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« Qu’il ait pu recourir à l’IA ne me choque pas une seconde » : Amélie Nothomb, son regard décapant sur l’affaire Thélyson Orélien

Amélie Nothomb nous reçoit dans son bureau aux éditions Albin Michel, à Paris. Sur sa table, une pile de lettres de lecteurs, auxquelles elle prend le soin de répondre. Beaucoup sont jeunes, déjà familiers de ChatGPT ou de Claude. Mais chaque rentrée, ils attendent fébrilement son nouveau roman. Le 34e, L’adolescence du perroquet, est une fable jubilatoire et cocasse, mettant en scène un drôle de tandem : un célibataire amoureux du Louvre et un gris du Gabon. Amélie Nothomb n’utilise ni boite mail ni ordinateur. « Vous interrogez une aveugle sur les couleurs », nous lance-t-elle à peine lui a-t-on exposé la raison de notre visite : l’affaire Thélyson Orélien. L’auteur de C’était ça ou mourir (Grasset), un premier roman très médiatisé, a été accusé non seulement d’avoir recouru massivement à l’IA pour l’écrire, mais aussi de plagiat pour de précédents textes. Amélie Nothomb a aimé son roman. Elle s’en explique à L’Express dans un grand entretien. Pas question pour elle de recourir à une IA : « Je ne supporterais pas d’être aidée par qui que ce soit, explique-t-elle, parce que la difficulté, c’est mon plaisir, quitte à m’emmêler les pinceaux. »

L’Express : Avez-vous lu le livre de Thélyson Orélien ?

Amélie Nothomb : C’est un très bon livre. Je ne vais certainement pas décourager les gens de le lire. Thélyson Orélien écrit remarquablement. Qu’il ait pu recourir à l’IA ne me choque pas une seconde. Cela ne fait pas de lui un moins bon écrivain. En revanche, qu’il ait pu recourir au plagiat me consterne.

On a demandé à une machine de certifier l’authenticité humaine d’une œuvre littéraire. Quelle ironie, non ?

C’est à la fois terrifiant et très drôle. Il paraît d’ailleurs qu’on a aussi passé mon dernier roman au crible de ce logiciel, et qu’il m’a décrétée 100 % humaine. Moi qui espérais qu’on prouve que j’étais un oiseau, c’est complètement raté !

Un roman écrit, en tout ou en partie, avec l’aide d’un robot ne perd-il pas de sa valeur ?

Vous interrogez une aveugle sur les couleurs. Un roman qui serait écrit en totalité par l’IA, à supposer que ce soit possible, ne me paraît pas intéressant. D’après ce que j’ai compris, ce n’est pas possible, ou alors je n’ai rien compris. Mais, clairement, je ne le lirais pas. Qu’un romancier se fasse aider à certains moments par l’IA ne me révolte pas. Je ne le comprends pas, parce que moi, j’adore la difficulté. Je ne supporterais pas d’être aidée par qui que ce soit au moment de la difficulté, parce que la difficulté, c’est mon plaisir, quitte à m’emmêler les pinceaux.

Un écrivain doit souffrir ?

C’est important, et surtout, c’est un plaisir. L’exemple auquel j’ai toujours envie de recourir est celui-ci : vous tombez follement amoureux de quelqu’un, il est question de lui écrire une lettre d’amour. C’est évidemment très difficile. On vient vous jurer qu’une IA ferait mieux que vous. Mais vous crèveriez plutôt que de la laisser écrire votre lettre à votre place, parce que vous êtes amoureux, parce que vous avez besoin de l’écrire avec vos mots, quitte à être très maladroit. La littérature, c’est la même chose.

N’est-ce pas vertigineux de penser que n’importe qui peut demander à un robot d’écrire un roman « à la manière d’Amélie Nothomb » ?

On m’en a déjà montré un écrit à ma manière par la meilleure des intelligences artificielles. Je l’ai lu, je l’ai trouvé extrêmement bien fait. Mais – et c’est là qu’on est à la limite de l’aporie – je n’aurais jamais écrit cela. Ce qui fait quand même une singulière différence. Le texte était brillant, j’étais même flattée qu’on puisse penser que j’écrivais si bien. J’étais admirative, simplement ce n’était pas du tout moi.

L’idée d’être un jour remplacée par un robot ne vous angoisse pas ?

Je suis probablement une imbécile heureuse, mais s’agissant de moi, je n’ai aucune peur. Les gens me connaissent, ils savent justement que je suis 100 % analogique.

Vous ne possédez ni boîte mail ni smartphone. Est-ce par choix ou par paresse ?

Cela a l’air d’être une prise de position idéologique, mais pas du tout. Ce n’est le refus de rien : c’est une spectaculaire indifférence vis-à-vis de ce monde, qu’au demeurant je ne rejette pas, et qui simplement ne m’intéresse pas. Je vis avec un geek, il y a plein d’ordinateurs à la maison. Si je voulais m’y intéresser, rien ne serait plus simple. Ce n’est même pas du rejet, c’est une indifférence profonde, due au fait que je suis très heureuse dans mon monde. Je suis lectrice, je pratique le livre. Le téléphone portable serait pour moi nocif : j’y perdrais ma liberté.

Je vois que cela fait beaucoup d’effet sur les gens, surtout sur les jeunes, qui me demandent tous : « Comment faites-vous pour résister à la tentation ? » J’ai beaucoup de mal à leur expliquer que cette tentation n’existe pas chez moi. Avec cette affaire Thélyson Orélien, j’ai entendu beaucoup de gens dire que je n’avais pas l’intelligence artificielle afin de résister à la tentation d’être aidée. Là encore, cet emploi du mot « tentation » est pour moi absurde, puisque je ne l’éprouve pas. Je sais ce qu’est la tentation : en présence d’une bouteille de champagne, j’éprouve une très grande tentation. Mais en présence de tout ce monde-là, je n’éprouve pas l’ombre d’une tentation.

Vous n’avez jamais utilisé une IA, ne serait-ce que cinq minutes, par simple curiosité ?

Jamais, jamais, jamais. Je sais que des gens m’accusent pour cela de manquer de curiosité. Mais comment vous dire ? Je sais que ce n’est pas mon monde. Je suis sûre que c’est très intéressant, tant de gens s’y intéressent, et certainement pour de bonnes raisons, mais à chacun son intérêt. En ce moment, je me passionne pour toutes les versions de L’Odyssée. On ne peut pas s’intéresser à tout. Ne peut-on pas me laisser dans mon rayon ? Est-ce que j’accuse les gens de ne pas éprouver de curiosité pour les textes qui ont précédé Homère ? Alors pourquoi m’accuse-t-on ? Je suis sûre que c’est passionnant, mais chacun son rayon.

La seule aide que vous tolérez, dites-vous, c’est le dictionnaire…

C’est très ancien. A 13 ans, j’ai lu en entier le Larousse 1900. Je l’ai lu debout, comme Erasme, parce que j’avais appris qu’Erasme faisait tout debout. C’était encore l’époque où mon cerveau était assez performant, et cela m’a énormément apporté : deux tomes énormes, lus en entier. J’en ai assimilé une bonne partie, mais je n’ai pas tout digéré. Il peut donc encore m’arriver d’avoir besoin d’une précision. Le dictionnaire n’est pas dans la pièce où j’écris : j’écris à la cuisine, je dois descendre un escalier et aller chercher cet objet lourd. C’est une démarche importante.

Une IA pourrait très bien faire ce type de recherches !

Quand bien même vous me le garantiriez, je préfère compter sur mes faibles lumières.

Pour vous, le siège de la jouissance de l’écrivain, c’est la main ?

Je fais tout à la main. J’ai essayé le clavier : quand j’écris au clavier, je sens que mon corps n’est pas concerné. Se priver du corps, c’est quand même dommage. Quand j’écris à la main, tout mon corps est aux commandes. La connexion est totale, la main est connectée à tous les organes, y compris l’âme. Pourquoi se priver d’un outil aussi formidable ? J’ai conscience que, quand je parle ainsi, je suis vraiment Néandertal qui parle aux Sapiens. Mais je l’assume totalement : on a aussi besoin des Néandertaliens, et je suis parfaite pour le rôle.

Une IA pourrait-elle produire un chef d’œuvre ? Pour écrire « La Recherche du temps perdu« , ne faut-il pas la vie de Proust ?

Bien évidemment. Il faut la vie de Proust pour imaginer La Recherche. Il faut les névroses, les souffrances, les plaisirs physiques, tout ce qui fait une vie, pour composer une très grande œuvre. C’est ce qui fait que je ne parviens pas à être alarmiste et pessimiste là-dessus.

La place que nous accordons à l’auteur avec un grand A est récente : ce sont les romantiques qui ont imposé cette image presque sacrée.

C’est vrai, c’est relativement récent. Je parlais d’Homère : A supposer qu’il ait existé – c’était peut-être un groupe d’écrivains qui se faisaient appeler ainsi –, sélectionnait parmi les versions orales existantes celles qui lui plaisaient. Mais je pense qu’il faut différencier cette image sacrée de l’auteur, les auteurs d’avant, et l’IA. Je peux comprendre qu’on préfère lire des livres qui ne sont pas écrits par une IA.

Excusez mon vocabulaire vétuste, mais vous saviez qui vous veniez interviewer : c’est terrible à dire, on aime bien qu’il y ait une âme derrière tout ça. Maintenant, qu’une âme éprouve le besoin de se faire aider, je ne trouve pas ça scandaleux. Personnellement, le maximum de l’aide à laquelle je recours, c’est le dictionnaire, ce qui est évidemment très différent. Mais sur le fond, même si je crèverais plutôt que de le faire, je ne trouve pas scandaleux qu’un auteur se fasse aider par l’IA.

Vos très jeunes lecteurs vivent avec l’intelligence artificielle. Vous lisent-ils différemment que leurs aînés ?

Pour autant que je puisse les différencier, parce qu’ils ne m’en parlent pas toujours, ceux que j’ai identifiés comme adeptes de l’IA étaient très brillants. Je pense qu’ils en avaient un bon usage : non pas se faire remplacer par l’IA, mais discuter avec elle de manière à être plus clairs. D’après ce qu’on m’a expliqué, l’IA peut aider à clarifier ses idées, parce qu’elle ne fait pas tout le travail. Il faut lui adresser ce qu’on appelle des prompts, et ces prompts ont intérêt à être très bien rédigés, sinon elle vous répondra mal. Il semble que l’IA puisse être un bon professeur.

Rédiger un bon prompt nécessite de maîtriser les mots…

En effet, c’est pourquoi je ne diabolise pas l’IA.

Près d’un tiers des ebooks de fiction autoédités et commercialisés sur Amazon dépasserait le seuil de 25 % de contenu généré par l’IA. Est-ce la fin la littérature ?

C’est possible, nous verrons. Mais je ne serais pas surprise que les gens se lassent assez vite de ce genre de livres. L’IA génère des formulations qui deviendront probablement vite typiques. Je veux croire que le goût, qui a toujours existé, va réagir, et qu’il y aura un sursaut littéraire face à cette nouvelle forme de lieu commun, pas encore identifiée mais certainement en voie d’identification.

Certains estiment que la fin de la lecture est proche…

Je suis moins alarmiste que la plupart des gens. Voyez le nombre de jeunes qui m’écrivent. Je sais que c’est l’exception, mais ces jeunes sont nombreux. Je les rencontre continuellement. Ils viennent à mes dédicaces sans que personne ne le leur ait demandé, ils veulent écrire, ils sont extrêmement lecteurs. Ce n’est peut-être pas la majorité des jeunes, mais c’est un nombre non négligeable. Donc oui, il y a une régression, mais il n’y a pas de disparition.

La lecture fait-elle de nous des êtres singuliers

La lecture est vraiment pour moi l’acte civilisateur par excellence. D’abord, elle apprend à différer dans le temps. C’est une école de la frustration. Le désir n’est pas satisfait tout de suite, on doit attendre, voire ne pas avoir de satisfaction, parce qu’un chef-d’œuvre peut se terminer sans ce moment où l’on a l’impression de tenir la clé ou la récompense. Et l’on découvre que cette frustration qui va s’éterniser, c’est cela qui est beau. Je ne connais pas d’autre forme d’art qui apprenne la frustration comme un but noble et civilisateur.

Ce lecteur, de plus en plus impatient, ne refuse-t-il pas désormais cette frustration ? Le rapport entre l’auteur et le lecteur n’est-il pas en train de changer ?

Je ne l’ai pas encore vécu. Quand j’ai affaire à ce genre de lecteurs, que je rencontre aussi, on peut les accompagner. Je leur explique le but : éprouver le plaisir le plus grand possible. Je leur dis : « Je vous suggère cet exercice de lecture, que ce soit mon livre ou celui d’un autre, parce que ce plaisir très particulier que je cherche à vous faire éprouver est irremplaçable. Rien d’autre sur terre ne vous le procurera. Je vous suggère d’en avoir la curiosité. Je ne vous demande pas de vous passer des autres plaisirs ni des autres satisfactions de votre vie. Je vous demande au contraire d’essayer celui-là, parce que je vois les plaisirs que cela m’apporte, et que je ne voudrais pas être la seule à vivre ces plaisirs irremplaçables. »

A quoi pourrait ressembler une société qui ne lit plus ?

Ce que la lecture vous apporte est irremplaçable. Elle fait de nous des êtres profondément différents. Notamment des amoureux différents. On comprend que ce qui compte, c’est l’histoire d’amour, et pas forcément qu’elle aboutisse – puisque, soyons clairs, l’immense majorité de nos histoires d’amour n’aboutissent pas, et ce n’est pas grave. Quand on apprend cela, et où l’apprend-on mieux que par la lecture, on est une personne différente.

La lecture des « Lettres à un jeune poète », de Rilke a été capitale pour vous. Conseilleriez-vous ce livre à un jeune de la génération ChatGPT ?

C’est après avoir lu ce livre que je me suis sentie autorisée à écrire. Je le fais lire à tellement de jeunes. Et je trouve qu’il répond aussi aux questions de l’intelligence artificielle.

Pourquoi ?

La seule question à se poser avant de faire quoi que ce soit, nous dit Rilke, est la suivante : est-ce une question de vie ou de mort ? On comprend tout de suite que si l’on fait intervenir l’IA dans sa démarche, cela devient moins une question de vie ou de mort.

Il faut vivre les choses, ne pas les déléguer aux machines ?

C’est ça. On peut se faire aider, parce qu’il y a de bons outils – c’est moi qui dis ça, c’est rigolo –, l’idée n’est pas révoltante, mais il faut le vivre. Il faut le vivre. Une autre phrase de Rilke, tirée du même texte, dit que la vie choisit toujours la voie la plus difficile. Voilà encore une phrase énorme, et c’est tellement vrai : quand c’est difficile, on se sent beaucoup plus vivant. Surtout, ne pas se priver de la difficulté.

Cette nouvelle ère des robots pourrait-elle un jour vous inspirer un roman ?

Il est très difficile de savoir de quoi on sera enceinte un jour, mais pourquoi pas. A priori, je ne refuse aucun sujet. La seule chose que je ne supporte pas, c’est la vulgarité. Et ce sujet n’est pas vulgaire.

L’affaire Thélyson Orélien n’est-elle pas pour le monde littéraire français une énorme blessure narcissique ?

C’est une blessure narcissique énorme ! Pour autant que je puisse en juger, il reste en France un prestige de la littérature que je n’ai pas vu ailleurs. Je suis traduite dans 45 pays, cela se passe très bien partout, mais je vois quand même que dire « écrivain », ça en jette plus à Paris qu’ailleurs. Mais je voudrais la tempérer. Pour moi, ce n’est pas la disparition de la littérature. Tout ce qui attire l’attention des gens sur la littérature est bon.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-10-04 15:00:00

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