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« L’Europe est une forme de néoempire bleu » : le regard du chercheur Guillaume Pitron sur l’industrialisation des océans

Une nouvelle révolution est en marche. Après la terre et l’espace, les regards se tournent avec toujours plus d’appétit vers les océans et ses abysses. La dynamique s’est fortement accélérée depuis une dizaine d’années, à mesure que les connaissances et les technologies évoluent. Mais l’aiguillon principal est ailleurs : l’humanité est entrée dans une quête effrénée de matières premières pour la transition énergétique et le développement de l’intelligence artificielle.

Pendant trois ans, Guillaume Pitron, journaliste et chercheur associé à l’Iris, a enquêté sur les ressorts de cette nouvelle industrialisation. Dans Océans : Le nouveau partage du monde (Les Liens qui libèrent, 384 pages), à paraître le 14 octobre, il raconte comment l’accès aux ressources sous-marines provoque déjà des frictions. Ici, des Etats cherchent à asseoir leur influence sur des espaces maritimes, parfois de manière prédatrice. Là, un entrepreneur milliardaire tente de devenir le sous-traitant de pays qui n’ont pas les moyens d’aller seuls dans les grandes profondeurs. Les armées jouent aussi un rôle ambigu, entre protection et aide à l’exploration. « Ce faisceau de convoitises risque de remettre en question, comme jamais auparavant, le parapluie moral et légal qui protège les grands fonds depuis un demi-siècle », craint l’auteur de La Guerre des métaux rares (2018) et de L’Enfer numérique : voyage au bout d’un like (2021). Entretien.

L’Express : Les océans ont toujours été un espace de conquête et de rivalité. Qu’est ce qui a changé ces dernières années ?

Guillaume Pitron : A l’échelle de l’histoire humaine, l’intérêt pour ces vastes zones reste très récent. La convention de Montego Bay – sorte de Constitution pour les océans – date de 1982, et le traité sur la haute mer, qui se préoccupe de la sauvegarde des écosystèmes marins, de 2023. Le partage des océans est d’ailleurs encore évolutif : toutes les zones économiques exclusives (ZEE) ne sont pas tracées, des demandes d’extension de plateaux continentaux sont encore instruites. Et puis tout ne relève pas du droit, comme le montrent les ambitions de la Chine ou la décision de l’administration Trump d’aller chercher les nodules polymétalliques dans les fonds marins.

Autre élément nouveau : la mer n’avait jamais été perçue comme un monde en cinq dimensions. Or, cet univers est bien composé d’un sous-sol, du plancher océanique lui-même, d’une colonne d’eau, de la surface et du ciel qui la surplombe. C’est un espace fondamentalement vertical, qui s’étire de la haute atmosphère à 8 900 mètres sous le plancher océanique, là où nous allons chercher le gaz et le pétrole. La dynamique de notre soif de ressources a changé en matière d’intensité, de variété, de profondeur et de distance. Depuis cinq ans, on a posé des mots sur ce phénomène : on parle « d’accélération bleue » et « d’industrialisation des océans ».

Toute une partie du livre est consacrée aux « empires bleus ». Quels sont-ils ?

Les ZEE ont été inventées par les pays en développement pour protéger leurs eaux de la convoitise occidentale. Rapportés à leur superficie terrestre, les archipels et les îles, notamment dans le Pacifique, ont beaucoup gagné de ce découpage. Mais les pays occidentaux – et surtout européens – aussi. La France possède la deuxième ZEE au monde, juste derrière les Etats-Unis. Les territoires qui y donnent accès n’ont jamais été restitués à la fin de la colonisation : ils ouvrent sur des « merritoires ». Grâce à ceux-ci, l’Europe n’est pas seulement un empire du passé. On peut l’assimiler à un néoempire bleu ouvert sur le futur.

« Le XXIe siècle connaîtra une décolonisation des mers, comme le XXe a connu celle des terres »

Va-t-on assister à de plus en plus de batailles pour certaines îles ou cailloux qui donnent accès à de gigantesques zones marines ?

A ma connaissance, il n’y a eu jusqu’ici aucune bataille militaire pour le tracé d’une ZEE. Le parapluie du droit international a tenu. L’histoire dira peut-être que ce qui s’annonce comme la plus vaste entreprise d’exploitation de nouveaux territoires, puisqu’il s’agit de 71 % de la surface de la planète, a commencé par le plus fabuleux traité de paix jamais signé. En 1982, avec les ZEE, on se partage essentiellement le poisson, le gaz et le pétrole. On n’avait pas forcément perçu à quel point d’autres richesses seraient quantifiables, observables et exploitables. A mesure que ce potentiel sera mieux compris, il générera davantage de velléités et de contestation de la part de certains pays. Peut-être que des Etats qui se considéraient comme gagnants de la convention de Montego Bay s’estimeront finalement lésés.

Je cite souvent l’exemple du Vanuatu. L’archipel a saisi la Cour internationale de justice pour contester la souveraineté française sur Matthew et Hunter. Ce sont deux îlots volcaniques inhabités, mais leur véritable valeur tient aux mers auxquelles ils donnent accès. Le Premier ministre du Vanuatu, Jotham Napat, a déclaré en mai 2026 : « Notre chemin vers l’indépendance n’est pas encore terminé, il ne sera achevé que lorsque nous aurons obtenu la souveraineté sur l’ensemble de nos îles et de nos mers. » C’est un signal faible. Je pense que le XXIe siècle connaîtra une décolonisation des mers, comme le XXe a connu celle des terres. Je ne serais pas étonné que ce type de revendication s’exprime aussi chez les Kanaks de Nouvelle-Calédonie.

A quel point les métaux de la transition vont-ils attirer les convoitises ?

Le principal minerai exploité en mer est le sable pour le BTP – et on va le chercher toujours plus au large. Mais on extrait aujourd’hui très peu de métaux, en dehors de tests. La raison ? Ce n’est pas rentable. C’est follement compliqué, très contesté, et cela coûte plus cher que l’extraction sur terre. Donc rien ne dit qu’on le fera demain. L’Autorité internationale des fonds marins n’a d’ailleurs délivré aucun permis d’exploitation. Mais on sent qu’on en a jamais été aussi proche. Le potentiel est immense compte tenu des besoins pour l’intelligence artificielle et la transition énergétique.

L’entreprise canadienne The Metals Company, avec l’appui de l’administration Trump, pousse dans ce sens. Le traité sur la haute mer peut-il résister à ces appétits industriels ?

Il ne s’applique qu’au-delà des 200 milles des cotes. De fait, la Norvège, comme la France d’ailleurs, peut décider d’exploiter des métaux dans sa propre ZEE sans pour autant devoir se soumettre au régime du traité. Par ailleurs, à ma connaissance, les 30 % de sanctuaires marins en haute mer que le traité promet n’ont pas encore été dessinés. Les hauts fonctionnaires de l’ONU en sont encore à se demander quelles régions choisir. Je doute fortement qu’on y inclue un seul kilomètre carré de la zone de Clarion-Clipperton, cette plaine sous-marine de l’océan Pacifique, vaste comme l’Europe, où dorment les fameux nodules polymétalliques convoités par The Metals Company. Ce chiffre de 30 %, qui résume l’objectif du traité, est exceptionnel, mais il n’empêchera pas l’exploitation, voire la surexploitation.

Le patron de The Metals Company est souvent comparé à un Elon Musk des abysses. Dans votre livre, vous évoquez un autre « Musk des mers », le milliardaire Anthony Clake. Quels sont les points communs entre les deux ?

Impossible de le rencontrer ni de pénétrer dans les locaux de son entreprise, Ocean Infinity, à Southampton (Angleterre). Il a été très difficile d’enquêter sur lui. Aucune photo ne circule. Par sa discrétion, il est l’antithèse du patron de SpaceX. Mais en dehors de ce point, le parallèle est total : Clake, c’est le miroir inversé de Musk sous les vagues. Ce sont des milliardaires qui ont fondé des entreprises sur une rupture technologique : la fusée réutilisable pour Musk, les drones sous-marins Hugin déployables en masse pour Clake. Tous les deux s’attaquent à de nouveaux territoires colonisables, très peu accessibles en raison du coût d’accès monstrueux exigé. Leur but est de devenir le maillon stratégique d’accès à des espaces hors de prix, les sous-traitant d’Etats qui n’ont pas les moyens d’y aller seuls.

Quand l’armée française part à la recherche du sous-marin La Minerve, disparu au large de Toulon en 1968, elle fait appel à Ocean Infinity. En l’espace de quelques jours, ils ratissent l’équivalent de Paris et retrouvent l’épave. Les militaires ont été totalement scotchés par leur rapidité et leur efficacité. Ils se rendent compte de leur retard dans le domaine. Ocean Infinity a également accepté un contrat « no find, no fee » pour le vol MH370 de Malaysia Airlines : ils ne sont pas payés tant qu’ils n’ont pas trouvé. C’est un pari.

Depuis 2021, l’entreprise rachète ses concurrents. Son objectif est d’être présent sur l’ensemble des métiers de l’exploration offshore et de se diversifier. C’est devenu un groupe multisectoriel, qui travaille pour les sociétés de télécommunications et d’énergie, à la fois dans la prospection et la maintenance d’infrastructures. En 2024, il a par exemple signé un contrat de cinq ans avec le pétrolier britannique Shell. Un ancien sous-traitant d’Ocean Infinity m’a aussi affirmé qu’ils étaient prêts à se positionner, s’il le fallait, sur l’exploration de ressources minières sous-marines.

Comment les armées perçoivent-elles ce changement d’échelle dans l’industrialisation de l’océan ?

Pendant des millénaires, elles étaient présentes aux côtés de corsaires, de pirates et de navigateurs de tout poil. Puis la mer s’est démocratisée. Les armées voient alors affluer de nouveaux prospecteurs avec lesquels elle doit cohabiter. Des sociétés d’exploration et d’exploitation, d’autres faisant payer très cher la visite de l’épave du Titanic, des ONG comme Sea Shepherd…

Leur rôle est ambigu sur la question des ressources. Quand la marine turque escorte des navires qui prospectent dans des eaux revendiquées par Chypre, les armées accélèrent l’industrialisation. Au contraire, des Etats peuvent proposer à des voisins plus faibles de protéger leur ZEE, par exemple contre les velléités chinoises. Il y a finalement une grande plasticité dans la capacité des armées à s’adapter à de nouveaux récits. Elles sont duales, tournées vers une chose et son contraire. Dans le livre, je suis un peu provocateur en disant qu’elles n’hésitent pas à se donner le beau rôle, celui de gardien de la santé des océans, conditionnant la vitalité du plancton à la livraison de missiles surface-air dernier cri. Elles sont aussi elles-mêmes consommatrices de ces ressources marines, allant de la bioluminescence au renseignement biologique.

Saura-t-on protéger l’océan, alors qu’on n’y parvient pas avec la terre ?

Jusqu’à présent, la sagesse de l’homme s’est davantage manifestée en mer que sur terre. Quelques dizaines de pays ne l’ont pas signée, mais la convention de Montego Bay fait toujours office de garde-fou, de référence pour l’immense majorité de l’humanité. J’ai cependant le sentiment que nous arrivons à un point de bascule. À mesure qu’on évalue les ressources océaniques en points de PIB, ce cadre apparaît comme un frein à l’exploitation plutôt que comme un accompagnateur de cette dynamique. Des Etats révisionnistes, la Russie et la Chine en tête, le contestent. Et la France n’est pas parfaitement blanche non plus.

La soif de convoitises risque de remettre en question, comme jamais auparavant, cette Constitution de la mer, ce parapluie moral et légal sous lequel nous nous sommes placés depuis un demi-siècle. Avec l’IA, le droit court derrière la technologie. Sur la question des océans, il a longtemps été en avance. Mais la technologie est en train de le rattraper.

Les Etats-Unis, qui n’ont certes jamais ratifié la convention, ne sont jamais allés aussi loin que sous l’administration Trump dans la volonté d’exploiter les fonds marins. La Russie menace clairement de s’affranchir du droit international pour accéder aux ressources de l’Arctique. La Chine se fiche éperdument des règles internationales. On voit cette tension entre un ordre imparfait qui essaie de résister, et ceux qui tentent de l’effriter.



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Author : Baptiste Langlois

Publish date : 2026-10-10 06:45:00

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