ». Une prise de position très claire. Pourtant, quand elle se trouve à 760 kilomètres du siège parisien du Conseil national de l’Ordre des médecins, dans sa ville de Béziers (Hérault), la même Hélène Harmand-Icher défend une posture bien plus souple vis-à-vis de ces pratiques.

Cette médecin généraliste, décrite dans la presse locale comme « l’incarnation du mot altruisme », s’implique en effet depuis plusieurs années dans l’accompagnement des femmes atteintes de cancer à travers l’Institut du sein Bélise. Cette structure, qu’elle a cofondée avec des oncologues et des radiothérapeutes de la ville et qu’elle préside, vise à coordonner les soins des Biterroises qui choisiraient de se faire traiter sur place plutôt que de se rendre dans les grands établissements montpelliérains, à une heure de route. Grâce à une coordinatrice spécialisée, les patientes y sont orientées vers un réseau de spécialistes pour leurs traitements médicaux, mais aussi pour leurs « soins de support ».

Et là, surprise, que trouve-t-on, entre autres, dans l’offre de l’Institut Bélise ? De la réflexologie plantaire, de la sophrologie et de l’hypnose, trois pratiques de soins non conventionnelles. Par le passé, cet institut a aussi référencé sur l’annuaire de son site (aujourd’hui inaccessible) une professeure de yoga et plusieurs ostéopathes. Un mélange des genres pour le moins étonnant au regard des fonctions nationales du Dr Harmand-Icher. De fait, la réflexologie plantaire repose sur l’idée que certaines zones du pied sont reliées à des organes et qu’en effectuant des pressions très localisées, il serait possible de « rétablir l’équilibre » dans ces parties du corps. Des prétentions farfelues, qui ne reposent sur aucune donnée scientifique. De même pour l’ostéopathie ou la sophrologie, une méthode psychocorporelle basée sur les relations entre le corps et l’esprit, tout droit sortie de l’imagination d’un neuropsychiatre colombien. Quant à l’hypnose, si elle présente un intérêt démontré contre la douleur, il n’en va pas de même dans les autres indications pour lesquelles elle est souvent utilisée (anxiété, stress, troubles du sommeil…).

L’Inca reconnaît neuf soins de support

Hélène Harmand-Icher ne voit pourtant aucun problème particulier à proposer ces pseudothérapies à des femmes atteintes de cancer : « Ce sont uniquement des pratiques de bien-être, réalisées dans le cadre sécurisé d’un parcours de soins coordonné, sous contrôle médical, ce qui protège les patientes de toutes dérives ». La présidente de l’Institut Bélise insiste auprès de L’Express : « Il ne s’agit pas là de soins de support, mais de soins complémentaires sans promesse thérapeutique ». Le site Internet de l’institut classe pourtant bien ces prestations dans la catégorie « soins de support », au même titre que l’activité physique adaptée par exemple. De quoi risquer d’engendrer une certaine confusion chez les patientes.

La nuance a pourtant son importance. Tels que définis par l’Institut national du cancer (Inca), les soins de support représentent aujourd’hui une partie intégrante de la prise en charge des malades, que tout établissement se doit de proposer. « Des études probantes montrent qu’ils favorisent la tolérance des traitements, et donc les chances de guérison », indique le Pr Claude Linassier, directeur du pôle Prévention, organisation et parcours de soins de l’Inca. Leurs contours se trouvent toutefois strictement définis : prise en charge de la douleur, diététique et surveillance nutritionnelle (pour prévenir les pertes de poids trop importantes), accompagnement psychologique mais aussi social, activité physique adaptée, préservation de la fertilité, prise en charge des troubles de la sexualité, conseils d’hygiène de vie (tabac, alcool…), soutien psychologique pour les proches. Et c’est tout.

A l’instar de l’Institut Bélise, il arrive pourtant que certains centres de traitement du cancer y ajoutent différentes « médecines douces ». « Nous sommes là dans une zone grise. Nous ne les recommandons pas, mais tant qu’elles ne présentent pas de risques pour la santé des malades, nous ne pouvons pas non plus les interdire », explique le Pr Linassier. Ancien président de l’Association francophone des soins oncologiques de support, le Pr Ivan Krakowski affiche un avis plus tranché : « Si des patients y recourent de leur côté, en informant leur médecin qui peut juger de leur compatibilité avec les traitements conventionnels, pourquoi pas. Mais l’intérêt de ces pratiques n’est pas suffisamment démontré pour qu’elles puissent trouver une place dans des structures de soins ».

Et ces experts de souligner les risques inhérents à ces « médecines complémentaires », à commencer par le détournement de soins éprouvés. « Cela peut survenir y compris quand le praticien ne cherche pas volontairement à empêcher un malade de suivre des traitements médicaux, mais vient se substituer à une prise en charge efficace », souligne Hugues Gascan, le président du GéPS, le groupe d’étude du phénomène sectaire, très investi dans les questions de dérives thérapeutiques. Contre l’anxiété, il serait par exemple probablement plus utile de voir un psychologue bien formé ou de faire une activité physique, plutôt que de la réflexologie ou de l’hypnose…

Potentielles dérives mercantiles

« Quand on fait entrer dans des lieux de soins des pratiques dont le rationnel repose sur la magie, on ouvre la porte à toutes les croyances, à tous les charlatanismes, au détriment de la science », s’agace le Pr Mathieu Molimard, coauteur d’un rapport sur la désinformation en santé remis en début d’année à la ministre de la Santé Stéphanie Rist. Faut-il le rappeler ? Le champ de la santé représente désormais la première source de signalements et de saisines adressées à la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Sans aller jusque-là, les spécialistes alertent aussi sur les potentielles dérives mercantiles liées à ces pratiques. « Il faut rester attentifs à ce que l’offre disponible dans les centres de traitement des cancers ne serve pas de produit d’appel pour des séances payantes par ailleurs, en dehors de la structure de soins », insiste le Pr Linassier.

Qu’en est-il avec les praticiennes référencées par l’Institut Bélise ? Nous avons pris contact avec deux d’entre elles, en prétextant être nous-mêmes malade, et en recherche d’un accompagnement. Toutes deux ont commencé par nous réorienter vers la coordinatrice de l’institut pour y obtenir une prise en charge globale et des séances gratuites. Mais tout en insistant très rapidement sur le manque de places et les créneaux très restreints proposés par l’Institut, et en indiquant qu’elles pourraient nous recevoir à leur cabinet en attendant que des rendez-vous se libèrent – « à un tarif préférentiel bien entendu »… Au passage, l’une d’entre elles nous a aussi proposé de participer à un atelier de découverte de lunettes de luminothérapie, qu’elle commercialise par ailleurs.

Légitimation

« Ce qui se passe au sein de Bélise et dans les cabinets des intervenantes sont deux choses totalement différentes. Les séances que nous proposons sont normées, et nous restons vigilants face à toute promesse illusoire. Nous ne sommes pas responsables de ce qui se déroule en dehors de ce cadre, si des patientes contactent directement les intervenantes », répond le Dr Harmand-Icher. Oubliant au passage que le simple fait que ces praticiennes participent au réseau de soins peut, à bon droit, mettre les malades en confiance. « La présence de ces pratiques dans des lieux à vocation médicale leur apporte une forme de légitimité, avec un risque de confusion pour les patients », confirme le Dr Pierre de Bremond d’Ars, président du Collectif No FakeMed.

En l’occurrence, certaines des intervenantes référencées par le passé sur le site Internet de l’Institut Bélise présentaient un profil étonnant. Une masseuse-réflexologue proposait, dans son cabinet, des massages énergétiques et des séances de « bols tibétains » tout en tenant sur ses réseaux sociaux un discours anti-médecine très marqué. Une sexologue indique avoir été formée, entre autres, au reiki et au chamanisme, deux pratiques totalement ésotériques. Le Dr Hélène Armand-Icher nous assure toutefois que l’Institut n’a en réalité jamais fait appel à elles, même si elles sont restées plusieurs mois référencées sur l’annuaire de Bélise, selon des archives que nous avons pu consulter. Une hypnothérapeute qui propose par ailleurs de l’olfactothérapie est, elle, en revanche toujours active dans le réseau.

« Alors que les hôpitaux manquent de moyens, on doit aussi s’interroger sur l’opportunité d’utiliser l’argent des contribuables pour financer des soins non éprouvés », ajoute le Pr Ivan Krakowski. A Béziers, l’Institut Bélise ne publie pas ses comptes. Mais la structure, de statut associatif, a touché des subventions de la mairie et de l’Agence régionale de santé, et elle fait aussi appel chaque année à la générosité du public, notamment à l’occasion d’Octobre rose.



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Author : Stéphanie Benz

Publish date : 2026-10-03 05:45:00

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