C’est Gabriel Attal qui s’interroge : quand viendra le jour où David Lisnard dépassera Bruno Retailleau dans les sondages ? C’est un cadre d’Horizons qui prévient Edouard Philippe : « J’entends beaucoup parler de lui. » C’est Michel Barnier qui est accosté dans un restaurant parisien : « Qui va gagner ? Moi, je vois Lisnard ! » Dans une campagne présidentielle comme dans une course cycliste, il y a des moments. Celui-ci en est un que le maire de Cannes, redoutable sur les réseaux sociaux – à l’image de ce tweet le 5 octobre « Ne perdez plus de temps à essayer de me convaincre : je vais voter pour moi » – sait souligner, exploiter, amplifier : il se passerait quelque chose.
Jeudi, un sondage Ifop le situe pour la première fois à 6 %, devant Bruno Retailleau. Si la configuration retenue par l’institut est certes baroque – Edouard Philippe, Gabriel Attal, Dominique de Villepin et François Ruffin sont sur la ligne de départ -, le résultat fait son petit effet. Un intime de Bruno Retailleau a disséqué les chiffres de l’enquête pour comprendre les ressorts de ce curieux phénomène. « On me parle de lui », entonne en chœur la classe politique. Qui est ce « on » ? De l’avis général, un écosystème de chefs d’entreprise et de partisans d’une droite libérale, tel cet homme d’affaires surpris de voir revenir sans cesse l’hypothèse Lisnard depuis la mise en retrait de Jordan Bardella. Mais pas seulement. Une sénatrice de droite a été alpaguée par ses voisins comme par d’anciens camarades de classe sur le fondateur de Nouvelle Energie. Un dirigeant de Renaissance reconnaît que le nom circule même chez certains militants du parti. Un ministre a été surpris de voir des jeunes membres de sa famille s’échanger des vidéos sur TikTok. Comme ce clip façonné à l’IA où le maire de Cannes débloque les lycées sur fond de Dr. Dre.
Un temps proche de Macron
« Ceux qui sont dans le vent ont un destin de feuille morte », avait dit en 1994 Jacques Chirac, citant Jean Guitton, pour se moquer d’Edouard Balladur. Aujourd’hui, la mode Lisnard est bien là, entretenue sur les antennes Bolloré. Pascal Praud, en toute neutralité journalistique bien sûr, ne manque pas une occasion de dire un jour de septembre « David Lisnard, je le trouve formidable ! Il est extraordinaire », de répéter le mois suivant « il a le mérite de la clarté ». Ce mercredi, le JDNews lui consacre sa une : « Il se passe quelque chose » – qui mieux que l’intéressé pour le dire ?
Il ne faut pas mépriser les moments, ils disent quelque chose. La nature a horreur du vide, or Edouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau peinent à se faire entendre. De plus, le dégagisme est porteur, le maire de Cannes n’a jamais exercé de responsabilité exécutive nationale – même si les macronistes se rappellent encore les offres de service qu’il faisait au moment où le futur président de 2017 prenait son essor. « Tu vas être président de la République », glisse-t-il un jour à Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie. David Lisnard se fait même conseiller stratégique : « 2017 sera l’élection du renouvellement. Il faudra te lancer en 2017 et pas en 2022. »
Bras d’honneur aux chapeaux à plumes
Le ton a changé. « Je ne veux pas être assimilé au macronisme », assure-t-il en août sur BFMTV. Le dégagisme tient parfois à peu de chose. Au sortir des législatives 2024, David Lisnard devise au téléphone avec le chef de l’Etat. « On est dans la m… », admet Emmanuel Macron. Il reçoit le maire de Cannes fin août à l’Elysée dans le cadre de consultations avant la nomination du Premier ministre. L’échange se passe bien. On se tutoie, on parle de consensus à trouver autour de la politique de l’offre et des questions régaliennes. L’Azuréen plaide pour un accord avec LR afin de sortir le pays de l’ornière. Puis rien. Michel Barnier entre à Matignon. Le nom de David Lisnard circule pour entrer au gouvernement – lui-même n’exclut pas d’être ministre – avant de s’évaporer.
Le voilà donc vierge de tout stigmate macroniste. « Qu’ils s’en aillent tous », professait Jean-Luc Mélenchon. « Un monde tient le pouvoir, échoue et nous fait des leçons », scande en écho David Lisnard sur CNews. Par qui commencer ? Dégager le président actuel, motivation très puissante dans le pays, dégager les barons locaux aussi : David Lisnard s’est affiché avec Eric Ciotti, réprouvé par la droite gouvernementale depuis son départ de LR, dans la dernière ligne droite de la campagne municipale à Nice, à l’avant-veille du second tour. L’époque est à apprécier tout bras d’honneur à des chapeaux à plumes. Un vrai libéral doit-il s’embarrasser des convenances ? « Si j’avais dû faire l’union des droites, je l’aurais fait en 2024 avec Ciotti », assure-t-il tout de même à un élu inquiet de ce rapprochement.
Dégager les responsables, se dégager aussi du premier des responsables des maux français aux yeux d’une bonne partie de l’opinion, à savoir l’Etat. Ce discours-là suscite un écho certain et peut être volontiers perçu ou assimilé à une attaque du système politique, entendue toujours avec plaisir. Que les comptes, au sein de cet Etat, soient à ce point mal tenus est un argument de poids. « Les intérêts de la dette représentent sept fois le budget de la justice », scandait-il avant l’été. Pour son meeting de Cannes le 29 août dernier, David Lisnard, sans citer le nom du président argentin Javier Milei, a plusieurs fois lancé son cri de ralliement, « Afuera ! » : dehors, dehors les structures administratives et les ministères qu’il souhaite supprimer. Dehors, les politiques tout court. A l’image du discours de Sarah Knafo contre les « politiciens ». Et tant pis si David Lisnard préside la très institutionnelle association des maires de France depuis 2021.
Un dégagisme libéral
Son libéralisme est aussi un dégagisme. Le 7 avril 2026, David Lisnard broie plusieurs textes de loi pour dénoncer la « bureaucratie » française. En d’autres temps, Alain Madelin a montré les limites du libéralisme électoral. Lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2002, il est monté à 6 % des intentions de vote avant de redescendre à 3,91 %. « Il ne s’exprime pas qu’avec des chiffres en parlant de la compétitivité des entreprises. C’est une réflexion plus globale de la société. Madelin a caricaturé le libéralisme », défendait en 2023 le président de la région Normandie Hervé Morin, proche de David Lisnard. Le libéralisme du maire de Cannes est encore d’atmosphère. Quand viendra le temps des propositions précises, son aura dégagiste pourrait en prendre un coup. Dans ce courant de pensée, l’ode à la liberté cache souvent des mesures impopulaires. Parlez-en à François Fillon, étrillé dès sa victoire à la primaire de 2016 pour sa réforme de la sécurité sociale.
Lui fonce. Jusqu’où ? Ceux qui le connaissent l’admettent : David Lisnard a une haute idée de lui-même. Son rapport avec l’ambition est plus ambivalent. Après la présidentielle 2022, un cadre LR l’encourage à prendre le parti et à multiplier les matinales. Le maire est sceptique, y compris pour des raisons logistiques. « C’est très compliqué de faire de la politique nationale depuis Cannes, et je n’ai pas de logement parisien », confiait-il au printemps 2022. Lors d’un déjeuner commun il y a deux ans, un ancien ministre de droite est frappé par « l’envie » de l’édile. Les deux hommes rentrent ensemble quand David Lisnard reçoit une invitation d’Europe 1 pour sa matinale du lendemain. Il décline, jugeant qu’il n’a rien de neuf à dire.
Le cas Retailleau
L’ambition grimpe, avec constance. Après l’installation, à la rentrée de 2023, du siège parisien de son mouvement Nouvelle Energie, David Lisnard explique à Eric Ciotti qu’il « engrange ». « Il a un discours plus humble en privé qu’en public », note alors l’ancien président de LR. En septembre, un ministre LR a droit aux mêmes formules sages. « Je vais pousser le truc aussi loin que je puisse. » Pourquoi ne pas constituer un groupe de libéraux à l’Assemblée ?
Les sondages et le bruit médiatique pourraient donner du corps à cette envie. Le camp Retailleau observe avec ambiguïté cette ascension. Le Vendéen insiste sur sa proximité idéologique et sa bonne entente avec le Cannois. Les retrouvailles – derrière sa candidature bien sûr – ont chez lui la force de l’évidence. « Cela aurait du sens qu’on se retrouve en novembre ou décembre », confiait-il récemment. A un visiteur, il glissait à la rentrée que le ralliement de David Lisnard pouvait lui apporter trois ou quatre points, décisifs pour enclencher une dynamique. Encore faut-il que l’opportunité Lisnard ne se transforme pas en menace. La frontière est ténue entre les deux états.
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Author : Paul Chaulet, Eric Mandonnet
Publish date : 2026-10-16 14:30:00
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