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Camille Grand, ex-secrétaire général adjoint de l’Otan : « L’attitude des Etats-Unis facilite l’équation pour la Russie »

Ancien secrétaire général adjoint de l’Otan (2016-2022), Camille Grand dirige aujourd’hui l’ASD, l’association européenne des industriels de l’aéronautique, du spatial et de la défense. Fin connaisseur de la guerre en Ukraine, il analyse pour L’Express les conséquences des derniers revirements de Donald Trump, qui a conclu un accord pour acheter du diesel russe et fait pression sur l’Ukraine afin qu’elle cesse de frapper des raffineries russes.

Alors que les Etats-Unis ont, selon Kiev, coupé la fourniture de renseignements à l’Ukraine et restreint l’accès au système Starlink (dont dépendent de nombreux drones), le président ukrainien se retrouve en situation délicate. « Ce qui m’inquiète, c’est l’accumulation de trois facteurs : la nervosité du camp républicain américain avant les élections de mi-mandat, les conséquences du dossier iranien que Trump tente d’imputer au conflit russo-ukrainien, et sa tendance naturelle à écouter Poutine et à trouver raisonnables les deals que ce dernier propose », résume Camille Grand, sans exclure la possibilité où le président américain passe à autre chose après les midterms. Dépendant des Américains en matière de renseignement, les Européens ne sont pas en mesure de les remplacer actuellement de façon satisfaisante, alerte-t-il.

L’Express : En début de semaine, l’Ukraine n’a pas été alertée du lancement de missiles balistiques russes. Les Américains ont, selon Kiev, mis à exécution leur menace de cesser de partager des renseignements et limité les services de Starlink. Quelles seraient les conséquences si ces restrictions devenaient durables ?

Camille Grand : L’alerte avancée – le « early warning », qui signale le décollage des missiles – semble avoir été perturbée ou suspendue ; et les services Starlink ont visiblement été restreints. La coïncidence avec le reste de l’actualité fait penser à un choix politique, comme l’a dénoncé le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Sans tout couper, les Américains touchent à des capacités essentielles pour la protection des villes ukrainiennes comme pour la manière dont l’Ukraine mène la guerre.

L’alerte avancée est une capacité presque exclusivement américaine. En détectant le départ de missiles, elle permet de prévenir la population une dizaine de minutes avant l’impact plutôt qu’une ou deux. Face à une frappe de missile, la différence est considérable. Le sujet est crucial pour la protection des infrastructures et de la population ukrainienne. Quant à une limitation durable de Starlink – et plus précisément de sa version militaire Starshield – elle entraverait les frappes ukrainiennes de moyenne portée contre la logistique et les positions militaires russes dans les territoires occupés, ainsi que l’interception de certains drones ennemis.

Restons toutefois prudents. Après la fameuse altercation dans le bureau Ovale entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, en février 2025, les Américains avaient déjà coupé l’accès à pas mal de choses pendant quelques jours, avant de le rétablir. Tout cela pourrait ne plus être un sujet dans un futur proche. On connaît l’inconstance de Trump qui se laisse entraîner par Poutine, puis fait machine arrière quand il rencontre de la résistance.

L’épisode rappelle qu’Ukrainiens comme Européens ont tout intérêt à ne pas dépendre à 100 % des moyens américains. L’Ukraine manque déjà de missiles sol-air parce que les livraisons américaines ont été interrompues même quand elles sont payées par les Européens. C’est une conséquence indirecte de la guerre en Iran : Washington, qui ne peut servir à la fois les pays du Golfe, sa propre armée et l’Ukraine, a fixé ses priorités. Les trop fortes dépendances créent de la vulnérabilité.

Les Européens peuvent-ils prendre le relais ?

La réponse courte est : pas vraiment. Eutelsat et d’autres opérateurs européens offrent une partie de ces services, et la Commission européenne lance un programme de satellites qui, selon le commissaire à la Défense et à l’Espace Andrius Kubilius, sera meilleur que Starlink en 2029. Alors que l’enjeu pour l’Ukraine est de passer l’hiver, c’est hélas loin. L’alerte avancée et Starlink sont précisément les deux domaines où l’Ukraine est la plus dépendante et où remplacer les Américains est le plus compliqué.

Donald Trump a aussi annoncé un cessez-le-feu énergétique, dont Volodymyr Zelensky n’était, semble-t-il, pas informé et que les Russes ne respectent pas. Que dit cet épisode ?

D’abord, le caractère désordonné de l’administration américaine. Trump annonce à l’improviste un cessez-le-feu, comme il a multiplié les communiqués de victoire sur l’Iran ou le détroit d’Ormuz. Zelensky, habile, a pris la balle au bond : si le deal, c’est de ne plus toucher à aucune infrastructure énergétique, je signe. La réponse de Poutine a été de frapper une centrale électrique ukrainienne de plus.

Un tel cessez-le-feu serait pourtant concevable. Les deux camps auraient un intérêt bien compris à épargner ces infrastructures : l’Ukraine pour passer l’hiver, la Russie parce qu’elle a perdu une bonne partie de ses capacités de raffinage. Mais Poutine n’envisage de deal de son côté que de deux façons : la capitulation sans condition de l’Ukraine, ou qu’on arrête de l’attaquer, lui, sans qu’il ne cesse quoi que ce soit.

L’administration Trump envisagerait aussi d’empêcher les Européens d’acheter des armes américaines destinées à l’Ukraine. Peut-elle aller jusque-là ?

Il y a un paradoxe. Les Américains disaient : « On en a assez de payer, mais si les Européens paient, aucun problème. » C’est l’origine du programme PURL de l’Otan, qui finance avec de l’argent européen des armes américaines pour l’Ukraine. En pratique, peu de choses ont été livrées, surtout depuis la guerre en Iran. Et l’administration utilise désormais ce levier pour faire pression sur les Ukrainiens, afin qu’ils cessent de frapper les raffineries russes ou acceptent un plan de paix défini par Trump et Poutine.

On peut lire toute la séquence à la lumière des élections de mi-mandat aux Etats-Unis : un Trump qui cherche désespérément une victoire à annoncer et qui s’est convaincu – ou veut convaincre l’opinion – que la flambée du prix du gallon de diesel n’a rien à voir avec la guerre qu’il a lancée en Iran, mais avec la guerre russo-ukrainienne. Or les volumes de diesel russe évoqués ne représentent que quelques jours de consommation américaine. Ce n’est pas cela qui fera baisser les prix durablement.

Cette séquence a choqué en Europe…

Elle révèle au mieux l’incohérence de l’administration Trump, mais elle est surtout vécue comme une trahison par les Ukrainiens et les Européens. Ce n’est pas la première fois que Trump se retourne contre l’Ukraine et, chaque fois, Kiev a réussi à renverser la vapeur. Ce qui m’inquiète, c’est l’accumulation de trois facteurs : la nervosité du camp républicain américain avant les élections de mi-mandat, les conséquences du dossier iranien que Trump tente d’imputer au conflit russo-ukrainien, et sa tendance naturelle à écouter Poutine et à trouver raisonnables les deals que ce dernier propose. Séparément, chacun de ces sujets était gérable : quand Trump se laissait convaincre par Poutine, Ukrainiens et Européens lui expliquaient ensuite que ce n’était pas raisonnable, et il corrigeait le tir – Poutine a d’ailleurs été assez déçu des suites du sommet en Alaska d’août 2025. Cumulés, ces facteurs aboutissent à une administration qui cherche à tout prix un résultat décisif en quelques semaines, par des moyens plus que problématiques à l’égard de l’Ukraine. C’est ce qu’on appelle en anglais « a perfect storm » [un cocktail explosif, NDLR]. Par ailleurs, Trump est toujours remonté contre les Européens, qu’il juge insuffisamment solidaires sur l’Iran et dont il souligne les incohérences, puisqu’ils achètent encore du gaz russe.

Quelles conclusions Vladimir Poutine tire-t-il des annonces de Donald Trump ?

Il sait qu’il garde une influence sur Trump. Mais il est échaudé : ce qu’il obtient au téléphone ou en tête-à-tête ne dure pas forcément. Il empoche évidemment la séquence avec délice. Et en profite tant que ses missiles passent plus facilement. Sur le plateau télé du propagandiste russe Vladimir Soloviev, on se félicitait que le président des États-Unis demande à Poutine de l’aider à gagner les midterms.

Mais Poutine est empêtré depuis quatre ans et demi dans une guerre qui devait durer trois jours. Trump vient de lui faire un cadeau alors qu’il était dans une situation très bloquée. La séquence va-t-elle durer ? Rien n’est moins sûr. Que Trump fasse le jeu des Russes par incompréhension ou par cynisme, le résultat est le même. Mais je me méfie de l’idée d’un « tournant » : j’ai vu trop souvent l’administration Trump tourner casaque.

La presse américaine évoque un « grand deal », qui sacrifierait les Ukrainiens. Est-ce crédible ?

C’est le fantasme d’un Trump qui n’a pas renoncé au prix Nobel de la paix. Mais il se heurte à trois obstacles. La résilience extraordinaire des Ukrainiens, d’abord : on ne voit pas pourquoi ils céderaient parce que Trump le demande – sinon, ils l’auraient fait l’an dernier. Le soutien de l’immense majorité des Européens, ensuite, qui se sont largement substitués aux États-Unis pour l’aide financière et militaire. Le maximalisme russe, enfin. Quand Trump a fait pression sur Zelensky au début de son mandat, en lui expliquant qu’il n’avait « pas les cartes en main », Poutine aurait pu jouer le partenaire raisonnable. Il a au contraire posé des exigences extravagantes : le reste du Donbass qu’il ne contrôle pas, un changement de gouvernement à Kiev, la démilitarisation de l’Ukraine, la révision des déploiements sur le flanc est de l’OTAN. Il reste convaincu qu’il lui faut une victoire complète.

Comment voyez-vous ce cinquième hiver de guerre ?

Extrêmement compliqué. C’est une guerre d’attrition, qui ressemble beaucoup à celle de 1914, et qui se joue sur trois fronts. Le front militaire, d’abord, est bloqué. Les Russes n’ont pas progressé significativement depuis des années : quelques mètres par jour quand ils avancent – à ce rythme, un escargot serait arrivé plus vite à Varsovie. Et les Ukrainiens semblent même avoir reconquis un peu de terrain.

Le deuxième front est économique. La grande inconnue est de savoir si la Russie peut rester indéfiniment en économie de guerre. D’où l’importance des sanctions sur le pétrole russe. En face, les Russes cherchent à briser l’économie ukrainienne en détruisant son infrastructure énergétique et en essayant d’utiliser leurs relais en Europe afin de couper ou de limiter l’aide européenne. Mais on a eu tendance à sous-estimer la résilience des Ukrainiens.

Le troisième front est le moral. Je sens en Ukraine une vraie lassitude de la population face aux bombardements, mais aucune envie de capituler. Même dans les villes martyres proches du front, les gens restent. Ils s’accrochent, c’est impressionnant.

L’attitude américaine complique l’équation militaire et économique pour les Ukrainiens et la facilite pour les Russes. Mais Trump peut aussi passer à autre chose après les midterms. Il y a peu, il semblait impressionné par la capacité des Ukrainiens à tenir.

Bloquée sur le front, la Russie frappe les civils pour briser leur moral. Est-ce une stratégie qui peut mener quelque part ?

Non. La stratégie russe se fait au fil de l’eau. Poutine voit bien qu’il n’avance pas, mais il a rendu cette guerre existentielle, de manière insensée. Sa tactique consiste à attendre des situations favorables, comme les midterms, qui mettent la pression sur Trump. Ou la présidentielle française, en espérant qu’un candidat plus sensible à ses vues bloquera l’aide européenne, dernier obstacle à sa victoire dans sa vision du monde.

Il aurait pu se contenter d’un cessez-le-feu géographiquement imparfait et le vendre à sa population. Il est resté sur des buts de guerre maximalistes, sans stratégie pour les atteindre, en sacrifiant un millier d’hommes par jour. Entre un million et un million et demi de Russes tués ou mis hors de combat, pour un pays de moins de 150 millions d’habitants, c’est délirant. Dans certaines régions reculées de Sibérie, où l’on recrute plus facilement, les déclins démographiques sont comparables à ceux de la France pendant la Première Guerre mondiale. Poutine joue donc la montre sans stratégie claire pour l’emporter.

Si Washington cessait totalement de livrer des armes, le front basculerait-il ?

Si ce qu’on a vu ces derniers jours persiste – plus de livraisons, même payées par les Européens, des restrictions sur le renseignement et Starlink, ainsi qu’une forte pression politique –, le jeu va se compliquer encore pour les Ukrainiens, qui s’étaient à peu près adaptés à Trump. Mais ils ne vont pas s’effondrer. Nous sommes dans la cinquième année de guerre, et le front tient, de même que le moral de la population, bon an mal an. Aucune des deux parties ne peut l’emporter militairement. Ce que feront les Américains peut compliquer la situation de l’une ou de l’autre, sans forcément décider de l’issue du conflit.

On ne voit donc toujours aucune issue ?

Cette guerre s’arrête demain si Poutine décide qu’elle s’arrête. Les Ukrainiens sont prêts à accepter au moins un cessez-le-feu, dès lors qu’on ne leur impose pas une paix humiliante qui mettrait fin à la nation ukrainienne. La Russie n’est manifestement pas intéressée.

Il existe une autre issue : un cessez-le-feu sans concession définitive, obtenu par épuisement des acteurs. Un peu comme à la fin de la guerre de Corée : chacun s’est retrouvé à peu près sur la ligne de départ, et le cessez-le-feu dure encore aujourd’hui. Mais cela suppose que Poutine renonce à ses ambitions totales, et que les Ukrainiens acceptent de vivre avec la menace russe en étant protégés par des garanties de sécurité. Carl Bildt, l’ancien Premier ministre suédois, disait l’autre jour qu’il n’y aurait pas d’issue durable tant que Poutine serait là. Il a sans doute raison.

La divine surprise pour Poutine a été l’arrivée de Trump, qui a fissuré le front occidental de soutien à l’Ukraine. Mais pas, jusqu’ici, de manière décisive : parce que Trump change d’avis presque tous les jours, et parce que les Ukrainiens ont renforcé leur résilience. En 2022, tout dépendait des livraisons étrangères ; aujourd’hui, l’essentiel de la guerre des drones se fait avec des armes fabriquées en Ukraine.



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Author : Propos recueillis par Cyrille Pluyette

Publish date : 2026-10-17 10:00:00

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