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Menace russe : la mise en garde du renseignement français aux patrons de la défense

Il est sous protection rapprochée des services de sécurité allemands et ne se déplace plus sans son essaim de gardes du corps. Armin Papperger, le tonitruant PDG du mastodonte allemand de la défense Rheinmetall, s’est dernièrement hissé parmi les personnalités les plus protégées du pays. Le ponte de l’armement est sous haute surveillance depuis juillet 2024 et la mise au jour, par le renseignement américain, d’un projet d’assassinat à son encontre, fomenté par les services secrets russes. Producteur d’artillerie ou encore d’obus pour chars d’assaut, Rheinmetall est particulièrement mobilisé sur le front ukrainien et livre Kiev en munitions pour lutter contre l’invasion russe. Ce qui a le don de déplaire à Moscou.

Armin Papperger n’est pas le seul industriel de l’armement à pâtir d’un tel traitement. Stefan Thumann, le PDG allemand de Donaustahl, une société spécialisée dans la fabrication de drones d’attaque et de reconnaissance, qui apporte elle aussi son soutien matériel à l’Ukraine, vit caché depuis plusieurs mois. « Je change constamment de lieu (de résidence), je bénéficie d’une protection rapprochée 24 heures sur 24; ma vie privée a cessé d’exister », confiait mi-août le dirigeant d’entreprise de 39 ans, qui pilote son entreprise à distance, loin de ses proches, le temps que la menace se dissipe. Les autorités allemandes l’ont averti, fin 2025, d’un projet d’assassinat à son encontre, prétendument imputé à la Russie. Au mois de mars, le parquet allemand a annoncé l’arrestation de deux « agents jetables » – ces petites mains recrutées pour quelques centaines d’euros afin de mener des actions de déstabilisation en Europe – qui l’auraient espionné afin de préparer son meurtre.

Un rappel à l’ordre

Le renseignement français en a tout récemment tiré des leçons. La Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) a fin septembre pris attache avec plusieurs patrons français de la défense mobilisés en Ukraine pour les inciter à redoubler de vigilance non plus seulement vis-à-vis des tentatives d’espionnage, de recueil de données sensibles ou de sabotages perpétrées à leur encontre mais aussi au sujet de leur sécurité privée ainsi que celle de leur premier cercle. « Il m’a été recommandé de renforcer ma sécurité personnelle et celle de ma famille », explique un patron français d’une startup d’intelligence artificielle militaire, qui prévoit de faire réaliser un audit de sécurité complet et de se tourner vers d’anciens membres des forces spéciales pour bénéficier d’un accompagnement ad hoc.

Le contre-espionnage français a adressé une note de sensibilisation à ces mêmes patrons, pour certains acteurs de la lutte anti-drones, afin de les inciter à prendre leurs dispositions. « La sensibilisation des entreprises et des dirigeants et la base industrielle et technologique de défense (BITD) aux menaces susceptibles de peser sur leur activité fait pleinement partie des missions de la DRSD. A ce titre, nous menons régulièrement des actions de sensibilisation afin de les conseiller sur les mesures de protection et de vigilance à mettre en œuvre », se contente d’expliquer le service de contre-ingérence du ministère des armées auprès de L’Express.

« Les sociétés françaises engagées en Ukraine, d’autant plus celles qui sont d’une grande efficacité sur le terrain, sont une cible privilégiée », explique l’expert en aéronautique et défense Xavier Tytelman, qui souligne le niveau élevé de la menace à laquelle sont confrontés les patrons les plus en vue du secteur de l’armement. « En Allemagne, le PDG de Rheinmetall bénéficie du même niveau de protection que le chancelier Merz. La patronne de Fire Point, un fabricant ukrainien de drones et de missiles, est sous protection rapprochée, assurée en permanence par une petite trentaine d’agents. Le cofondateur de l’entreprise, Denis Shtilerman, a lui-même fait l’objet d’une tentative d’assassinat, déjouée la semaine passée », complète l’ancien aviateur.

Brouiller les pistes

Prise très au sérieux, la note a notamment circulé dans le petit milieu des dronistes français, dont la plupart ont un pied en Ukraine. Pour des raisons de sécurité, les recommandations spécifiques de la DRSD ne sont pas connues. Mais au-delà du recours particulièrement coûteux, et exceptionnel, aux services de gardes du corps, quelques mesures de bon sens s’imposent. « Brouiller les pistes implique de prendre quelques habitudes : changer de téléphone régulièrement, ne pas séjourner systématiquement dans le même hôtel, ne pas laisser d’avis en ligne, ne pas publier de photo, éviter les réunions ou encore les séances de sport à heure fixe… Le tout pour limiter au maximum les habitudes qui peuvent rendre une potentielle cible traçable », souligne Xavier Tytelman.

Les entreprises de la défense n’ont néanmoins pas attendu cette piqûre de rappel de la DRSD pour prendre le sujet à bras-le-corps. « Tout le Comex accorde depuis près de dix ans une vigilance renforcée aux questions de sécurité, et notamment de sécurité privée », rappelle-t-on chez Delair, qui s’est doté depuis deux ans d’un officier de sécurité. Le fabricant de drones français, implanté à proximité de Toulouse, fournit des drones d’observation et des munitions télé-opérées aux forces armées ukrainiennes. L’entreprise a fait les frais cet été d’une tentative d’espionnage sur l’un de ses sites. Un ressortissant biélorusse de 48 ans a été mis en examen pour avoir filmé un prototype drone de Delair, avant d’envoyer la vidéo « à un interlocuteur en Russie », d’après les éléments de la Direction générale de la sécurité intérieure. Le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire pour « collecte et livraison d’informations à une puissance étrangère de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». L’enquête suit toujours son cours.



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Author : Elsa Trujillo

Publish date : 2026-10-10 10:30:00

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