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Gaz, terres rares, routes polaires : « L’Arctique est le Far West du XXIe siècle », selon Rana Foroohar

Dans son dernier livre Sea Change : America’s New Great Game in the Arctic Circle (Crown, paru le 6 octobre), Rana Foroohar raconte comment l’Arctique, sous l’effet de la fonte des glaces, est en passe de devenir un nouveau théâtre d’affrontements géopolitiques. En exclusivité dans L’Express, la chroniqueuse star du Financial Times revient sur la compétition qui fait rage dans cette région, où la Chine a pris une longueur d’avance sur les Etats-Unis grâce à sa flotte et à ses chantiers navals.

Elle explique aussi pourquoi l’Union européenne pourrait jouer un rôle décisif dans la rivalité sino-américaine. A condition que les Européens parviennent à faire bloc, précise-t-elle, pour « fixer certaines limites au mercantilisme chinois » comme à « la manière dont certaines entreprises technologiques américaines peuvent se comporter ».

L’Express : Certains analystes qualifient la rivalité sino-américaine de « piège de Thucydide« , en référence à la guerre du Péloponnèse entre Sparte et Athènes, au Ve siècle av. J.-C. Le concept désigne une configuration géopolitique où une puissance émergente menace de détrôner une puissance dominante, rendant la guerre inévitable. Mais cette comparaison historique ne tient pas, selon vous. Pourquoi ?

Rana Foroohar : Je trouve cette analogie très limitée et peu convaincante. La guerre du Péloponnèse a duré vingt-sept ans et sa structure était relativement simple, tandis que le conflit entre les Etats-Unis et la Chine me paraît avoir une portée beaucoup plus mondiale et être davantage imbriqué dans les intérêts d’autres pays.

Il est bien plus pertinent de comparer la situation géopolitique actuelle à la rivalité qui a opposé les empires russe et britannique en Asie centrale, du début du XIXe au début du XXe siècle, connue sous le nom de « Grand Jeu ». Nous assistons aujourd’hui à un « nouveau Grand Jeu », car cela fait environ un quart de siècle, depuis l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que les relations entre Pékin et Washington sont difficiles. Je m’attends à ce que cela se poursuive pendant des décennies, sur de nombreux théâtres : l’Afrique de l’Ouest, l’Europe de l’Ouest et du Sud, certaines parties du Moyen-Orient, la mer de Chine méridionale, et bien sûr l’Arctique.

L’Arctique, sous l’effet du changement climatique, est en passe de devenir le nouveau centre de gravité géopolitique, écrivez-vous. Pourquoi ?

La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes commerciales. Autrefois, il était très difficile de naviguer dans l’Arctique, même en empruntant la route maritime du Nord ou le passage du Nord-Ouest. Aujourd’hui, non seulement ces routes sont beaucoup plus accessibles plusieurs mois par an, mais une nouvelle voie transpolaire s’ouvre, même si elle reste largement théorique à ce stade, puisque la glace ne fond suffisamment que quelques semaines par an pour permettre le transit des navires. La Chine vient d’ailleurs de lancer une liaison maritime hebdomadaire à travers l’Arctique, qui permettrait de gagner quarante jours par rapport aux trajets habituels par le canal de Suez ou celui de Panama. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie chinoise de long terme, menée en collaboration avec la Russie, visant à prolonger les Nouvelles routes de la soie jusque dans le Grand Nord.

Les Chinois ont même adopté une politique baptisée la « Route de la soie polaire », qui consiste à développer le transit, la logistique et le commerce à travers l’Arctique, en partie pour éviter des goulets d’étranglement comme ceux du détroit d’Ormuz ou des canaux de Suez et de Panama. Surtout, cette région recèle d’immenses réserves de gaz naturel et de terres rares encore inexploitées : selon une étude géologique menée par des agents fédéraux américains, 30 % du gaz naturel, 20 % des liquides de gaz naturel et 13 % du pétrole encore à découvrir dans le monde se trouveraient au nord du cercle arctique, dont environ 84 % en mer.

Concrètement, quels sont les enjeux du contrôle de l’Arctique pour les grandes puissances ?

Pour écrire ce livre, j’ai passé deux semaines sur le « Healy », un navire des garde-côtes américains qui était, au moment où j’y étais, le seul de leur flotte présent dans l’Arctique – les Etats-Unis en ont trois aujourd’hui, mais un seul y est déployé en permanence. Le bateau cartographie certaines parties des fonds marins au sonar, parce que la technologie satellitaire ne donne pas suffisamment de détails pour établir une carte permettant aux navires de circuler en sécurité. Seul un quart des fonds de l’océan Arctique a été cartographié. C’est essentiel. D’abord, parce que le trafic va augmenter de manière exponentielle, notamment le transport d’énergie – et personne ne veut qu’un pétrolier s’échoue au milieu de l’Arctique -, ensuite parce qu’une course à la découverte de gaz naturel dans la région est désormais engagée.

A bord, nous avons mis au jour un volcan sous-marin émettant un panache de méthane. Lorsqu’une découverte de ce type est faite, la NOAA [NDLR : Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique] rend l’information publique, puis des groupes énergétiques internationaux peuvent venir explorer la zone. A l’avenir, des acteurs étatiques comme privés vont donc chercher à s’y positionner. Les revendications sur ces ressources sont de plus en plus contestées, car de nombreux pays sont présents : le Danemark bien sûr, en raison du Groenland, mais aussi le Canada, la Russie, la Chine, le Japon, la Corée… L’Arctique est le Far West du XXIe siècle.

C’est-à-dire ?

Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le Conseil de l’Arctique permettait aux pays membres – les pays nordiques, la Russie, le Canada et les Etats-Unis – de travailler ensemble sur des sujets communs, en particulier sur les enjeux d’environnement et de recherche scientifique autour du changement climatique. L’arrivée de Donald Trump et la guerre en Ukraine ont disloqué cette institution, alors même qu’elle avait plutôt bien fonctionné pendant plusieurs décennies. Aujourd’hui, le Conseil est impuissant et personne ne peut dire qui dirige l’Arctique.

Pour revenir au « nouveau Grand Jeu », en quoi la Chine a-t-elle pris une longueur d’avance sur les États-Unis ?

Quand on parle de politique industrielle et d’enjeux de souveraineté, on pense d’abord aux semi-conducteurs. Mais un autre front, bien moins médiatisé, pèse tout autant : la construction navale. Depuis l’ère Reagan, les Etats-Unis ont externalisé l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement industrielle et déserté ce secteur. Dans les années 1970, le pays dominait la construction navale mondiale. Aujourd’hui, il ne construit plus que 0,2 % des navires mondiaux en tonnage.

Dans le même temps, après son entrée dans l’OMC en 2001, la Chine a décidé de faire de la construction navale et des industries maritimes un secteur stratégique. On pourrait questionner ce choix : après tout, c’est une vieille industrie, qui plus est polluante… Mais on oublie trop souvent qu’environ 80 % du commerce mondial transite par voie maritime. Les Chinois, avec leur vision de long terme et leurs stratégies mercantilistes à vingt, trente ou cinquante ans, ont voulu verrouiller les chaînes d’approvisionnement en prenant le contrôle de la construction navale. Ils ont injecté énormément d’argent public, ont subventionné la main-d’œuvre, et n’ont pas respecté les règles imposées par l’OMC. Résultat : la Chine dispose aujourd’hui de 5 500 navires de haute mer, contre 200 pour les Etats-Unis.

D’un point de vue stratégique, cela signifie que si la Chine voulait imposer un blocus à Taïwan ou interrompre certaines chaînes d’approvisionnement mondiales dans des secteurs clés, elle pourrait le faire sans difficulté : elle a les navires.

Les Etats-Unis tentent-ils de combler ce retard ?

En marge du sommet de l’Otan en 2024, les Etats-Unis ont conclu un accord majeur avec la Finlande et le Canada pour construire des brise-glaces. L’idée était d’en faire une première expérimentation de « friendshoring », qui consiste à relocaliser sa chaîne d’approvisionnement et sa production vers des pays alliés, partageant un ensemble de valeurs. Cette coopération autour des brise-glaces s’inscrit dans une stratégie plus large. Washington a compris la nécessité de travailler main dans la main avec les Européens et d’autres alliés pour reconstruire des infrastructures critiques : navires, semi-conducteurs, véhicules électriques, batteries au lithium, technologies propres, etc. Aucun pays ne peut y parvenir seul.

Même avec Donald Trump ?

Même si je n’accorde pas beaucoup de mérite à Donald Trump, je lui reconnais d’avoir compris l’importance des brise-glaces. Il avait échangé, à la fin de son premier mandat, avec l’ambassadeur de Finlande, car ce pays possède un savoir-faire reconnu dans ce domaine : les Finlandais construisent environ 60 % des brise-glaces mondiaux. L’administration Biden avait poursuivi ce rapprochement, et aujourd’hui, les Etats-Unis travaillent avec un allié de l’Otan pour construire des navires. C’est une bonne chose, et le renversement est notable : dans le passé, les transferts de technologie allaient des Etats-Unis vers les autres pays ; désormais ils vont dans l’autre sens.

C’est la preuve que l’Amérique doit repenser sa politique étrangère, parce qu’elle a besoin d’amis non seulement pour sa sécurité, mais aussi pour ses capacités industrielles. C’est l’un des sujets dont devrait s’emparer la vague de démocrates attendue aux élections de mi-mandat.

En Chine, c’est toujours l’Etat qui contrôle

L’Occident s’est-il longtemps mépris sur le modèle chinois ?

J’étais en Chine au début des années 2010, au moment des révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse américains. Aux Etats-Unis, nous étions « choqués » de découvrir que l’Etat et le secteur privé pouvaient partager des informations ou entretenir des relations. Mais en Chine, nos interlocuteurs ne comprenaient pas que cela puisse nous étonner. Je me souviens d’une discussion avec une générale de l’Armée populaire de libération : ma réaction la laissait perplexe, car en Chine, il n’y a pas de séparation entre les entreprises et l’Etat.

Quiconque passe un peu de temps dans le pays le comprend : la Chine n’a jamais cru à un système de marché totalement libre, à un « laisser-faire » où les entreprises et le capital pourraient évoluer indépendamment de l’Etat. C’est toujours l’Etat qui contrôle.

Mon père était un immigré venu de Turquie. Lorsqu’il est arrivé aux Etats-Unis, il a dirigé des usines et créé des entreprises dans la chaîne d’approvisionnement automobile du Midwest rural. Quand vous vivez dans cette partie du pays plutôt que sur les côtes, où tout le monde travaille dans la tech et la finance, vous vous demandez comment quelqu’un a pu imaginer une seule seconde que les Chinois abandonneraient leur avantage industriel pour s’intégrer sans heurts au système de Bretton Woods, mis en place par l’Europe et l’Amérique. Ce n’est simplement pas dans l’intérêt de la Chine.

Pendant longtemps, nous avons fermé les yeux sur cette réalité. On a naïvement pensé que l’ouverture commerciale suffirait à démocratiser le pays. Les responsables politiques, en particulier aux Etats-Unis, ont été extrêmement marqués par cet état d’esprit clintonien, très arrogant, selon lequel « tout le monde veut devenir comme nous, donc tout le monde va accepter de jouer selon nos règles ». La Chine est un pays très ancien, d’une grande complexité, avec ses propres conceptions. Mais on commence à sortir de cette illusion : l’Europe, par exemple, confrontée au « dumping chinois », commence à se réveiller.

Je ne connais aucun Français ni aucun Américain fortuné qui veuille s’installer en Chine durablement

Cela sonne donc le glas du modèle de démocratie libérale ?

Non, je ne le pense pas et je ne le souhaite pas. D’ailleurs, je ne voudrais pas vivre en Chine, même si je trouve ce pays fascinant. Mais son modèle est antithétique aux valeurs européennes de démocratie libérale et de liberté individuelle – les Etats-Unis, en principe, partagent ces valeurs, mais sont malheureusement devenus un peu plus autocratiques.

La démocratie libérale recèle une force considérable. Et il faut être réaliste : les élites mondiales ne sont pas en train de s’installer en Chine. Je ne connais aucun PDG, aucun Français ni aucun Américain fortuné qui se dise : « Je veux aller vivre à Pékin pour le reste de ma vie ». Je reste persuadée que ce modèle ne permet pas l’épanouissement humain, en tout cas pas dans sa forme actuelle.

Le problème de la démocratie libérale en Occident, c’est que les élites ont trop longtemps fermé les yeux sur les failles et les fragilités du système actuel. Quand je regarde la question du « dumping chinois » en Europe, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’après les élections de mi-mandat, les futurs élus démocrates américains prendront le premier avion pour Bruxelles, Paris et Berlin, pour discuter des nouvelles règles de ce monde « post-Bretton Woods ». Nous devons nous interroger sur ce que serait un modèle économique et commercial véritablement équitable et inclusif, postcolonial et post-néolibéral.

La discussion ne devra pas porter uniquement sur les navires, mais aussi sur des sujets comme la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, 85 % de la richesse mondiale se trouve dans des actifs immatériels : les données, les logiciels, la technologie… Si cette richesse n’est pas partagée plus équitablement, nous allons avoir des problèmes.

Au XIXe siècle, des puissances extérieures ont pu faire basculer le rapport de force entre les Britanniques et les Russes. Dans ce « nouveau Grand Jeu », les Européens ont-ils une carte à jouer ?

La France pourrait avoir un rôle de premier plan. Les Allemands n’ont compris que récemment qu’ils risquaient de connaître le même sort que la ville de Détroit [NDLR : symbole, aux Etats-Unis, de l’effondrement de l’industrie automobile] : l’industrie automobile allemande a été beaucoup trop complaisante et centrée sur ses propres intérêts. En revanche, les responsables politiques français avec lesquels j’ai échangé à Washington sont ceux qui ont le mieux compris qu’il s’agissait d’une crise existentielle.

Mais les Chinois sont très habiles : ils tiennent un certain discours à Bruxelles, puis, discrètement, vont jouer sur les divergences d’intérêts entre Etats européens. L’Europe se retrouve aujourd’hui face à un choix existentiel : après l’intégration, après l’euro, les Européens vont-ils se contenter des petits gains superficiels de l’intégration ? Ou vont-ils rester unis pour prendre des décisions difficiles et peser réellement sur la scène internationale ?

Car la grande différence, à mes yeux, entre le « Grand Jeu » du XIXe siècle et celui d’aujourd’hui, c’est l’Union européenne. Lorsque la Russie et la Grande-Bretagne s’affrontaient au XIXe siècle, il n’existait aucune autre puissance régionale capable de se lever et de dire « non ». Les Etats d’Asie centrale et d’Europe, à l’époque, étaient beaucoup plus fragmentés. Mais si l’Europe parvient vraiment à s’unir et à fixer certaines limites au mercantilisme chinois comme à la manière dont certaines entreprises technologiques américaines peuvent se comporter, elle pourrait jouer un rôle géopolitique de premier plan.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-10-11 15:00:00

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