Après la première révolution de l’intelligence artificielle, voici venir celle des robots. Essayiste, ancienne conseillère à l’Elysée, Anastasia Colosimo a cofondé l’association A.S.I.M.O.V. avec Grégory Lenne pour faire émerger le débat sur la robotique. Invitée des Grands entretiens d’Anne Rosencher, elle évoque les mythes qui hantent notre rapport aux machines, décrit la bataille technologique mondiale pour les humanoïdes et plaide pour une France qui sorte de sa naïveté et redevienne gaullienne. L’intégralité de ces quarante-cinq minutes d’entretien est à retrouver sur YouTube et Dailymotion, mais aussi en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
Anne Rosencher : Certains parlent d’une « révolution » technologique et industrielle à venir. Est-ce le bon terme ?
Anastasia Colosimo : Oui, nous sommes à minuit moins le quart d’une des plus grandes révolutions industrielles de notre histoire. Mais minuit moins le quart, ce n’est pas minuit, et il faut d’abord dire où l’on en est vraiment. Les robots industriels, ça existe depuis des décennies : ce sont ces gros robots que vous voyez fabriquer les voitures. Il y en a cinq millions dans le monde. Ils sont « en cage », c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’intervention humaine, ils travaillent seuls. C’est l’usine qui se construit autour d’eux.
Ensuite, il y a les robots de service, et ceux-là sont aujourd’hui déployés très fortement, aux Etats-Unis comme en Chine. Quand vous êtes à l’hôtel à Shenzhen et que vous appelez pour qu’on vous apporte une bouteille d’eau, c’est un petit robot qui vous la livre. Ils ont plutôt des formes de boîte, ils se baladent dans l’hôtel, dans l’hôpital, et ils font des métiers pénibles : le nettoyage, l’inspection, la livraison. Eux sont sortis de la cage : ils travaillent au milieu des gens, sans barrières. Cette technologie-là est prête, elle est mature et il s’en est vendu 250 000 l’an dernier.
Alors quel est ce « quart d’heure » manquant avant la révolution ?
Les robots humanoïdes. Pour l’instant, ils apprennent surtout par imitation, à partir de données enregistrées. C’est-à-dire que pour faire un geste, ils doivent l’avoir vu faire mille fois. Je vais vous donner un exemple très simple : vous dites à un robot de prendre un verre d’eau et de le porter à sa bouche ; la manière dont il va l’attraper, le porter, tout cela va être répété, téléopéré, enregistré. En revanche, s’il doit deviner, il lui faut une appréhension du monde physique. Il doit comprendre qu’on n’attrape pas un gobelet en carton comme on attrape un verre en verre, il doit se repérer dans l’espace, apprendre de ce qu’il voit. Cela s’appelle le « world model », et pour l’instant, ce n’est pas au point. En France, quelqu’un s’est emparé du sujet : Yann LeCun, avec AMI Labs. Et le jour où l’on aura, comme on dit, « craqué » le world model, ce sera une tout autre affaire. Aujourd’hui, l’humanoïde est lent, il lui faut beaucoup d’entraînement, il ne sait pas improviser… Mais à partir du moment où il apprendra dans le monde physique, comme un enfant, on peut imaginer que les applications seront infinies.
Pourquoi avons-nous choisi de fabriquer des automates qui nous ressemblent ? Est-ce pour un principe d’utilité ? Ou cela relève-t-il du fantasme ?
Les deux. Faire une créature à son image, c’est une histoire vieille comme l’humanité. On la retrouve dans les mythes grecs, avec Prométhée. On la retrouve dans la Bible, où Dieu seul crée l’homme à son image et où l’interdit des idoles est absolu : refaire ce geste, fabriquer un être qui nous ressemble, a quelque chose de sacrilège. Et puis il y a toute une littérature, avec évidemment Frankenstein de Mary Shelley, dont le sous-titre est « Le Prométhée moderne ». Ce qui est intéressant, c’est qu’en Asie, l’appréhension est très différente : le robot, c’est le compagnon, celui qui va aider. C’est plutôt une figure positive. Mais pour en revenir à l’Occident : oui, la fascination existe depuis toujours et, avec elle, cette inquiétude terrible d’enfanter une créature qui échappe à son créateur. Donc, il y a une part de fantasme. Mais il y a aussi une explication très pragmatique, qu’Isaac Asimov donnait en 1954 dans Les Cavernes d’acier : notre monde est fait pour les hommes. Jusqu’à maintenant, les usines se construisaient autour des gros robots industriels. Avec l’humanoïde, c’est l’inverse : c’est le robot qui entre dans une usine faite pour nous. Pour faire des tâches d’homme, il lui faut des mains, des bras, des jambes.
La France compte aujourd’hui 177 robots pour 10 000 salariés dans l’industrie (l’Allemagne, deux fois et demie plus). A quoi faut-il s’attendre ? Comment faire pour que cette révolution n’aggrave pas encore la fracture sociale, géographique, culturelle que la perte de l’emploi industriel a creusée en Occident ? Nos sociétés reposent quand même sur le travail…
Le risque est réel. Le scénario noir, on le connaît, c’est un monde à trois castes : des « cyborgs », qui auront tout pris de la technique, qui auront des puces et vivront peut-être jusqu’à 500 ans. Des « Amish », qui auront tout rejeté, des sortes de poètes qui vivront beaucoup moins longtemps parce qu’ils n’auront rien voulu accepter de ce monde-là. Et, entre les deux, un nouveau prolétariat qui entretiendra les machines et produira l’énergie sans en partager les fruits.
… Ça ne fait pas très envie, votre affaire !
C’est terrifiant, et ce n’est pas écrit. Toute la question est : comment fait-on pour que cette révolution industrielle ne crée pas plus de clivages, mais qu’au contraire elle inclue davantage ? D’abord, il ne faut pas la subir. Il faut essayer de la dompter, comprendre ce qu’elle va apporter et comment on va en répartir les richesses.
Evidemment, les robots vont remplacer les emplois les plus pénibles, et c’est une chance pour tous ceux dont la vie est abîmée par des métiers très durs. Par ailleurs, vous citiez l’Allemagne : deux fois et demie plus robotisée que nous, avec une industrie qui pèse deux fois plus dans son économie. Une usine qui ne se robotise pas ne garde pas ses emplois, elle ferme ou elle part. A l’inverse, la robotique ouvre la voie à une grande relocalisation : quand le coût du travail pèse moins, un pays désindustrialisé peut rapatrier ses usines et la valeur ajoutée. Des tâches vont disparaître, mais d’autres vont naître et il faudra des gens pour installer toutes ces nouvelles machines, les piloter, les réparer. C’est l’enjeu majeur : créons une Ecole 42 de la robotique, de nouvelles filières à l’université, des formations en entreprise. Et il faut se poser les bonnes questions. Quels métiers faut-il préparer ? Que ferons-nous du temps gagné ? Comment s’assure-t-on aussi que tout cela ne profite pas qu’à quelques-uns ?
Comme toutes les révolutions technologiques, celle des robots pose une question de souveraineté et d’équilibres mondiaux… Où en est-on, en gros, dans cette nouvelle course technologique ?
S’il fallait brosser le portrait à gros traits : la Chine est très en avance sur le corps des robots, le hardware ; les Etats-Unis sont très en avance sur l’intelligence artificielle, donc sur le cerveau des robots, le software. Et nous, nous sommes au milieu. La Chine se prépare à cette révolution depuis quarante ans. Autour de Shenzhen, dans le delta de la rivière des Perles, vous avez la Silicon Valley chinoise : une profusion d’usines qui, toute la journée, produisent des robots. Des capacités industrielles phénoménales, des moyens colossaux, une compétition féroce, et un environnement où tous les composants d’un robot sont immédiatement disponibles. Les Etats-Unis, eux, ont moins de capacités industrielles, mais ils ont les plus grandes entreprises d’intelligence artificielle. Et entre les deux se mène une guerre sans merci : les Américains viennent de fermer leur marché aux nouveaux robots étrangers, chinois en tête, comme pour la voiture électrique. Chacun protège ses joyaux.
Et nous, au milieu, on pourrait se dire : la bataille est perdue. Mais elle ne l’est pas du tout ! La première révolution de l’IA devrait justement nous faire dire : pas deux fois la même erreur. Il y a même un « moment français » : nous avons des ingénieurs exceptionnels, des entreprises que l’Europe nous envie. Il n’y a qu’une entreprise d’intelligence artificielle en Europe qui soit dans la course face à Anthropic, OpenAI ou DeepSeek : c’est Mistral. Et nous avons des champions en robotique : Exotec dans la logistique, Wandercraft et UMA dans l’humanoïde, Genesis AI dans l’IA des robots.
L’Europe s’est largement désindustrialisée. A-t-on les capacités industrielles nécessaires pour produire les « robots » ?
Sans doute pas. Mais on sait faire « maison » pour tout ce qui est critique : dans la défense, par exemple, où vous ne pourrez pas vous permettre d’avoir un robot qui vient de l’étranger. Pour le reste, il est temps de comprendre ce que veut dire « redevenir gaulliens ». La priorité absolue, c’est d’investir dans nos entreprises, de les soutenir, de soutenir la demande. Et ensuite de dire : on peut importer du hardware chinois, utiliser du software américain, mais à nos conditions. Qui veut vendre ici produit ici, laisse les données en Europe, et nous devons pouvoir changer de fournisseur. Nous sommes un très gros marché pour les deux : cela se négocie.
Des dépendances choisies, en somme…
Et un peu d’habileté ! C’est ce que de Gaulle faisait très bien : jouer les puissances les unes contre les autres, surtout quand elles sont à ce point rivales.
On a parfois l’impression d’avoir perdu « le logiciel politique » de la puissance publique, de la vision stratégique, et les leviers qui allaient avec… Vous qui avez vu le pouvoir de l’intérieur, quelle est votre expérience sur la question ?
Sur la question de la perte des leviers, je suis toujours un peu dubitative. Le général de Gaulle, quand il est tout seul à Londres, quels sont ses leviers ? A part le fait qu’il y croit, qu’il est infiniment stratège, et que quand les Américains le snobent, il va frapper à la porte de l’ambassade soviétique ? Les leviers, ce sont aussi ceux qu’on se donne ! C’est le récit qu’on raconte. Nous ne sommes pas rien ! Nous avons des entreprises, des talents, nous sommes un gros marché. En revanche, il faut être stratège et se servir de ce qu’on a : la norme, la commande publique, l’accès à notre marché. Bien sûr, le monde tel qu’il avance a de quoi inquiéter. Bien sûr, l’Europe a perdu beaucoup de ses positions, et, y compris en raison de notre démographie, on peut avoir l’impression d’un essoufflement. Mais je ne crois pas du tout à la fin de l’aventure européenne. Et le pouvoir politique reste au cœur de tous ces sujets.
L’Europe se réveille-t-elle vraiment ? On a parfois l’impression qu’elle cherche à masquer son désir d’impuissance en prétendant être « l’adulte dans la pièce »…
Le problème de l’Europe, c’est de vouloir faire le bon élève. Or plus personne ne fait le bon élève. Dans une classe où c’est le chaos, personne ne vous sait gré d’écouter la maîtresse ! Il faut qu’on se départe d’une certaine naïveté, qu’on s’appuie sur nos forces, qui sont réelles, qu’on voie à long terme et que l’on soit rusés. Vraiment rusés. Parce que la partie n’est pas finie.
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Author : Anne Rosencher
Publish date : 2026-10-13 15:30:00
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