Comment jouer à armes égales ? Selon le média Politico, de hauts responsables européens tirent la sonnette d’alarme au sujet d’un projet, annoncé cet été, visant à renforcer les capacités d’Europol, l’agence de police européenne, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. En cause : les risques que cette montée en puissance pourrait faire peser sur la vie privée des Européens.
Le projet prévoit de doubler le budget d’Europol, pour le porter à 3 milliards d’euros, et de lui donner un rôle plus opérationnel face aux nouvelles menaces, grâce à un accès accru aux données et aux technologies de pointe. Le but : mettre Europol au diapason face aux nouvelles menaces avec un plan « d’évolution transformatrice ». En effet, face à cette agence, les criminels ne lésinent pas sur leur utilisation d’outils d’intelligence artificielle particulièrement pointus pour élaborer leurs plans et leurs attaques, qu’elles soient cyber ou non.
« Europol est à un tournant », a résumé la députée européenne centriste, Fabienne Keller, membre de la commission de la justice et des libertés civiles. Elle a insisté sur le besoin d' »un Europol plus fort, doté des ressources et des capacités nécessaires pour soutenir efficacement les autorités nationales chargées de l’application de la loi », tout en soulignant que ce renforcement devait aller de pair avec « un contrôle démocratique fort » et des garanties solides en matière de droits fondamentaux et de protection des données.
Besoin criant
L’actuel directeur adjoint exécutif d’Europol, Jürgen Ebner, en passe d’en prendre la tête à la suite de sa désignation comme candidat par les ambassadeurs des Etats membres, insiste sur l’ampleur du défi. « L’IA transforme la manière dont les crimes sont commis, et ce, dans un large éventail d’activités criminelles. L’IA rend les activités criminelles plus rapides, plus sophistiquées et plus faciles à mener à grande échelle. C’est un défi majeur pour les forces de l’ordre », a-t-il expliqué.
Selon lui, son agence doit être dotée des compétences nécessaires pour permettre aux plus de 1 700 employés d’utiliser à bon escient la puissance de l’intelligence artificielle. Mais un problème demeure : si les forces de l’ordre et les criminels jouent sur le même terrain avec les mêmes outils, les premiers ont des contraintes, imposées par la loi, quant à la protection des données. Un malus qui désavantage les enquêteurs. Jürgen Ebner s’en est plaint, assurant que l’agence européenne était confrontée à des contraintes juridiques importantes lorsqu’elle utilise l’IA, rapportent nos confrères de Politico. Pour lui, un accès rapide aux preuves électroniques est essentiel. « L’intelligence artificielle peut aider les enquêteurs à filtrer de grands volumes de preuves numériques, à relier les informations et à identifier des renseignements exploitables », a-t-il déclaré. « L’IA peut décupler l’efficacité des enquêteurs et des analystes et leur donner plus de temps pour interpréter les preuves. »
L’enjeu de la protection des données
Face à la nécessité de protéger la population contre les menaces criminelles, la protection de la vie privée apparaît comme l’un des principaux enjeux. Lors d’une conférence à Lisbonne le mois dernier, Jürgen Ebner a toutefois rappelé qu’Europol ne devait pas franchir une ligne rouge où « la collecte de données devient une fin en soi, la technologie une justification de son propre usage, ou l’urgence un prétexte pour abandonner les garanties ».
En apparence convaincu, le Contrôleur européen de la protection des données (CEPD), Wojciech Wiewiórowski, s’est déclaré « absolument favorable » à l’idée qu’Europol soit habilitée à utiliser les données et les nouveaux outils d’intelligence artificielle. « En tant que citoyen, je me réjouis d’entendre parler du renforcement d’Europol, de l’élargissement de son champ d’action et d’investissements substantiels dans l’agence », a-t-il ajouté.
Il a cependant lui aussi mis en garde, et plus sévèrement, sur la nécessité d’ »une surveillance » à cette utilisation. « Pourquoi la proposition ne dit-elle rien sur la manière dont Europol sera supervisé ? », s’est-il interrogé. Le projet maintient bien le rôle du CEPD dans la supervision d’Europol, mais, selon Wojciech Wiewiórowski, l’extension des pouvoirs de l’agence ne s’accompagne pas d’un renforcement comparable des moyens ou des prérogatives de l’autorité chargée de la contrôler.
Le CEPD s’était déjà opposé à une précédente extension du mandat d’Europol et avait critiqué certaines pratiques de l’agence en matière de collecte de données. Cette fois encore, Wojciech Wiewiórowski estime que le projet présente de sérieux risques pour la vie privée. Il souligne qu’il permettrait à Europol de conserver les données d’un très grand nombre de personnes sans lien avec une activité criminelle « pendant une période prolongée et indéterminée ». Il considère également que le texte confère « trop de pouvoir aux organes internes d’Europol, sans contrôle extérieur ».
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Author : Juliette Garnier
Publish date : 2026-10-06 19:03:00
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