A quoi servent nos valeurs ? Et quoi peuvent-elles nous pousser de l’avant professionnellement ? Dans l’entreprise du XXIe siècle, où nombreux sont ceux qui ont perdu la boussole du sens, au sein d’organisations parfois à bout de souffle, la question peut sembler vaine. Elle est pourtant salvatrice, comme l’explique avec force Paul Ingram dans son récent ouvrage What Do You Really Stand For?: The One Question That Will Transform Your Work and Life (HBR Press, 2026, non traduit). Pour ce professeur de management à la Columbia Business School, les valeurs – loin de se limiter à des considérations morales – nous aident non seulement à prendre de meilleures décisions et à atteindre nos objectifs plus rapidement, mais elles nous « protègent » aussi « contre les menaces qui pèsent sur notre identité » dans les moments difficiles. Elles sont également « l’un des facteurs les plus fortement prédictifs de l’amitié au travail, et dix fois plus importantes que la rémunération dans notre satisfaction.
Dans un entretien accordé à L’Express, ce professeur maintes fois récompensé pour ses travaux explique pourquoi les valeurs sont loin de se résumer à « des idéaux abstraits », et pourquoi nous sommes si peu nombreux à avoir une idée bien claire de ce qui contribue réellement à notre satisfaction, au travail notamment.
L’Express : Quand vous parlez de « valeurs », faites-vous nécessairement référence à des valeurs morales ?
Paul Ingram : Non. Une valeur est un principe d’évaluation, c’est-à-dire que nous nous en servons pour évaluer tout le reste. Des choses comme l’honnêteté ou la loyauté en font partie. Mais il existe beaucoup d’autres critères. Lorsque vous allez voir une pièce de théâtre, par exemple, vous pouvez être sensible à son message moral. Vous pouvez la trouver drôle ou passionnante. Vous pouvez être impressionné par sa dimension artistique, sa créativité, etc.
Ce sont donc les principes qui comptent le plus à nos yeux lorsque nous évaluons quelque chose. J’en ai dressé une liste dans mon livre. Les plus courantes sont l’intégrité, la famille, la joie, etc. Mais la manière la plus simple de le dire est la suivante : tout ce qui nous sert à dire qu’une chose est bonne, mauvaise ou importante pour nous constitue une valeur.
Vous faites une distinction entre valeurs et croyances, ainsi qu’entre valeurs et attitudes. Pourquoi ?
Oui, c’est important, car ce à quoi nous sommes confrontés dans le domaine religieux, ce sont en réalité des croyances plutôt que des valeurs. Une valeur, c’est ce que nous voulons. Une croyance, c’est la manière dont nous pensons pouvoir l’obtenir, c’est-à-dire notre vision du monde et de son fonctionnement. Les valeurs sont donc des fins, les croyances sont des moyens de les atteindre. Une attitude, c’est ce que nous ressentons à l’égard d’un objet particulier. Cette chose, cette personne, ce programme : est-ce bien, mal ou important ? Ces jugements sont notamment façonnés par nos valeurs et nos croyances.
Nos valeurs comptent dix fois plus que notre rémunération dans notre satisfaction au travail
Les attitudes fonctionnent à somme nulle. En revanche, les individus ne sont pas fondamentalement en désaccord sur les valeurs. Nous pouvons être en désaccord sur l’ordre de priorité que nous leur donnons. Vous pouvez penser que l’amitié est plus importante que l’honnêteté. Je peux penser l’inverse, mais nous serons tous les deux d’accord pour dire que l’amitié et l’honnêteté sont de bonnes choses. Si nous parvenons à identifier les valeurs qui sous-tendent notre désaccord, cela a beaucoup d’effets positifs. Je comprends alors que vous n’êtes pas une mauvaise personne. Les valeurs sont souvent un point de départ très utile pour comprendre les désaccords.
Selon vous, nous sommes nombreux à avoir du mal à déterminer ce qui compte vraiment pour nous. Pourquoi ?
En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, on peut avoir 50 ans, avoir réussi et n’avoir qu’une vague idée de nos valeurs prioritaires. Beaucoup de gens en ont une perception assez floue, peuvent en identifier quelques-unes, mais n’ont pas établi un ordre clair entre elles. Or, établir cet ordre est extrêmement puissant, car nos valeurs agissent même lorsque nous n’en sommes pas conscients. Elles sont en arrière-plan ; elles nous poussent à préférer telle voie à telle autre. Mais nous pouvons en tirer beaucoup plus si nous arrivons à élever ce niveau de conscience.
Ce qui compte, c’est donc leur ordre de priorité. Il y a toutes sortes d’effets positifs si nous parvenons à puiser dans les valeurs qui nous tiennent le plus à cœur, à les reconnaître et à nous les rappeler. Cela améliore notre bien-être, nous aide à être plus résilients et nous rend plus ouverts aux retours des autres.
En quoi le fait d’avoir bien identifié les valeurs qui comptent pour nous nous aide-t-il à prendre de meilleures décisions ?
Puisque nos valeurs nous servent à évaluer les choses, elles nous indiquent ce qui est bien, mal ou important. D’une certaine manière, la bonne décision pour vous est celle qui correspond le mieux à vos valeurs. Ainsi, les gens confrontés à un dilemme ont parfois l’impression d’avoir deux options entre lesquelles ils ne parviennent pas à choisir. Pour les décisions difficiles, il arrive souvent qu’une option fasse écho à une valeur, qu’une autre fasse écho à une autre valeur, et le discernement consiste alors à savoir si, pour vous, l’excellence, par exemple, compte davantage que la créativité, ou l’inverse. Et cela demande un certain travail.
Une étude empirique que vous avez menée indique que le fait qu’un emploi réponde à nos valeurs fondamentales joue un rôle majeur dans notre satisfaction au travail. Cela pèserait dix fois plus que la rémunération…
Le fait qu’un emploi réponde à nos valeurs les plus importantes explique environ un tiers des différences de satisfaction au travail d’une personne à l’autre, contre moins de 3 % pour la rémunération. On pourrait donc dire que nos valeurs comptent dix fois plus que notre rémunération dans notre satisfaction au travail.
Cela peut sembler beaucoup au premier abord, parce que nous sommes habitués à évaluer les emplois en fonction du salaire. Mais lorsque les individus comparent, par exemple, leur emploi actuel à une autre opportunité professionnelle au regard de leurs valeurs, ils constatent régulièrement qu’ils sont prêts à renoncer à beaucoup d’argent pour mieux satisfaire leurs valeurs. Cela peut être une décision difficile, mais les gens renoncent sciemment à des sommes importantes s’ils peuvent ainsi mieux satisfaire ce qui compte vraiment à leurs yeux.
Pourtant, de nombreuses études montrent que la rémunération arrive souvent en tête des priorités des salariés…
Ce que vous dites est souvent vrai, mais cela relève d’une forme de naïveté. En réalité, nous ne savons pas très bien ce qui nous procure réellement de la satisfaction. Nous sommes conditionnés à penser que gagner 10 000 dollars de plus nous rendra heureux. Ce n’est pas le cas et, généralement, avec suffisamment d’expérience, les individus finissent par s’en rendre compte. Mais oui, on choisit parfois son emploi sur de mauvaises bases. Je ne dis pas que l’argent n’a pas d’importance. Mais, aux États-Unis, comme ailleurs, l’impact du revenu sur le bien-être tend à s’estomper à mesure que les revenus augmentent. Par exemple, à partir d’environ 80 000 dollars par an, l’impact d’un revenu plus élevé sur votre bien-être est marginal. Mais si l’on passe de 10 000 à 20 000 dollars, cela fait bien sûr une grande différence. Nous conservons donc cette mentalité de la rareté tout au long de notre vie et de notre carrière, et elle nous écarte parfois des bons choix.
La similitude des valeurs est, dîtes-vous, l’un des facteurs qui prédisent le mieux la formation d’une amitié, davantage que les origines ou d’autres ressemblances.
Les relations qui se nouent le plus naturellement sont celles entre des personnes qui partagent les mêmes valeurs. Dans le livre, je présente notamment notre étude sur les personnes avec lesquelles nous nouons des relations professionnelles. Les deux principaux facteurs sont, premièrement, les personnes que nous côtoyons le plus, par exemple celui ou celle qui travaille dans le bureau d’à côté, et, en deuxième lieu, celles et ceux dont les valeurs sont les plus proches des nôtres. Toutefois, nous avons également constaté que lorsque deux personnes ont des valeurs différentes, mais toutes deux positives, et qu’elles parviennent à comprendre les valeurs de l’autre, elles ont alors envie de nouer une relation comme si leurs valeurs étaient similaires.
Nous sommes capables de détecter les valeurs des autres en trois jours
En résumé, dans les relations, la similarité présente certains avantages, mais les différences aussi. Au travail, il peut être très utile d’avoir à ses côtés quelqu’un qui possède des connaissances et une expertise différentes des vôtres : cela vous permet d’apprendre et de développer des compétences complémentaires. Mais nous éprouvons aussi davantage d’affinité et de confiance envers les autres lorsque nous parvenons à comprendre leurs valeurs.
Pourquoi les valeurs communes comptent-elles autant au travail ?
Nos valeurs correspondent à ce que nous considérons comme bien. Et si nous estimons qu’elles sont incarnées par l’équipe, alors celle-ci nous convient. Les salariés s’investissent davantage dans une organisation lorsqu’ils sont en accord avec ses valeurs. Ensuite, le fait de réaffirmer nos valeurs nous apporte toutes sortes de bienfaits. Le simple fait de les avoir à l’esprit nous rend plus heureux, nous donne le sentiment d’être plus authentiques, réduit notre stress, etc.
Sur ce dernier point, vous expliquez que « s’ancrer dans ce qui compte le plus pour soi peut considérablement atténuer la réaction physiologique au stress, même sous une pression intense. »
C’est, à mon avis, l’une des techniques les plus puissantes pour mieux se gérer soi-même. Dans une expérience, on a demandé aux participants de garder la main dans de l’eau glacée. C’est ce qu’on appelle le test de pression au froid : il s’agit de tester la résistance à la douleur en observant combien de temps une personne est capable de maintenir sa main dans l’eau. Ensuite, on demande à la moitié d’entre eux d’associer cette épreuve à la poursuite de leur valeur principale. Ils font un exercice de visualisation : ils s’imaginent en train d’escalader une montagne, avec leur valeur suprême au sommet, et qu’ils tentent d’atteindre cette valeur. Le bain glacé représente un torrent d’eau glacée qu’ils doivent traverser pour l’atteindre. Le groupe témoin, lui, effectue un autre exercice mental sans rapport avec les valeurs. Lorsque les participants recommencent l’épreuve, ceux du groupe expérimental font preuve de deux fois plus de résilience. Cela montre que nous puisons là dans l’une de nos motivations les plus puissantes. Nous fonctionnons mieux, allons plus loin et faisons preuve de davantage d’endurance lorsque nous faisons quelque chose que nous considérons comme fondamentalement important. C’est cela, la motivation intrinsèque.
Mon conseil aux personnes qui se sentent à bout, que ce soit au cours d’une année difficile ou même à un moment particulièrement éprouvant de la journée, est donc de remettre leurs valeurs au premier plan. On se sent alors plus fort, plus sûr de soi ; cela nous redonne de l’élan. Je le fais régulièrement : si je donne un cours, que quelque chose ne se passe pas comme prévu et que je commence à me sentir stressé, je prends le temps de faire une pause et je jette un œil à mes valeurs, que j’ai toujours à portée de main. Je les ai inscrites sur une tasse, sur une carte, et je me les remets en tête ; Je me sens ainsi un peu plus capable de gérer une situation. Trouver des moyens de traverser les moments difficiles, c’est peut-être 80 % de la vie. Et savoir clairement quelles sont ses valeurs, et savoir s’appuyer sur elles lorsqu’on a besoin d’un coup de pouce, est l’une des choses les plus concrètes que nous puissions faire pour mieux nous réguler.
Une étude menée sur des nouveaux étudiants en MBA a montré qu’après seulement trois jours de cours passés ensemble, ils étaient généralement capables de discerner quels camarades partageaient plus ou moins leurs valeurs…
Oui, et ils ne savent pas à expliquer précisément comment ils y parviennent. Je pourrais dire, par exemple : « Laurent et moi avons des valeurs similaires. » Je ne serais peut-être pas capable de toutes les énumérer, mais je peux sentir qu’elles sont assez proches des miennes.
Une étude, que j’aime beaucoup citer, et qui s’est intéressée à certains marqueurs individuels de valeurs, a d’ailleurs montré que les personnes qui aiment le jazz ont tendance à partager des valeurs, notamment en ce qui concerne l’ouverture d’esprit. Et les personnes qui n’aiment pas le jazz, ont elles aussi tendance à avoir des valeurs plus similaires entre elles.
« Les individus peuvent supporter presque n’importe quel quoi s’ils disposent d’un pourquoi suffisamment puissant. Poursuivre votre valeur principale vous donne ce pourquoi« , écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?
C’est une observation que j’attribue à Viktor Frankl. Ce psychologue, survivant des camps de concentration, en a tiré des observations poignantes, dont il s’est ensuite inspiré dans sa pratique thérapeutique. Dans les conditions les plus éprouvantes que l’on puisse imaginer pour un être humain, ceux qui avaient un pourquoi, une raison de vivre, étaient selon lui, beaucoup plus susceptibles de survivre. Et il leur arrivait parfois de faire des choses qui pouvaient sembler aller à l’encontre de leur propre survie : donner la moitié de leur pain à quelqu’un d’autre, par exemple. Mais ils avaient une raison de vivre. Une version de cette citation est parfois attribuée à Nietzsche. Je préfère l’attribuer à Viktor Frankl qu’à Nietzsche.
Cela nous ramène à la motivation intrinsèque. Vos valeurs vous indiquent ce qui compte le plus pour vous. Ce sont les raisons pour lesquelles nous tenons bon, pour lesquelles nous continuons à nous battre. Et si vous parvenez à voir une activité, quelle qu’elle soit, comme un moyen d’atteindre ce qui compte profondément pour vous, vous aurez beaucoup plus de résilience, de confiance et de force pour y parvenir.
Selon vous, l’IA pourrait progressivement devenir capable de déduire les valeurs personnelles et de mesurer leur alignement avec celles d’autres personnes ou d’une organisation. Notamment les départs et les promotions. Expliquez-nous.
Le « machine learning » permet déjà de prédire les valeurs. Nous avons utilisé des dossiers de candidature à la Columbia Business School. Nous avons entraîné un modèle à prédire, à partir de ceux-ci, les valeurs des candidats. Nous l’avons ensuite utilisé sur de nouveaux étudiants dont nous ne connaissions pas les valeurs, afin de prédire celles-ci, puis de voir si nous pouvions, à partir de là, anticiper leur comportement. Cette méthode nous a notamment permis de prédire de manière statistiquement significative quels étudiants allaient devenir amis.
Ce n’était évidemment pas parfait, loin de là. Mais c’était il y a dix ans, et nous étions limités par les données dont nous disposions : uniquement les dossiers de candidature. Aujourd’hui, une IA peut exploiter tout ce que vous avez écrit en ligne, par exemple. Il est donc possible d’obtenir grâce à l’IA – ou, plus largement, au machine learning – un profil assez précis des valeurs d’une personne. Cela pourrait devenir un outil pour le recrutement et la sélection des candidats. Ce serait une bonne chose, parce que je pars du principe que tout le monde a de bonnes valeurs. Donc, lorsque je dis : « Vos valeurs ne correspondent pas à celles de notre organisation », je ne suis pas en train de dire que vous avez de mauvaises valeurs.
Bien sûr, je prévoirais des garde-fous. Mais si je postulais à un emploi, je serais ravi de pouvoir expliquer mes valeurs au recruteur de la manière la plus complète possible. Parce que, fondamentalement, personne ne veut être recruté pour un poste dans lequel ses valeurs ne correspondent pas à celles de l’organisation.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/paul-ingram-professeur-a-columbia-on-peut-avoir-50-ans-avoir-reussi-et-navoir-quune-vague-idee-de-3UGU3CR4HVFBJASXFGZGRLJYAE/
Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-10-08 15:00:00
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