IntelliNews

Guillaume Hannezo : « Si l’Etat français fait faillite, ce sont les pauvres et les classes moyennes qui paieront la note »

Alors que la gauche radicale continue de vanter les supposés bienfaits d’un effacement unilatéral d’une partie de la dette publique, Guillaume Hannezo, ancien conseiller économique de François Mitterrand, professeur associé à l’Ecole normale supérieure et membre fondateur des Gracques, un cercle de réflexion social-démocrate, rappelle cette vérité historique : quand un Etat manque à ses obligations vis-à-vis de ses créanciers, les plus modestes en font toujours les frais.

L’Express : Que nous enseigne l’histoire des crises de dettes souveraines ?

D’abord, qu’on peut s’en sortir sans FMI, sans « troïka », sans défaut ! Regardez l’Espagne. Elle a fait face en 2012 à une crise de confiance beaucoup plus sérieuse que la nôtre. Elle a mis en place des mesures de rigueur assez dures, sous Zapatero et Rajoy : gel des pensions, deux ans de recul de l’âge de départ à la retraite, baisse des salaires publics, hausse de cinq points de la TVA, relèvement de l’impôt des plus riches, etc. Moitié de hausses d’impôts, moitié de baisses des dépenses. Tout cela était bien sûr éprouvant, mais étalé dans le temps. Le résultat est qu’en quatre à cinq ans, l’Espagne a retrouvé un équilibre budgétaire primaire – c’est-à-dire des comptes équilibrés, hors charge de la dette -, après quoi elle a pu relancer l’investissement public et le progrès social.

Dans les faillites d’Etat, ce sont les pauvres et les classes moyennes qui paient la note

L’Espagne est aujourd’hui le pays d’Europe dont l’économie croît le plus vite, grâce à l’immigration notamment. Et elle se désendette : le ratio de dette rapporté au PIB est repassé sous le seuil des 100 %. Dans la hiérarchie de la confiance des investisseurs, sa dette a pris la place qui était la nôtre avant les deux derniers quinquennats, avec un risque à peine supérieur à celle de l’Allemagne.

C’est l’exemple optimiste. Mais il y a eu aussi la Grèce….

La Grèce puis le Portugal, où il a fallu une tutelle internationale pour redresser les comptes. Intéressant de comparer ces deux pays, car à l’époque ils étaient à peu près équivalents en termes de PIB, de dette et de déficit, et chacun a fait un effort d’austérité extrême, bien plus que les Espagnols. Mais les modalités ont été différentes : au Portugal, toutes les échéances de dette ont été honorées à la date prévue et les deux partis de gouvernement, qui ont occupé le pouvoir à tour de rôle, ont tenu leurs engagements. En Grèce, l’affaire a tourné au psychodrame politique, l’Etat a fait défaut en annulant 70 % de sa dette, les populistes ont pris les rênes et ils ont mené l’économie au bord d’une sortie de l’euro, avant de devoir accepter une mise sous tutelle pire encore… Le coût a été considérable. Les Européens ont payé trois fois plus pour la Grèce, sans que les Grecs en bénéficient, parce qu’il fallait réparer les dommages causés par le défaut au système financier.

A la fin, la comparaison est sans appel. Les Grecs ont un pouvoir d’achat encore inférieur de 15 % à celui de 2010, après avoir chuté de 35 % au plus fort de la crise. Les Portugais, eux, ont un pouvoir d’achat de 18 % supérieur à celui de 2012, après un choc de – 9 %. Ça n’a pas aidé les Grecs d’effacer leur dette…

Et pourtant, une partie de la gauche française défend aujourd’hui cette idée.

Non seulement ça ne sert à rien, mais ça complique tout ! Quand vous avez renié votre dette, inutile d’essayer d’en lever une nouvelle avant une génération. Vous devenez un Etat failli et un pays d’émigration. Même si vous reniez votre dette, le déficit, lui existe encore et il doit bien être comblé… Pas en cinq ans ou dix ans, mais en une semaine ! Donc, vous ne pouvez plus payer les fonctionnaires et les pensions. L’Etat ne peut plus investir, les entreprises publiques non plus, avec des répercussions en cascade sur le secteur privé et les banques,

Quel est l’effet de cet engrenage sur les inégalités ?

Dans un plan de rigueur ou d’austérité organisé, tout le monde trinque, ce qui n’est pas agréable. Mais dans les faillites d’Etat, ce sont les pauvres et les classes moyennes qui paient la note. L’économiste Carmen Reinhart l’a montré sur un échantillon de 200 défauts, sur deux siècles. Ces incidents provoquent des récessions moyennes de près de 20 % sur dix ans par rapport aux pays comparables, et laissent des cicatrices sur tous les indicateurs sociaux : espérance de vie, mortalité infantile, apport calorique, pauvreté, inégalités de revenus, comme de patrimoine… Le Portugal a réduit les inégalités depuis la crise ; la Grèce, qui a annulé sa dette, les a augmentées.

Les plus modestes sont en première ligne parce que leurs revenus dépendent davantage de la solvabilité de l’Etat et de la Sécurité sociale. L’Etat et la Sécu, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Parce que leurs économies sont investies dans des livrets d’épargne ou dans les fonds euros de l’assurance-vie, c’est-à-dire en emprunts d’Etat. Les revenus financiers des riches sont plus exposés à l’international et plus mobiles. Avant même qu’on impose un blocage ou un contrôle, ils sont déjà à l’abri, en quelques clics. Toujours.

La France est-elle arrivée à son moment grec ?

Non, nous n’en sommes pas au niveau de la Grèce ou du Portugal. Notre déficit vient de ce que l’Etat distribue trop de revenus à des ménages qui les épargnent, ce qui a produit cette chose bizarre, inconnue dans notre histoire financière, qu’on a accru les inégalités en distribuant trop d’argent. Tout cela a provoqué depuis 2017 un dérapage des comptes publics inégalé depuis la guerre d’Algérie.

A la différence de la Grèce, notre balance des paiements, soit l’ensemble des flux économiques et financiers entre les résidents et les non-résidents, est quasiment à l’équilibre. Le moment venu, l’austérité sera donc moins douloureuse, avec moins d’effets en chaîne sur la croissance, si on reprend d’abord l’argent qui n’est pas dépensé. Pour ce qui est de l’effort général, nous avons par ailleurs une TVA plus faible que celle de nos voisins, alors que nous bénéficions de plus de transferts publics. Ce qui inquiète nos créanciers aujourd’hui, c’est moins la situation de la France que le déni de la classe politique.

Pourquoi la BCE ne résout-elle pas la crise en rachetant de la dette française ?

Parce que ce n’est pas son mandat de racheter une dette que certains responsables politiques parlent d’annuler. Ce n’est pas son mandat de créer de la monnaie dans la caisse commune pour financer le seul pays qui ne veut pas tenir ses comptes. Son mandat est de réguler la quantité d’euros pour les besoins de la zone et d’assurer la stabilité financière : le jour où un gouvernement prendra des mesures sérieuses pour mettre la dette sous contrôle, elle fera ce qu’il faut pour lutter contre des mouvements de marché qui deviendraient alors spéculatifs. Comme elle l’a fait dans le passé.

La France devra s’en tirer seule, comme hier l’Espagne. Elle ne va pas mettre à contribution les ménages allemands. Notre déficit est le fruit de transferts publics encaissés par des gens. C’est une affaire à régler entre Français.



Source link : https://www.lexpress.fr/economie/politique-economique/guillaume-hannezo-si-letat-francais-fait-faillite-ce-sont-les-pauvres-et-les-classes-moyennes-qui-WBGHIZNCLNHRTAKUVFYY2YCRXA/

Author : Béatrice Mathieu

Publish date : 2026-10-05 16:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Quitter la version mobile