IntelliNews

Florian Louis, historien : « De nombreux Français ont un lien avec notre ancien empire, cela influe sur leur vision du monde »

Fin connaisseur des théories géopolitiques, Florian Louis a dirigé avec Nicolas Beaupré une Histoire mondiale des impérialismes aux Presses Universitaires françaises. A cette occasion, il est le grand témoin de la nouvelle saison du podcast de L’Express, Les temps sauvages, consacré au « Retour des empires ». Après avoir défini l’impérialisme dans le premier épisode (à retrouver ici), il explore dans le deuxième l’expansionnisme français, de Louis XIV à l’indépendance de l’Algérie.

Un épisode à écouter en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de l’article.

L’Express : Quel fut le premier acte impérial français ?

Florian Louis : En historien du contemporain, je le placerais à la naissance de l’empire ultramarin : dès le XVIe siècle avec la France antarctique, éphémère colonie au Brésil, mais surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec la Nouvelle France, la Louisiane, les Antilles, Saint-Domingue.

Louis XIV conquiert la Flandre, la Franche-Comté, l’Alsace, tout en développant un premier empire colonial aux Antilles, en Louisiane, en Inde. Peut-on déjà parler d’impérialisme au sens plein, ou s’agit-il d’une logique dynastique ?

La partie ultramarine est incontestablement impérialiste. Pour les conquêtes européennes, on pourrait en débattre. Mais l’Europe d’alors est dominée par des empires, à commencer par celui des Habsbourg. La conjonction d’un expansionnisme continental et ultramarin, dans un contexte de compétition interimpériale, permet de parler d’impérialisme dès ce moment-là.

La Révolution proclame en 1789 la liberté des peuples. Pourtant, dès 1792, les armées révolutionnaires annexent, ou « libèrent », dit-on, des territoires par la force, de la Belgique à la rive gauche du Rhin. Comment un projet né contre l’oppression a-t-il pu se retourner aussi vite en entreprise de conquête ?

Les impérialistes ne disent jamais « je viens vous asservir », mais « je viens vous libérer, vous apporter la civilisation ». La Révolution, qui a renversé l’ancien Régime, veut en faire autant ailleurs. D’où une novlangue propre à tous les empires : on ne crée pas des colonies, mais des « républiques sœurs ». Les conquêtes diffusent des idées, comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui se retourneront contre elles.

Quelle est la spécificité de l’empire napoléonien ?

C’est un impérialisme contrarié par le rival britannique. Privé de l’outre-mer, Napoléon se replie sur le continent et renonce à un empire global, à l’aube d’une nouvelle mondialisation. Les Britanniques, maîtres des mers, en tireront un avantage durable.

Conquérir au nom de valeurs universelles, est-ce une spécificité française ?

Pays de l’universalisme, la France se voit, comme les Etats-Unis, en phare de l’humanité, le porte à son acmé. Tout impérialisme est convaincu d’être nécessaire, pour soi et pour les autres. Au XIXe siècle, le discours de la « mission civilisatrice » ou du « fardeau de l’homme blanc » est partagé par toutes les puissances. Tout le paradoxe, c’est que cette civilisation débouche sur des barbaries, jusqu’à l’extermination des peuples Héréro et des Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, premier génocide commis par l’Allemagne, dès 1904.

Les historiens montrent que les conquêtes coloniales ont plutôt barbarisé ceux qui les ont pratiquées. Pensant exporter la civilisation, nous nous sommes brutalisés. Et selon cette lecture, les nazis ont appliqué au théâtre européen, jusqu’au génocide des Juifs, des pratiques jusque-là cantonnées aux théâtres coloniaux.

L’historien David Todd parle d’un « impérialisme de velours » français : une extension de puissance sans conquête ni asservissement direct. Comment a-t-on basculé dans le colonialisme ?

L’impérialisme « de velours », ou informel, n’empêche pas un impérialisme de fer en parallèle. Le concept vient des historiens britanniques Gallagher et Robinson : regarder seulement les territoires coloriés en rose sur la carte, c’est ne voir que la partie émergée de l’iceberg. La partie immergée, ce sont les pays officiellement indépendants mais contrôlés indirectement.

La forme parfaite de l’impérialisme consiste à faire agir les autres à sa guise sans les gouverner. Au XIXe siècle, l’impérialisme français s’exerce surtout en Amérique latine, où l’on ne cherche pas à conquérir des colonies. Choix délibéré, moins cher et aussi rentable ? Ou impossibilité, face à des Etats constitués et aux Etats-Unis de la doctrine Monroe ? Le débat reste ouvert.

Venons-en à l’impérialisme républicain. Jules Ferry, grande figure de la République, justifiait la colonisation par un devoir des « races supérieures » envers les autres. Comment ce discours a-t-il pu cohabiter avec les valeurs républicaines ?

Le jour de son investiture, François Hollande s’est recueilli devant la statue de Jules Ferry aux Tuileries, en prenant soin de préciser qu’il honorait le père de l’école laïque, gratuite et obligatoire, et non le défenseur de la colonisation. Il pouvait difficilement dire autre chose, mais c’était une forme d’erreur historique, car les deux sont intimement liés. Pour les élites de la IIIe République, porter la civilisation par l’école dans les campagnes françaises n’est pas très différent de la porter dans les campagnes africaines. Dans La Fin des terroirs, l’historien Eugen Weber montre comment, au XIXe siècle, la République conquérante a « francisé les Français » : des habitants de microrégions, qui souvent ne parlaient pas français et se sentaient bretonnes ou alsaciennes, ont été constitués en nation, par l’école, la caserne et l’action centralisatrice de l’Etat. Ce que Ferry a réalisé à l’échelle de la France, il a tenté de le faire à l’échelle du monde. Ce qui préside à tout cela, c’est un immense complexe de supériorité. Ferry se croit sincèrement porteur d’une civilisation, d’un savoir, d’un mode de vie qui nous ont émancipés et qui vont émanciper les autres. Il s’agit de les impérialiser contre leur volonté en pensant les libérer d’eux-mêmes.

Une figure de la gauche associée à l’impérialisme, cela peut surprendre aujourd’hui… Sous la IIIe République, qui était le plus impérialiste, la gauche ou la droite ?

Plutôt la gauche, en tout cas les républicains, car l’impérialisme colonial est alors lié à l’universalisme, à la volonté de diffuser des valeurs, ce qui n’est pas la préoccupation de la droite. Pour celle-ci, la priorité est la reconquête de l’Alsace et de la Moselle. C’est le sens du mot de Paul Déroulède : « J’ai perdu deux sœurs, et vous m’offrez vingt domestiques. » Peu lui importent des colonies lointaines, il veut récupérer les territoires perdus. Mais la droite est conservatrice : à mesure que la France se dote d’un empire, elle veut le conserver. Progressivement, sans qu’on puisse dater précisément la bascule, elle se convertit à l’impérialisme, au nom de la grandeur de la France.

On dit souvent que la sortie de l’empire colonial français a été plus douloureuse et plus sanglante que celle d’autres puissances européennes. Partagez-vous ce constat ?

Il faut le nuancer. Les Britanniques sont partis tôt, mais en laissant en Inde ou en Palestine des situations catastrophiques. Les Néerlandais ont mené une terrible guerre en Indonésie, sans parler des Belges ou des Portugais, jusqu’aux années 1970. C’est le propre des empires d’avoir du mal à partir, et d’aller jusqu’à la guerre pour rester, comme Napoléon déjà à Saint-Domingue. Ce qui est plus rare, c’est un empire qui cherche à revenir, comme la Russie aujourd’hui.

De Gaulle a voulu imposer la France comme une puissance anti-impérialiste, et il est encore cité comme une sorte de héros tiers-mondiste ! Les Français étaient-ils les mieux placés pour jouer ce rôle ?

Non, mais de Gaulle était pragmatique. Comme l’a montré Eric Jennings dans La France libre fut africaine, il s’est d’abord appuyé sur l’empire. Mais, c’est sa force, il a senti le vent de l’Histoire, compris qu’il était vain de s’acharner, et su tourner casaque pour se poser presque en leader tiers-mondiste.

Napoléon arrive toujours en tête des personnages historiques préférés des Français. Cet attachement traduit-il une nostalgie de l’idée impériale ?

Plutôt d’une nostalgie de la grandeur, pas forcément territoriale : je ne crois pas que grand monde souhaite reconstituer un empire. Et puis il y a le self-made man, petit, puis grand, puis de nouveau petit. Cela dit quelque chose du destin de la France, qui fait des yo-yo et trouve parfois, au fond du trou, la force de rebondir.

La France est une grande puissance maritime, mais on a le sentiment que les Français et leurs dirigeants n’en ont pas conscience.

Grâce à ses territoires, notamment en Océanie, elle est souveraine sur d’immenses espaces maritimes. Mais à la différence du Royaume-Uni, elle n’est pas une île : elle a toujours dû se penser à la fois puissance continentale et maritime, et mettre ses œufs dans plusieurs paniers, quand les Britanniques ont tout misé sur la mer.

La France a perdu son empire. Comment cette perte influe-t-elle encore sur notre imaginaire politique ?

D’abord très concrètement. Toute une partie du spectre politique, à l’extrême droite, est née, ou du moins s’est reformatée, au moment de la guerre d’Algérie, sur la nostalgie de l’empire. Le Front national d’hier, devenu le Rassemblement national, a été en partie fondé par d’anciens de l’OAS, des défenseurs jusqu’au-boutistes de l’Algérie française n’ayant pas fait le deuil de cet empire.

Rappelons aussi que toute une partie de la population, les rapatriés d’Algérie, est marquée dans sa chair par cette histoire, même s’il s’agit souvent aujourd’hui des descendants des acteurs de l’époque. Et une part importante de notre immigration extra-européenne vient d’anciens pays colonisés ou dominés par la France.

En conséquence, de nombreux Français sont liés au passé impérial de la France, ou même directement issus de l’ancien Empire. Ils continuent d’éprouver cette histoire. Qu’on le veuille ou non, celle-ci influe sur leur vision du monde et agit sur leur positionnement politique, nationalement et internationalement.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/florian-louis-historien-de-nombreux-francais-ont-un-lien-avec-notre-ancien-empire-cela-influe-sur-JHWGBQY5K5FY5OBZXGZDSROWEM/

Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-10-06 16:30:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Quitter la version mobile