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« Ladies impitoyables » : les drôles de dames des lettres anglaises

L’affaire est entendue : pour ceux qui cherchent le dandysme en littérature, tous les chemins mènent à Londres. L’histoire ne se réduit pas aux excentriques à la Horace Walpole, les dames aussi ont apporté leur pierre à l’édifice. Vous auriez aimé être fille de pasteur, vous ne parvenez pas à vous sevrer de votre addiction au thé, vous portez des robes Laura Ashley en tissu Liberty, vous rêvez d’un cottage dans le Kent et vous vous souvenez avec nostalgie de l’adaptation d’Avril enchanté par Mike Newell (qui réalisa ensuite Quatre mariages et un enterrement) ? Alors Ladies impitoyables remplacera avantageusement les scones lors de votre prochain five o’clock. Sur 300 pages pleines de culture, de finesse et d’humour, Constance Jean propose une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin. Dès l’introduction, elle écarte de son panthéon personnel Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot et Virginia Woolf, trop célébrées à son goût, et se concentre sur des figures moins connues en France.

Le Lagarde et Michard british de Constance Jean s’ouvre sur Aphra Behn, née un an après Racine (soit plus d’un siècle avant Jane Austen). Précurseure du roman anglais et dramaturge qui créa une quinzaine de pièces de son vivant, elle repose dans la chapelle attenante à l’abbaye de Westminster, sous cette épitaphe : « Ci-gît une preuve que l’esprit n’est jamais une défense suffisante contre la mort. » L’esprit, mélange de flegme (never complain, never explain) et de drôlerie, est la marque de fabrique des femmes réunies dans ce livre. Constance Jean enchaîne avec Vita Sackville-West, la plus aristocratique du lot, née à Knole et morte à Sissinghurst – deux splendides châteaux qu’il faut avoir vus avant de quitter ce monde. Si Le Défi, unique roman lesbien de la maîtresse de Violet Trefusis et Virginia Woolf, n’est pas ce qu’elle a fait de mieux, souvenons-nous de Toute passion abolie, de La Traversée amoureuse ou de l’étonnant Grand Canyon. « Pour dire l’horreur, Sackville-West use des moyens d’un peintre de miniatures. Tout est suggéré en discrétion dans un pastel de tons poudrés », note justement Constance Jean.

Avec Elizabeth Goudge et son Pays du dauphin vert, on retombe en enfance : « Christianisme, navigation et esprit d’aventure, enivrant cocktail ! Faire lire Goudge à son enfant constitue le plus sûr viatique pour faire de lui plus tard un lecteur de Melville, de Péguy, de Marie Noël, de Claudel, de Giono, relecteur de Melville… car enfin ce roman-fleuve n’était pas moins fou et moins ambitieux que ne le seront L’Echange, Partage de midi et Le Soulier de satin. » Rappelons que la femme de lettres retranchée dans le Devon a enchanté les jeunesses de J. K. Rowling et Hayao Miyazaki, qui citent tous les deux Le Cheval d’argent comme une référence majeure.

Sur ces précisions, place à notre préférée, Elizabeth von Arnim, romancière si subtile et touchante, dotée de « la légèreté grave de Stendhal ». « Tout comme les Beatles, son œuvre peut accompagner chaque instant de la vie », ajoute Constance Jean. Chez la cousine de Katherine Mansfield, outre Avril enchanté déjà évoqué, il convient d’avoir lu au moins deux autres titres : Vera, récit acide d’une emprise amoureuse (bien avant que ça devienne un poncif), et surtout Love, qui raconte le trouble d’une veuve qui s’éprend d’un homme nettement plus jeune. Ceux qui comme Amélie Nothomb adorent la Colette de Chéri, La Fin de Chéri et La Naissance du jour ne pourront qu’être émus par Love…

Après avoir portraituré ces « fugueuses », Constance Jean consacre une partie aux « redoutables ». Ivy Compton-Burnett ouvre le bal. Graham Greene la vénérait, Virginia Woolf la vomissait. On peut commencer par Frères et sœurs, inspiré de la mort de son frère, tombé à la bataille de la Somme, et se référer à l’avis sage de David Lodge : « Au moins la moitié des livres d’Ivy Compton-Burnett sont des classiques, selon le seul critère qui importe vraiment – on peut les relire sans lassitude. Elle a sans doute été la romancière anglaise la plus novatrice de la seconde moitié du XXe siècle. » Muriel Spark comptait elle aussi David Lodge parmi ses fans, ainsi qu’Ian McEwan. Sa vie fut un enfer (elle fut mariée à un fou au sens strict) mais elle s’en sortit grâce à la littérature. Constance Jean la compare à Nabokov – elle rapproche Les Consolateurs de La Vraie vie de Sebastian Knight et Une serre sur l’East River de Feu pâle. Puis vient le tour de Penelope Fitzgerald, lauréate du Booker Prize en 1979 pour A la dérive. Laissons la parole à Julian Barnes, le plus fervent admirateur de cette femme atypique qui attendit d’avoir atteint la soixantaine pour publier : « Son attitude était timide et plutôt distraite, comme si la dernière chose qu’elle voulait, c’était d’être prise pour ce qu’elle était : le meilleur auteur de romans anglais vivant ; aussi se comportait-elle comme si elle n’était qu’une innocente grand-mère aimant surtout faire des confitures et ne sachant guère se débrouiller dans le monde. Ce n’était pas très difficile, puisqu’elle était en effet une grand-mère, qui – une des révélations majeures de sa correspondance – faisait volontiers des confitures (et du chutney)… »

Cerise sur le sponge cake, Constance Jean consacre un chapitre bonus à « une inconnue nommée Agatha Christie ». Il est dommage de réduire l’illustre créatrice d’Hercule Poirot et Miss Marple à sa caricature de reine du crime. « Que serait la vie sur Terre sans Agatha ? », se demandait Vita Sackville-West, qu’on imagine pourtant peu plongée dans des enquêtes policières. Il faut lire l’autobiographie de cette femme d’abord mal mariée (une constante chez ces esprits d’élite) qui fut également une pionnière du surf à Honolulu et rencontra son Darcy en la personne de l’archéologue Max Mallowan, de quatorze ans son cadet – se consoler dans les bras d’un gamin, autre remède courant chez les meilleures romancières. On connaît la phrase de l’auteure de Mort sur le Nil : « Faites comme moi, épousez un archéologue. C’est le seul homme qui vous regardera avec de plus en plus d’intérêt à mesure que passeront les années. »

Arrivé à la fin de ces Ladies impitoyables, on sent que Constance Jean en a sous le pied. Dans une annexe, elle présente son banc des remplaçantes – on y trouve notamment Edith Olivier, Elizabeth Bowen, Nancy Mitford ou Anita Brookner. Elle salue aussi celles qui auraient « mérité » d’être anglaises – dont Edith Wharton, Joan Lindsay, Margaret Atwood et Lionel Shriver. Casting royal ! On ne lira pas chez Elizabeth von Arnim et ses consœurs de propos à l’emporte-pièce. Cette « histoire littéraire parallèle » établie par Constance Jean s’est écrite au nom de l’art et non de la sociologie ou du militantisme. Tout au long de « ce tombeau d’une forme d’écriture minoritaire en voie d’extinction », l’essayiste loue « l’usage de la ruse » et « l’irrévérence, l’indocilité de ces femmes » : « Leur destin dessine une leçon de féminisme, aux antipodes des formes qu’il revêt aujourd’hui. » Puissent ces Ladies impitoyables atteindre le maximum de jeunes lectrices d’aujourd’hui, afin que dans quelques années arrivent en librairie des héritières contemporaines de ces grandes dames.

Ladies impitoyables. Fragments d’une contre-histoire de la littérature anglaise au féminin, par Constance Jean. Le Cherche Midi, 297 p., 26,90 €.



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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld

Publish date : 2026-10-17 08:00:00

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