La liberté de manifester et l’ordre public ne s’opposent pas. Garantir l’une suppose de faire respecter l’autre. Dans une démocratie, l’Etat détient le monopole de la violence légitime. Elle doit être nécessaire, proportionnée et contrôlée pour imposer respect et autorité. Cela s’appelle l’ordre républicain.
Notre modèle de maintien de l’ordre, pensé pour des foules organisées, affronte depuis des années des violences diffuses, peu encadrées, souvent sans interlocuteurs. Les émeutes de juin 2023 après la mort de Nahel Merzouk l’ont montré : mairies, écoles et commissariats incendiés, jusqu’au domicile d’un maire attaqué avec sa famille. Ces violences devaient être sanctionnées avec fermeté. Le mouvement lycéen actuel, plus politique, très hostile à la police, est marqué par des agressions contre les forces de sécurité (937 blessés) et, fait inédit, contre les personnels de l’Education nationale (149), et par des jeunes blessés (248), dont plusieurs grièvement, lors d’interventions policières. En marge des manifestations, des groupes très violents (black blocs, ultragauche, jeunes délinquants) et mobiles, grâce aux réseaux sociaux, affrontent les forces de l’ordre, pillent les commerces, dégradent des bâtiments publics et le mobilier urbain.
Ce 17 octobre, un palier a été franchi dans plusieurs grandes agglomérations. Je n’accepte pas que l’on utilise les expressions « violences policières » et « la police tue ». C’est irresponsable et dangereux. Nos forces interviennent pour protéger les personnes et les biens dans une société fracturée, plus violente, face à des individus qui veulent « se faire des flics ». Les fautes individuelles doivent être sanctionnées, sans faire le procès d’une institution tout entière. N’inversons pas l’ordre des valeurs et n’ignorons pas le malaise profond qui traverse la police.
Abordons la question des armes
Le maintien de l’ordre est un métier. CRS et gendarmes mobiles doivent en rester le socle. Mais ils ne suffisent plus en nombre : BAC, compagnies d’intervention et brigades de gendarmerie sont engagées, souvent sans formation, d’où des dérives. Il faut mettre fin au suremploi des forces mobiles, détournées de leur cœur de métier, former tous les effectifs généralistes à un socle commun et les placer sous le commandement unique de la force spécialisée. Les principes demeurent intangibles, mais leur déclinaison doit s’adapter territorialement (villes, ZAD, zones rurales, outre-mer).
Abordons franchement la question des armes. Pendant la crise des gilets jaunes, plus de 13 000 tirs de LBD ont été recensés en quatre mois ; des manifestants ont perdu un œil ou une main. On ne désarme pas des forces confrontées à des groupes agressifs, organisés et équipés. Mais ces armes doivent servir à se protéger et à faire cesser une violence, jamais à disperser une foule ou à punir. Cela suppose de renoncer à la grenade de désencerclement, que la France est presque seule en Europe à utiliser, et de réserver le LBD à des tireurs habilités, face à une violence caractérisée, avec caméra-piéton et traçabilité de chaque tir. Entre la grenade lacrymogène, qui frappe sans discernement, et le LBD, qui peut blesser gravement, l’éventail est trop étroit. Il faut plus de lanceurs d’eau et de moyens de marquage à distance. Une force sans outil intermédiaire finit par recourir à l’outil le plus dur.
Enfin, le maintien de l’ordre ne se joue pas que le jour J. Il commence par le renseignement et par la dissolution des groupes violents. Pendant la manifestation, il faut savoir dissocier vite les violents d’une foule pacifique nombreuse, sans interpellations hasardeuses. Après, l’exploitation des images par des cellules d’enquête dédiées est plus efficace. La qualité de la preuve doit devenir un objectif de la manœuvre, au même titre que la sécurité des agents, pour interpeller, juger et condamner.
Cette nouvelle donne exige une refonte en profondeur de la doctrine. L’Etat sait disperser mais pas parler et négocier. Il nous manque ce que nos voisins allemands ou britanniques construisent : contacts avec les organisateurs en amont, équipes de liaison, sommations audibles et compréhensibles pendant, information de la foule en temps réel, y compris par les réseaux sociaux. La désescalade n’est pas une faiblesse, elle isole les violents. Notre société a perdu le sens du dialogue et du compromis.
Une génération qui manifeste n’est pas une menace à contenir, c’est une parole à entendre, celle du sentiment d’être sacrifiée et d’une angoisse face à l’avenir. Si le pouvoir ne sait pas l’écouter, les démagogues incendiaires s’en chargeront, et la rue restera son seul langage. Aujourd’hui, l’Etat est à genoux : il doit se relever.
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Author : Manuel Valls
Publish date : 2026-10-18 07:11:00
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