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Défense européenne : « La Russie se prépare manifestement à quelque chose qui dépasse l’Ukraine »

Varsovie, capitale de l’Europe ? Depuis sa création, en 2004, au moment de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne, le Warsaw Security Forum (WSF) n’a cessé de grandir. Il est devenu aujourd’hui, un des lieux incontournables où les dirigeants du continent partagent leurs réflexions géopolitiques. Que peut l’Europe face à la Russie, à un moment où les Etats-Unis menacent de s’en détourner ? Tomasz Smura, le directeur du programme défense du WSF, ces 12 et 13 octobre, en partenariat avec L’Express, livre ses analyses sur une édition forcément charnière.

L’Express : Le Warsaw Security Forum est devenu l’un des principaux rendez-vous européens consacrés aux questions de sécurité. Quelle place occupe-t-il aujourd’hui ?

Tomasz Smura : C’est probablement aujourd’hui la deuxième conférence de sécurité la plus importante et la plus connue en Europe, derrière Munich. L’an dernier, nous avons accueilli environ 3 000 participants venus de plus de 90 pays, avec une quarantaine de délégations de haut niveau. Cette année encore, de nombreux Premiers ministres, ministres de la Défense et ministres des Affaires étrangères étaient invités.

Le Forum prend aussi une dimension de plus en plus mondiale, avec des délégations venues du Moyen-Orient notamment. Le programme s’articule autour de quatre grands axes : politique internationale, défense, énergie et climat, et résilience – cybersécurité, désinformation et menaces hybrides.

Quelle est la question centrale à laquelle vous voulez répondre cette année ?

Notre priorité est de préserver des relations transatlantiques fortes. La devise du Forum est : « Ensemble nous tenons, divisés nous tombons ». Malgré les tensions actuelles entre les Etats-Unis et l’Europe, nous considérons que cette relation reste absolument cruciale.

Mais nous voulons, en parallèle, renforcer les capacités européennes et le pilier européen de l’Otan. L’Europe doit être davantage capable d’assurer sa propre défense.

Le budget militaire russe atteindra des niveaux sans précédent depuis la chute de l’Union soviétique

L’Europe est-elle réellement prête à assumer une part beaucoup plus importante de sa propre défense ?

Elle n’a plus vraiment le choix. Dans certains domaines, elle est prête. Aujourd’hui, du fait de son engagement massif en Ukraine, la Russie n’est probablement pas en mesure de lancer une attaque conventionnelle majeure contre le territoire de l’Otan. Mais nous devons nous préparer à ce scénario à l’avenir.

Nous ne savons pas quand la guerre en Ukraine prendra fin et la Russie poursuivra ses efforts de modernisation militaire même après un éventuel cessez-le-feu. Elle augmente encore la taille de ses forces armées et son budget militaire atteindra des niveaux sans précédent depuis la chute de l’Union soviétique. La Russie se prépare manifestement à quelque chose qui dépasse la seule guerre en Ukraine.

Dans le même temps, il faut intégrer le fait que les Etats-Unis vont probablement réduire leur présence en Europe. Leurs priorités stratégiques se déplacent vers l’Indo-Pacifique et l’hémisphère occidental. Ce mouvement dépasse largement la seule administration Trump.

Dans quels domaines l’Europe reste-t-elle la plus dépendante des Etats-Unis ?

Dans plusieurs capacités critiques : le ravitaillement en vol, la guerre électronique, certaines composantes de la défense antimissile. Nous devons avoir une discussion très claire avec les Américains : sur quelles capacités pourrons-nous continuer à compter ? Et dans quels domaines les Européens devront-ils construire leurs propres systèmes ?

Prenez la Pologne : notre ambition est de disposer des forces terrestres les plus puissantes d’Europe

A quoi pourrait ressembler une architecture de sécurité européenne crédible avec un engagement américain réduit ?

L’Europe est capable de construire un système de défense et de dissuasion crédible. Prenez la Pologne : notre ambition est de disposer des forces terrestres les plus puissantes d’Europe. Nous avons lancé des acquisitions massives de chars et de F-35. La Finlande et la Norvège ont elles aussi beaucoup investi dans leurs capacités aériennes.

Cette région est militairement beaucoup plus forte qu’on ne le croit parfois. Si nous combinons nos forces et si nous savons que nous pouvons compter les uns sur les autres, la Russie sera fortement dissuadée de nous attaquer.

Pourquoi les pays nordiques, baltes et la Pologne sont-ils devenus aussi centraux dans la sécurité européenne ?

Parce que nous partageons une perception très proche de la menace russe. En Pologne, dans les Etats baltes ou dans les pays nordiques, il y a très peu d’ambiguïté sur l’origine du principal risque sécuritaire.

Cette région est aussi celle qui investit le plus massivement dans sa défense. La Pologne consacre désormais autour de 5 % de son PIB à la défense. Les pays nordiques et baltes ont eux aussi fortement augmenté leur effort.

Et derrière les chiffres, il y a de vraies capacités : aviation de combat suédoise, sous-marins, chars, artillerie, lance-roquettes, divisions dans les Etats baltes. Nous partageons donc une même volonté politique, une même perception de la menace et des capacités militaires croissantes.

Dans cette nouvelle architecture européenne, quel rôle la France peut-elle jouer ?

En Pologne, la France est considérée comme l’un de nos partenaires de sécurité les plus importants en Europe.

Le Triangle de Weimar, avec la France, l’Allemagne et la Pologne, est un format particulièrement intéressant. Ces trois pays représentent trois sensibilités géopolitiques différentes. Si Paris, Berlin et Varsovie parviennent à construire un consensus, il a de bonnes chances d’être accepté par une large partie de l’Europe.

La France possède une industrie de défense très solide et dispose évidemment de sa propre dissuasion nucléaire. L’Allemagne conserve une puissance industrielle considérable et s’est engagée dans un important effort militaire. Quant à la Pologne, sa position est particulière : nous sommes voisins de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine, et nous sommes devenus indispensables à la défense de cette partie du continent.

La guerre en Ukraine a-t-elle aussi déplacé le centre de gravité politique de l’Europe vers l’Est ?

Oui. Il y a quelques années encore, lorsqu’un grand sujet européen survenait, on regardait surtout ce que disaient Paris, Berlin et Bruxelles. Aujourd’hui, on regarde aussi immédiatement ce que dit Donald Tusk.

Après l’invasion russe de l’Ukraine, beaucoup de responsables européens ont reconnu que les pays de notre région avaient eu raison d’être très sceptiques envers le rapprochement avec Moscou.

A cela s’ajoute notre évolution économique. Depuis vingt ans, la Pologne connaît une croissance soutenue et rattrape rapidement l’Europe occidentale. Cette croissance économique, combinée au renforcement militaire et à notre position géopolitique, fait de la Pologne et de l’Europe centrale l’un des nouveaux centres de gravité du continent.



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Author : Etienne Girard

Publish date : 2026-10-13 13:18:00

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