Lignes roses pour les écoles primaires, vertes pour les maternelles. En ce mois de février 2013, Jean-Pierre Lubek retranscrit rigoureusement dans un tableur, par code couleur, le nombre de petits Parisiens accueillis dans les écoles des deux arrondissements de son secteur sur l’interclasse du midi. Le secrétaire général de la fédération de Paris de l’Unsa-Animation décide aussi de comptabiliser le personnel supplémentaire qu’il faudrait recruter pour animer le nouveau temps d’activité périscolaire (TAP) de 15 heures à 16 h 30, prévu par la nouvelle loi dite « Peillon » qui devrait entrer en vigueur dans la capitale à la rentrée suivante. En appliquant les nouveaux taux d’encadrement imposés, le chiffre de 147 apparaît en gras.
« Cela me paraissait très conséquent, surtout si l’on multiplie ce chiffre par les dix autres circonscriptions parisiennes ! », se souvient-il. Inquiet, le représentant syndical envoie son tableau à Colombe Brossel, adjointe à la mairie de Paris en charge de la vie scolaire. « Ce n’est pas simplement une question d’argent. C’est une question de temps », lui écrivait-il déjà quelques semaines plutôt. « Je n’ai pas eu de retour de sa part ou du cabinet du maire sur le sujet », souligne l’ancien responsable syndical. Interrogée par L’Express sur ces alertes, l’élue n’a pas davantage répondu.
1 500 postes d’animateurs créés
Treize ans plus tard, cette réforme menée au pas de charge est auscultée par la commission d’enquête du Sénat sur le phénomène des violences sexuelles dans le périscolaire en France. En voulant bien faire, le gouvernement d’alors a-t-il fabriqué les conditions d’une mise en danger des enfants, faute de tenir compte des réalités ? « Vous prenez, avec cette réforme précipitée, des risques considérables », soulignait dès 2013 et pendant les débats municipaux Jean-Pierre Lecoq, maire UMP du VIe arrondissement de Paris.
Un proche du maire de Paris d’alors, Bertrand Delanoë, le rappelle : il existe à cette époque un « consensus général » entre les scientifiques pour considérer que les journées d’école sont trop longues pour les enfants en maternelle et en primaire. Mais remplacer des heures de cours, dispensées par les enseignants, par des activités facultatives réalisées par des associations ou des animateurs n’a rien de simple sur le plan pratique.
A Paris, 1 500 postes d’animateurs sont créés, dont une partie sera destinée à des vacataires pérennisés pour l’occasion. Un vaste plan de recrutement est lancé en parallèle, tandis que l’embauche de 400 agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles est également prévu sur quatre ans pour combler les trous dans la raquette. Enfin, « 939 partenaires associatifs » sont sélectionnés pour intervenir auprès des enfants durant ces nouveaux TAP, comme le rappelle Colombe Brossel lors du Conseil de Paris de juillet 2013, face à une opposition inquiète du « processus de recrutement, (de) la sélection et (de) la formation de ces centaines de personnes supplémentaires », comme l’indiquait Jean-Pierre Lecoq.
On a mis en place ce qu’on pouvait, mais il y a peut-être des personnes qui sont passées entre les gouttes
La loi ouvre la possibilité de décaler l’application du nouveau texte à la rentrée 2014, ce que choisissent de faire 83 % des communes dotées d’une école publique. Mais pas Paris. Un empressement que défend aujourd’hui Vincent Peillon, le ministre de l’Education d’alors, qui y voit alors une manière d’éviter tout enlisement. « On sait qu’il faut dans ces cas-là faire les choses rapidement, puis on retravaille, on adapte et on lisse dans les années qui suivent », estime-t-il auprès de L’Express.
Certains maires de gauche, comme Gérard Collomb à Lyon, refusent pourtant de se précipiter. Un ancien membre de son cabinet raconte à L’Express comment le maire PS a fait part à Vincent Peillon de ses sérieux doutes sur les conséquences concrètes d’un tel projet pour les collectivités territoriales, notamment en termes de difficultés à recruter de façon sereine des centaines d’animateurs en quelques mois. « Il n’avait surtout pas envie de s’enquiquiner », élude aujourd’hui Vincent Peillon, regrettant du même coup « la mauvaise volonté » de certains élus.
« Vigilance nécessaire »
Sur le terrain, les professionnels tentent de s’adapter. « Comme nous l’avions redouté, on a eu une année terrible », décrit Jean-Pierre Lubek. Le syndicaliste, alors également en poste au sein des affaires scolaires de la ville de Paris, témoigne d’un quotidien rendu complexe par un « turn-over hallucinant » d’animateurs, et des personnels « pas toujours à la hauteur ». « Beaucoup annulaient en dernière minute, nous devions gérer les remplacements parfois à quelques heures près, on était sous pression », témoigne-t-il. Malgré ce contexte tendu, il assure néanmoins que l’administration « a toujours veillé à la qualité des intervenants recrutés », en exigeant notamment un casier judiciaire vierge et en vérifiant le fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes. « On a mis en place ce qu’on pouvait, mais il y a peut-être des personnes qui sont passées entre les gouttes », admet le syndicaliste.
Dans les établissements, les responsables éducatifs de la ville (REV), chargés de l’encadrement des TAP, se retrouvent également en première ligne. « Tous les REV qui ont vécu la réforme de 2013 à Paris s’en souviennent ! », confie l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat. S’il a pu à l’époque compter sur la fiabilité de ses équipes déjà en place, il indique avoir depuis vu passer certains profils, notamment remplaçants ou associatifs, « qui ne faisaient pas l’affaire », avec « un niveau pédagogique insuffisant », « qui ne savaient pas y faire avec les enfants » ou « n’avaient pas une bonne présentation générale ».
Depuis 2025, plusieurs affaires d’agressions physiques et sexuelles impliquant des membres du personnel périscolaire parisien ont suscité des interrogations sur leur recrutement. Mais les différents REV interrogés par L’Express assurent que des procédures de contrôle étaient pourtant mises en place dans les écoles parisiennes, notamment au moment de la réforme. Ainsi, 117 procédures de signalements pour des « événements graves concernant les enfants » ont été suivies en 2014 et 2015 par la mairie de Paris, selon l’ancienne directrice des affaires scolaires Virginie Darfeuille, interrogée à l’occasion d’une mission d’information et d’évaluation (MIE) menée en avril 2016. Toutes ont donné lieu à une suspension immédiate de précaution. Dans ses conclusions, la mission appelle tout de même au « renforcement des contrôles en matière de protection de l’enfance (…) pour prévenir toute dérive des agents de la collectivité parisienne ».
Déficit de dialogue
Ces scandales sont loin de concerner uniquement la capitale. Partout en France, des difficultés de recrutement sont régulièrement remontées. En 2016, une étude de l’Association des maires de France (AMF) indique ainsi que 70 % des collectivités territoriales font face « à des difficultés persistantes » dans la mise en place du projet. Pour les communes de plus de 100 000 habitants, ce chiffre monte même à 83 %. La qualification et la compétence font partie des freins évoqués pour le recrutement.
En 2017, les conclusions des sénateurs sont sévères. Ils pointent dans leur rapport « le déficit de dialogue, de concertation et d’évaluation », et relèvent que les collectivités territoriales ont « dû faire face à des difficultés de recrutements, de fidélisation, de formation et de sécurisation des parcours des intervenants extérieurs », en se retrouvant « généralement retrouvées livrées à elles-mêmes, contraintes de procéder par tâtonnements ».
Dans la foulée, le nouveau gouvernement d’Edouard Philippe décide de donner aux communes la possibilité de revenir à la semaine de quatre jours. La capitale, elle, choisit de maintenir la réforme Peillon. Près de dix ans plus tard, le nouveau maire de Paris Emmanuel Grégoire annonce finalement une inflexion : le 10 juillet dernier, l’élu a partagé son intention de revoir l’organisation des rythmes scolaires d’ici à 2027, estimant que « la situation actuelle n’est clairement pas satisfaisante ». « Plusieurs scénarios sont à l’étude », précise la mairie de Paris à L’Express, indiquant vouloir « mieux organiser et stabiliser les équipes d’animation », via notamment « la contractualisation de 2 000 animateurs vacataires sur trois ans ».
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Author : Céline Delbecque
Publish date : 2026-10-07 03:45:00
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