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Et si l’Europe tenait un autre champion de l’IA… au Canada ? Cohere, un Mistral venu du froid

Peu de gens sauraient nommer ce grand gaillard entièrement vêtu de noir. Aidan Gomez parle avec la timidité d’un laborantin, d’une voix calme presque chuchotante. Son site Internet révèle des goûts musicaux pop et mélancoliques, à écouter les jours de pluie. L’Express avait rencontré le patron de Cohere autour d’un déjeuner sur le pouce, lors du dernier salon VivaTech, à Paris. La veille, le Canadien évoluait dans un tout autre décor : le G7, où il avait été aperçu aux côtés de son Premier ministre, Mark Carney, à quelques chaises seulement du président américain Donald Trump. Loin d’être le plus connu de la bande, ce discret chercheur appartient pourtant au cercle fermé des dirigeants consultés par les chefs d’État sur l’intelligence artificielle, aux côtés de Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic), Jensen Huang (Nvidia) ou Arthur Mensch (Mistral AI). C’est d’ailleurs à ce dernier qu’il est naturellement comparé.

Les deux hommes, à peine trentenaires, ont fondé leur entreprise après avoir débuté chez Google : DeepMind pour le Français, Brain pour le Canadien. Aidan Gomez est d’ailleurs l’un des signataires du célèbre article de recherche Attention Is All You Need, qui a fait naître l’architecture Transformer, socle scientifique de ChatGPT et des grands modèles de langage (LLM). Mensch comme Gomez se sont entourés de deux fidèles généraux, également exfiltrés des Gafam : Guillaume Lample et Timothée Lacroix pour le premier, Nick Frosst et Ivan Zhang pour le second.

Sur le plan financier, les deux sociétés, respectivement nées en 2019 et 2024, nagent dans les mêmes eaux. Cohere affichait 250 millions de dollars de revenus récurrents annualisés en début d’année, contre près de 400 millions pour son concurrent français. La valorisation de Mistral AI a récemment dépassé les 20 milliards d’euros. Cohere, plus grand succès canadien depuis la pépite du commerce en ligne Shopify, devrait lui aussi s’en approcher grâce à sa prochaine levée de fonds, estimée par Bloomberg entre 2 et 3 milliards de dollars. Ni petits Poucets ni géants de l’industrie, les deux fleurons occupent une place singulière : celle d’outsiders qui tentent de se faire une place entre les mastodontes américains.

Fusion avec l’allemand Aleph Alpha

Ils chassent le même gibier : les secteurs les plus réglementés, comme ceux de la défense, la santé, la finance, les industries lourdes, ou encore les services publics. Cohere revendique des belles prises, comme le laboratoire britannique GSK ou l’industriel espagnol de la défense Indra. Ils partagent aussi une méthode, celle des forward deployed engineers, ces équipes d’ingénieurs dépêchées chez le client pour brancher les modèles sur leurs données.

Les deux start-up ont également le même tropisme pour la souveraineté. « Le modèle qui alimente réellement votre économie ou vos industries critiques ne peut pas être loué. Il doit être possédé », récite presque religieusement Aidan Gomez. Un credo qui séduit des gouvernements très peu pourvus en champions : Ottawa a injecté quelque 240 millions de dollars dans l’infrastructure de calcul de Cohere, et lui a ouvert les portes de son administration. Paris a érigé Mistral en symbole, et Emmanuel Macron lui a ouvert son carnet d’adresses. Les deux peuvent aussi remercier Donald Trump. Après les restrictions américaines sur l’accès étranger au dernier modèle d’Anthropic, Cohere assure avoir triplé sa projection interne de revenus pour 2027, portée par un afflux de demandes de grands comptes nationaux.

Mistral et Cohere ont en commun, enfin, une même méfiance pour les géants américains de l’IA, qu’Aidan Gomez assimile à un « cartel », et une terre d’accueil : l’Europe. Logique, pour le Français. Moins pour le Canadien. Jusqu’à son récent rapprochement avec l’allemand Aleph Alpha, initialement spécialisé dans les grands modèles de langage. Faute de pouvoir suivre la course IA, celui-ci s’était réorienté vers le conseil. Il a néanmoins publié il y a quelques jours Kolibri, un modèle à poids ouverts de bonne facture.

Le Canada, nouvel associé de l’UE ?

Cohere présente l’opération comme une fusion. Les deux sièges sociaux doivent rester ouverts de part et d’autre de l’Atlantique, à Toronto et à Heidelberg. Dans les faits, les actionnaires de Cohere détiennent une large majorité du nouvel ensemble. Mais la signature de l’accord a été diplomatiquement mise en scène par Ottawa et Berlin. « Nous devons nous assurer que le pouvoir ne repose pas entre les mains de quelques acteurs dominants », a déclaré Evan Solomon, ministre canadien de l’Intelligence artificielle. Son homologue allemand, Karsten Wildberger, s’est montré plus ambitieux encore : « Nous créons un leader mondial de l’IA. »

Pour Gomez, « fils d’une mère britannique et d’un père espagnol », l’alliance du Canada et de l’Europe coule de source. « Si on éparpille nos ressources ça ne marchera pas », face aux rivaux américains et chinois. Le contexte politique s’y prête bien : mi-septembre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé que le Canada devienne le premier « membre associé » de l’Union. Une manière d’agacer Trump. La stratégie de Cohere n’est pas sans rappeler celle d’Arthur Mensch, dont les deux dernières levées ont été menées par le néerlandais ASML puis le sud-coréen Samsung : des industriels de pays qui refusent aussi de dépendre des IA américaines ou chinoises.

Alors, amis ou ennemis ? « Attention, Cohere demeure Canadien d’origine et n’est pas soumis aux mêmes réglementations que nous », recadre-t-on, chez Mistral. « Nous sommes autant en concurrence avec Mistral qu’avec tous les autres », confirme Aidan Gomez.

Plusieurs éléments les différencient. « Nous sommes plus axés sur la sécurité et la confidentialité que Mistral qui est un peu plus généraliste », nous assurait, il y a plus d’un an Joëlle Pineau, ex-patronne du laboratoire FAIR de Meta, débauchée pour diriger la science au sein de la maison. Mistral joue, c’est vrai, sur plusieurs tableaux. Le Français a une application grand public, Vibe. Des grands modèles open weight, comme Mistral Large 4, qui le maintiennent dans la course mondiale face aux Américains et aux Chinois. Il a également l’ambition de devenir un fournisseur de calcul à l’échelle européenne. Et héberge même des modèles tiers, y compris chinois, quand ils sont rapides et peu chers.

Modèles IA et « droit d’en connaître »

Ce n’est pas le cas de Cohere, qui n’utilise que les siens et en laisse souvent le contrôle aux entreprises. « Nous avons un partenariat avec deux fabricants de sous-marins. À un kilomètre et demi sous la surface de l’océan, on ne peut pas communiquer. Donc Cohere ne peut pas voir ce qui s’y passe, et ne peut vraiment pas éteindre ou recevoir des données sur l’utilisation nos modèles », raconte en guise d’exemple Aidan Gomez.

Selon lui, l’IA est aujourd’hui « la plus grande menace de sécurité nationale ». Rien d’étonnant, cela dit, venant d’un Canadien. « L’IA dite responsable est dans l’ADN de l’écosystème national, elle est influencée par de grands spécialistes comme Geoffrey Hinton ou Yoshua Bengio », remarque Valérie Pisano présidente de Mila, l’institut québécois d’intelligence artificielle. Cohere n’a néanmoins pas un focus « entreprise » aussi prononcé qu’un Mistral.

La recherche documentaire est au cœur du modèle du Canadien, confie Thomas Saueressig, directeur de la clientèle chez le géant allemand SAP qui a signé avec Cohere. Tout comme le « droit d’en connaître ». « Dans une grande institution financière, où quelque 10 000 personnes peuvent utiliser un seul système, la gestion des accès devient particulièrement complexe. Nous sommes spécialistes dans cette orchestration des données », explique Paul Teyssier, responsable produit et design de l’entreprise IA.

Cette spécificité explique peut-être son déficit de notoriété, par rapport à Mistral. Et son léger retard en termes de revenus. Même les experts de l’IA peinent à cerner cette société. « Ils sont plutôt mystérieux. J’aimerais qu’ils soient un peu plus ouverts à l’échange », confie Nick Patience, analyste au Futurum Group, qui a consacré un rapport technique à la firme canadienne.

Une chose est sûre : Cohere et Mistral ne sont pas condamnés à l’affrontement commercial. « Il y a plutôt une forme de coopétition. Au regard des valeurs qu’ils défendent et de leur positionnement face aux entreprises américaines et chinoises, Mistral et Cohere gagnent à leur succès mutuel. Il ne s’agit pas de tuer l’autre », estime Valérie Pisano.

Rien à voir avec la guerre ouverte à laquelle se livrent OpenAI et Anthropic. « On ne doit pas chercher à avoir un seul champion de l’IA souveraine, mais un championnat avec plusieurs stars. Comme dans le football, il y a le PSG, mais aussi Barcelone ou Munich », complète Arno Pons, délégué général du think tank Digital New Deal. De quoi former un mouvement de « non-alignés » ? Quand on demande à Aidan Gomez si les deux entreprises pourraient s’allier plus étroitement, Aidan Gomez esquisse un sourire, puis esquive : « Demandez à Arthur. »



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Author : Maxime Recoquillé

Publish date : 2026-10-12 05:00:00

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