IntelliNews

« La Russie sera la troisième puissance mondiale, l’Europe se désintégrera » : les prédictions choc de Peter Turchin

Il est le fondateur de la cliodynamique, discipline qui ambitionne de modéliser le passé pour mieux expliquer l’avenir, et l’un des intellectuels les plus influents au monde. Professeur émérite à l’université du Connecticut, chef de projet au Complexity Science Hub à Vienne, Peter Turchin a été révélé au public français par Le Chaos qui vient, qui vulgarisait ses travaux. Les éditions du Cherche-Midi publient le 22 octobre le passionnant Le Déclin des empires, essai plus ancien dans lequel le chercheur tente de comprendre pourquoi les empires naissent, s’étendent et puis déclinent.

En avant-première pour L’Express, Peter Turchin nous détaille sa théorie de l’Histoire basée sur des cycles. Surtout, il livre des prédictions détonantes sur les empires actuels, Russie, Chine, Etats-Unis ou Europe.

L’Express : Peut-on faire des prédictions fondées sur l’Histoire ?

Peter Turchin : Ce livre a été publié il y a vingt ans. J’y ai fait quelques prédictions, et, étonnamment, la plupart d’entre elles se sont réalisées. En 2010, dans un article paru dans Nature, j’avais annoncé que les Etats-Unis connaîtraient une période d’instabilité politique autour de 2020. Dans le livre, j’expliquais que la Chine était en passe de devenir une puissance hégémonique. Ce n’est pas encore le cas, mais compte tenu de l’affaiblissement des Etats-Unis et du renforcement de la Chine, ces deux pays se trouvent à des phases différentes de leurs cycles. Par ailleurs, j’écrivais que la Russie, si elle arrivait à assimiler la Tchétchénie après la seconde guerre dans la région, deviendrait à nouveau une grande puissance. J’évoquais aussi la possibilité d’un califat islamique, du fait de la pression exercée au Moyen-Orient par les pays occidentaux, avec notamment la guerre en Irak. Daech, a imposé un « califat » éphémère, mais qui contrôlait un vaste territoire en Irak et en Syrie.

Les mécanismes de l’Histoire que ce livre révéle fonctionnent. Ils ne permettent bien sûr pas de faire des prédictions précises sur le moment où les événements se produiront. Mais ils aident à comprendre les facteurs à l’origine des hauts et des bas des empires.

Qu’entendez-vous par « empire » ?

C’est un grand Etat, généralement multiethnique car unifiant des territoires vastes, avec une structure interne complexe. Les régions proches du centre sont davantage contrôlées que les autres. De ce point de vue là, les Etats-Unis ou l’Union européenne sont deux types d’empires.

Une notion importante dans votre théorie est celle de « frontières méta-ethniques ». En quoi joueraient-elles un rôle clé dans la naissance des empires ?

Les frontières méta-ethniques sont des lignes de fracture qui séparent des régions très différentes sur le plan culturel. Les frontières méta-ethniques les plus importantes entre le Ier millénaire avant J.-C. et le début du XVIe siècle étaient celles entre les populations pastorales des steppes et des empires comme la Chine, la Perse ou la Russie, qui ont vu le jour à ces frontières des steppes. L’idée fondamentale, c’est que si l’on soumet des populations à une pression, comme c’est le cas à une frontière, cela crée les conditions pour qu’elles deviennent plus coopératives. Cette pression peut soit anéantir les mouvements émergents, comme avec Daech, soit leur permettre de survivre et de s’étendre. Les frontières méta-ethniques sont ainsi propices à l’émergence de nouvelles formes politiques. La plupart sont écrasées, mais en général, l’une d’entre elles se développe et devient un nouvel empire.

Dans le livre, j’examine par exemple la longue histoire d’interactions entre les Russes et les peuples turco-mongols de la Grande Steppe eurasienne (les Tatars pour faire simple). Ces Tatars, sous le commandement de Batu, petit-fils de Gengis Khan et premier chef de la Horde d’or, ont conquis la Russie au XIIIe siècle. En revanche, à partir du XVIe siècle, les Russes ont entamé leur propre campagne de conquête, qui a finalement conduit à l’intégration de la majeure partie de la Grande Steppe au sein de l’Empire russe.

Aujourd’hui, on voit des tensions entre l’Otan et la Russie, et dans une moindre mesure entre la Chine et les Etats-Unis autour Taïwan. L’Iran aussi est une zone clé. Il semble d’ailleurs que sous l’énorme pression extérieure menée par les Etats-Unis, le régime iranien résiste, et il pourrait bien finir par se renforcer.

Cette guerre en Ukraine a pour effet de rassembler les élites russes

Adhérez-vous à l’idée de choc des civilisations de Samuel Huntington ?

Il y a des similitudes avec la thèse d’Huntington, mais notre théorie de la cliodynamique est bien plus ancrée dans la sociologie. La variable cruciale, c’est le degré de coopération au sein d’une population. Pourquoi les gens coopèrent-ils plus à certaines périodes et moins à d’autres ? Selon notre théorie, c’est quand ils subissent des pressions externes, notamment autour de frontières où se côtoient différentes cultures.

Pourquoi la coopération, stimulée par un ennemi commun, est-elle un facteur décisif dans l’essor d’un empire ?

Les sociétés ne peuvent pas fonctionner sans coopération. Et la coopération implique que les individus sacrifient certains avantages personnels au profit de l’intérêt général. Cette coopération est essentielle tant au sein des élites qu’entre celles-ci et le reste de la population. Actuellement, on voit ce mécanisme en Russie. Le gouvernement de Vladimir Poutine n’était pas populaire. J’ai grandi en Union soviétique, je sais que la majorité de la population n’appréciait guère les élites cryptocratiques contrôlant la Russie. Mais cette guerre a pour effet de rassembler les élites et de favoriser la coopération entre celles-ci et la population. L’élite russe, sous la pression du conflit, a commencé à évoluer. Des dizaines de généraux ou personnalités ont été condamnées pour corruption. Par ailleurs, les élites dissidentes ont soit quitté la Russie, soit été arrêtées, soit sont forcées de soutenir Poutine. Sous l’effet de la pression extérieure, la population se rapproche du régime. On observe la même chose en Iran.

L’Empire romain a connu plusieurs cycles de hauts et bas…

La région du Latium se trouvait à une frontière méta-ethnique entre l’Europe celtique et la Méditerranée, avec des cultures très différentes. La civilisation méditerranéenne était déjà urbanisée, alphabétisée et développée d’un point de vue monétaire. Les Celtes étaient des sociétés tribales, constituées d’éleveurs et d’agriculteurs, avec une culture agressive en pleine expansion. Ils ont commencé par l’actuelle France et se sont étendus jusqu’en Irlande et, à l’est, jusqu’en Anatolie. Au Sud, ils ont exercé une pression sur des populations urbanisées. Rome s’est retrouvée en première ligne. On a vu d’autres empires émerger, comme la Macédoine ou la partie espagnole de l’Empire carthaginois. Mais c’est Rome qui l’a emporté.

Parce que la coopération y était plus forte ?

Cela a pris, comme souvent, plusieurs générations. Au Ve siècle avant J.-C., les rois romains ont été renversés, et un système oligarchique a été mis en place avec des patriciens. Les inégalités y étaient encore importantes. Mais du fait des guerres menées contre d’autres Etats italiques et de la pression de la plèbe, les élites ont été contraintes à une série de réformes. Par la suite, en s’étendant, Rome a partagé la prospérité, distribuant des terres.

Mais la même chose s’est produite pour la France et d’autres Etats à la fin du XIXe siècle. Les pays européens se sont armés en prévision de ce qui allait devenir la Première Guerre mondiale. Les élites ont dû rallier la population à leur cause, car il fallait disposer d’armées de masse. D’où un développement démocratique important à cette période.

Les lycéens français en grève ne sont pas stupides, ils savent ce qui les attend…

Venons-en aux périodes de déclin. Vous êtes désormais célèbre pour une notion : la « surproduction d’élites ».

Le niveau d’inégalité est un bon indicateur pour les cycles historiques, car il est souvent révélateur d’une paupérisation de la population, tout comme de la surproduction d’élites, c’est-à-dire un nombre trop élevé d’aspirants à l’élite par rapport au nombre de postes disponibles.

En France, contrairement aux Etats-Unis, les élites politiques et administratives sont plus importantes que les élites économiques. Les diplômes y sont donc essentiels. Vos grandes écoles ont été créés pour former ces élites politiques et administratives, tout comme les dirigeants des entreprises publiques. Mais depuis, on a assisté à une explosion des écoles, notamment celles de commerce. Le nombre de personnes travaillant pour l’Etat a également augmenté de manière spectaculaire. Mais, malgré tout, le nombre de candidats à l’élite a augmenté bien plus rapidement que les postes disponibles, ce qui crée beaucoup de frustration chez les personnes instruites. Les lycéens français en grève ne sont pas encore sur le marché du travail, mais ils ne sont pas stupides, ils savent ce qui les attend. Et ce n’est pas une surprise si beaucoup de ces diplômés frustrés votent pour Jean-Luc Mélenchon, tandis que la population moins diplômée privilégie Marine Le Pen. Aux Etats-Unis, nous sommes déjà en pleine révolution. Des contre-élites, menées par Donald Trump et le mouvement Maga, sont arrivées au pouvoir. La France est à la traîne. Il est possible que les élites en place arrivent à tenir le coup en 2027.

La bonne nouvelle, c’est que la lutte actuelle entre les contre-élites et les élites en place ne passe généralement plus par une guerre civile, mais par une bataille juridique. Trump a fait l’objet de nombreuses mises en examen. En Allemagne, il y a eu des appels pour interdire l’AfD. Et Marine Le Pen a été condamnée à plusieurs années d’inéligibilité. Les gens ne s’entretuent plus, mais ils s’envoient mutuellement en prison. C’est sans doute un progrès (sourire).

L’intelligence artificielle, qui menace en priorité les diplômées, risque-t-elle de renforcer cette frustration ?

Dans les années 1950, il suffisait d’avoir fait des études universitaires pour rejoindre l’élite. Aujourd’hui, il faut des diplômes de troisième cycle. Et l’un des diplômes les plus importants est celui en droit, car il permet d’entrer en politique. Ce n’est pas un hasard si une grande partie des révolutionnaires célèbres – Robespierre, Lénine, Castro, Gandhi – ont étudié cette matière. Les avocats sont des personnes persuasives, savent mettre en place des organisations, elles ont le sens du contact. S’ils sont frustrés, ils savent créent des mouvements révolutionnaires. Or l’IA représente justement une menace conséquente pour les emplois dans le domaine juridique..

Les États-Unis seront immédiatement vaincus en cas de guerre contre la Chine

L’Europe est-elle un empire déclinant ?

La dernière unification de l’Europe datait de l’empire carolingien. L’Empire de Charlemagne n’était pas très bien intégré en interne, mais il a réuni la majeure partie du continent. Seules les îles britanniques en étaient exclues. Quand on regarde la naissance en 1957 de ce qui allait devenir l’Union européenne, on constate que les premiers pays étaient ceux au coeur de l’empire de Charlemagne : le Bénélux, la France, l’Allemagne et l’Italie.

Aujourd’hui l’Union européenne est un empire. Mais, malheureusement, c’est un empire en voie de désintégration. Il y a eu une expansion excessive, réunissant des régions avec des cultures très différentes, comme l’Europe du Sud-Est. Par ailleurs, les élites européennes n’ont pas suivi la voie démocratique, se coupant du peuple. L’instance élue, le Parlement européen, dispose de très peu de pouvoir.

Un ennemi commun, comme la Russie, ne peut-il pas renforcer la coopération entre les Européens ?

C’est la rhétorique des élites au pouvoir, à commencer par Ursula von der Leyen, Friedrich Merz ou Emmanuel Macron. Ils présentent la Russie comme cette menace extérieure. Mais la réalité, c’est qu’il s’agit d’une menace à laquelle l’Occident a contribué. Les élites russes se contentaient de piller leur pays, de vendre du pétrole et d’utiliser cet argent pour aller sur la Côte d’Azur ou à Courchevel. Ils voulaient faire partie de la bourgeoisie mondiale. La menace russe était faible, vu la situation économique du pays. Mais la pression exercée par l’Occident a changé la donne.

Vous ne pensez donc pas que Poutine s’inscrive dans cette logique d’expansion de l’empire russe ?

Poutine, rappelez-vous, était le plus europhile des dirigeants russes. Or la guerre au Kosovo menée par l’Otan a, vu de Russie, était perçue comme une guerre injuste. Ensuite, la pression de l’Otan a retourné les élites russes. Le tournant date de 2008. Fondamentalement, Poutine n’a pas voulu se retrouver devant un tribunal à La Haye, comme ça été le cas de Slobodan Milosevic. Le régime russe n’avait aucun besoin de conquérir l’Ukraine. La Crimée est un cas à part pour des raisons historiques comme géopolitiques. Mais s’emparer de l’Ukraine est un gouffre financier, ce qui signifie moins de richesses pour les élites russes. Ces territoires ukrainiens constituent un fardeau plus qu’un avantage. Je serais étonné si les Russes s’étendent à l’ouest du Dniepr. Ils voudront peut-être Odessa, mais certainement pas une ville comme Lviv, car ces régions ukrainiennes sont profondément anti-russes, et cela causerait trop de problèmes pour le Kremlin.

Comment voyez-vous l’avenir de la Russie ?

Des auteurs prédisent l’effondrement de la Chine depuis vingt ans. Même chose pour la Russie. Elle est en train de gagner sa guerre d’usure en Ukraine, ce qui conférera beaucoup plus de légitimité au régime. La tendance est au renforcement de l’empire russe. Si elle sort vainqueur, la Russie deviendra la troisième grande puissance mondiale. L’Union européenne à l’inverse est en phase de désintégration. Je ne sais pas trop comment elle pourrait survivre, surtout si des nationalistes doivent prendre le pouvoir en France et en Allemagne.

Vous expliquez qu’aucune autre région du monde n’a connu une histoire aussi longue de domination impériale que la Chine. Certains, comme vous venez de le dire, affirment que le régime actuel a déjà atteint son pic…

La Chine a traversé sa phase de désintégration, connue sous le nom de « siècle d’humiliation » de 1839 à 1949. Elle s’en est sortie, surtout après 1970. Elle est donc encore au début de son cycle, avec une période d’intégration. Le bien-être de la population chinoise a connu une croissance spectaculaire ces dernières décennies. Il y a des problèmes, comme la bulle immobilière Le pays produit trop de diplômés universitaires, et le taux de chômage est assez élevé, ce qui engendre du mécontentement. Mais sur d’autres plans, la Chine est en plein essor, et poursuivra cette phase d’intégration au moins encore pendant une génération.

Ma prévision d’il y a vingt ans tient toujours : la Chine va devenir un empire hégémonique. Son économie est réelle, là où une grande partie de l’économie américaine est financière et repose sur l’IA. En matière d’intelligence artificielle, la Chine tient d’ailleurs bon. Sur le plan géopolitique, elle renforce son armée. La production de drones est devenue le facteur décisif dans une guerre moderne. Or la Chine détient le monopole des terres rares, nécessaires pour les aimants et d’autres applications. Elle peut produire des milliards de drones. J’espère que nous n’aurons jamais de guerre ouverte avec la Chine, car si c’est le cas, les États-Unis seront immédiatement vaincus. Quant à l’Europe, elle produit moins d’obus d’artillerie que la Corée du Nord… Tant sur le plan économique que géopolitique, la Chine a donc le dessus. Il ne lui reste plus qu’à s’imposer dans le domaine culturel.

Le déclin des empires, par Peter Turchin. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Peggy Sastre. Cherche-Midi, 568 p. 24,50 €. Parution le 22 octobre.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/la-russie-sera-la-troisieme-puissance-mondiale-leurope-se-desintegrera-les-predictions-choc-de-peter-D6BTSRU3GNASTNP55G33S63UAI/

Author : Thomas Mahler

Publish date : 2026-10-19 16:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Quitter la version mobile