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« Nous avons rejoint la condition de stars de cinéma » : y a-t-il une vie après le Nobel ?

Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 11 octobre 2001.

C’est un rite – pardon, un monument – dont l’âge seul inspire le plus profond respect. Le prix Nobel a 100 ans et se porte comme un charme. Comment donc Alfred, l’un des industriels les plus riches d’Europe (sa fortune fut estimée à 1,4 milliard de francs), à la barbe si soignée, aux idées si philanthropiques et à l’esprit si explosif (il inventa la dynamite), a-t-il bien pu mourir célibataire ? De cette fêlure amoureuse est né l’événement qui, chaque mois d’octobre, fait de la Suède le centre du monde.

Dans ce concert des nations, seulement 25 scientifiques français ont reçu le prestigieux prix (deux pour Marie Curie, en 1903 et 1911). Un bilan modeste, qui doit être encore relativisé par le truchement des doubles – Victor Grignard et Paul Sabatier (chimie, 1912) – voire des triples nominations – André Lwoff, François Jacob et Jacques Monod (médecine, 1965). Au final, la France n’a obtenu en un siècle que 20 Nobel dans les catégories scientifiques (physique, chimie et médecine), sur un total de 277…

« Il y a l’avant et l’après-Seconde Guerre mondiale, note Daniel Raichvarg, enseignant à l’université de Dijon. Entre 1901 et 1939, l’Allemagne remporte logiquement 34 prix parce qu’elle possède les laboratoires les plus riches. Ensuite, c’est au tour des Etats-Unis de rafler la mise : 195 lauréats en sciences entre 1943 et 2000! » Un incroyable palmarès, fruit des vagues successives d’immigration d’intellectuels européens (surtout entre les deux guerres) et d’une véritable fuite des cerveaux (après 1945), plus diffuse mais plus profitable encore, nombre de chercheurs allant trouver outre-Atlantique une reconnaissance et des moyens (surtout financiers) autrement importants que dans leur pays. Ce fut le cas notamment de Roger Guillemin, né français en 1924, expatrié puis naturalisé en 1965, et qui obtint le Nobel de médecine en 1977… « Cependant, après la guerre, la France a beaucoup investi pour reconstituer de nouvelles équipes », modère Claude Cohen-Tannoudji (physique, 1997), qui préfère mettre en avant la filiation durable entre chercheurs : « Avant d’être récompensé, j’ai été l’élève d’Alfred Kastler (physique, 1966). De même, d’autres Prix Nobel français des années 90, comme Pierre-Gilles de Gennes (physique, 1991), sont les bénéficiaires de cette politique du long terme. »

Un siècle après sa création et le développement de milliers d’autres prix à travers le monde, le Nobel, surtout dans les domaines scientifiques, a conservé son prestige intact. Pour les chercheurs, il est le couronnement d’un parcours, la mise en lumière d’une discipline, mais parfois aussi le triomphe de leur propre institution. Par ailleurs, le secret et le suspense autour de la sélection puis de l’attribution expliquent aussi cette aura. Chaque année, sous le sceau « confidentiel », les six comités Nobel envoient entre 1 000 et 2 000 questionnaires à travers le monde aux autorités aptes à proposer des candidats – comme les anciens lauréats ou l’Institut de France. Ces dernières dressent des listes de nobélisables (jamais plus de trois par discipline) avec un descriptif de leurs travaux. Les différents comités étudient « très scrupuleusement » chacune des propositions, n’hésitant pas parfois à demander des compléments d’information (ce qui souvent crée des fuites et des « pressentiments »).

A la suite de ce travail, une liste réduite est transmise aux institutions suédoises et norvégiennes chargées d’attribuer les prix, qui, traditionnellement, ne font qu’entériner les choix des comités. Tout aussi bien orchestré, le processus des annonces – étalé sur plus d’une semaine – permet de focaliser durablement l’attention des médias sur les Nobel. « La surprise n’est pas totale, reconnaît Jean Dausset (médecine, 1980). Je savais que nous avions raté le prix de peu l’année précédente. Aussi, la veille de l’attribution, alors que je me trouvais entre deux voyages, j’ai préféré rentrer incognito à la maison… »

De l’attribution à la cérémonie officielle (le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel), deux mois s’écoulent, diversement appréciés des récipiendaires. Un passage de l’anonymat à la vie publique « péniblement exaltant », selon les propres termes de Jean Dausset. Dans un entretien au journal Medical Tribune, son prédécesseur direct, André Lwoff, en garda un souvenir peu enthousiaste : « Nous avons rejoint la condition de stars de cinéma. Nous avons été soumis à ce qui doit bien être appelé un supplice […]. Nos vies sont complètement bouleversées. »

Fidèles à la mémoire d’Alfred

Tous les Nobel scientifiques français ont reconnu que, si leur consécration n’a pas eu le même retentissement selon les époques, elle a donné lieu à la même pression médiatique. « Il faut se préserver, préconise Claude Cohen-Tannoudji, parce que l’on a tendance à nous demander notre avis sur tout et n’importe quoi. » D’autres n’hésitent pas à crier au ras-le-bol, comme Georges Charpak (physique, 1992) au quotidien Le Monde : « Après le Nobel, j’ai accepté l’accolade que m’offrait la société ; maintenant, la fête est finie. J’ai la gueule de bois, laissez-moi travailler. »

Au-delà de la célébrité, les lauréats reçoivent en cadeau une somme rondelette (jusqu’à 6,5 millions de francs par prix), dont ils disposent librement. Tous n’en ont pas eu un usage strictement privé, comme Alphonse Laveran (médecine, 1907), qui consacra la moitié de sa récompense à financer un laboratoire des maladies tropicales à l’Institut Pasteur – dont un pavillon porte encore le nom.

Y a-t-il une vie après le Nobel ? Certains, les plus discrets, sont retournés à leurs recherches, tel Jean-Marie Lehn (chimie, 1987) à Strasbourg. Plus original, Henri Moissan (chimie, 1906) a connu une célébrité plus grande quelques mois après son couronnement (obtenu pour l’isolement du fluor), lorsqu’il crut avoir réussi à fabriquer des diamants artificiels. L’un de ses successeurs, Jean Perrin (physique, 1926), poursuivit une brillante carrière politique : sous-secrétaire d’Etat à la Recherche scientifique, il est le père du palais de la Découverte, à Paris (1937). La liste, pourtant, n’est pas totalement rose. Après son Nobel, Alexis Carrel (médecine, 1912), l’un des chirurgiens les plus habiles du XXe siècle, se fit remarquer pour ses déclarations en faveur de l’eugénisme, avant de cautionner le régime de Vichy. « Pour le reste, conclut Daniel Raichvarg, nos scientifiques étaient déjà des grands hommes avant de recevoir le Nobel : Jacques Monod fut un grand résistant, puis prit la tête de mouvements avant-gardistes comme celui de la libéralisation de l’avortement. » En cela, les Prix Nobel scientifiques français, s’ils n’ont pas été très nombreux, sont restés fidèles à la mémoire d’Alfred.



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Publish date : 2026-10-05 06:00:00

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