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« C’est une partie de l’Union européenne » : l’éveil stratégique de l’Europe dans l’Arctique

L’Union européenne et ses Etats membres ont tardé à comprendre l’intérêt géopolitique de l’Arctique. Ils s’en sont mordu les doigts l’an dernier lorsque Donald Trump a menacé de s’emparer du Groenland, prétextant une incapacité européenne à le protéger des visées chinoises et russes. La nouvelle stratégie européenne pour l’Arctique publiée ce mardi 20 octobre par la Commission ambitionne de mettre les bouchées doubles pour reprendre le contrôle de cette zone stratégique, dont le sous-sol est riche en matériaux critiques pour l’économie.

Le document rebaptise la région « Voisinage nordique ». Le message est politique : l’Arctique n’est pas seulement russe, canadienne ou américaine, elle est européenne. Un demi-million de citoyens de l’Union vit au nord du Cercle polaire ; parmi les huit Etats riverains, trois sont membres de l’Union (Danemark, Suède et Finlande) et deux autres font partie du marché intérieur de l’UE (Norvège et Islande).

Stratégie nouvelle

« L’Arctique n’est pas la frontière de quelqu’un d’autre, elle est une partie de l’Union européenne », a déclaré la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en présentant le texte à la presse. « Avec notre stratégie, nous allons investir pour une sécurité renforcée, des infrastructures résilientes et des opportunités économiques, au bénéfice des populations qui y vivent et de notre espace commun ».

Signe des temps, la nouvelle stratégie, qui succède à un document de 2021 qui insistait sur la préservation de l’environnement, met plutôt l’accent sur une série d’actions visant à protéger la sécurité européenne. Il est notamment question de développer la surveillance satellitaire de la zone grâce aux systèmes européens Copernicus et Galileo. Il s’agit de traquer la flotte de « pétroliers fantômes » et d’autres menaces hybrides de la Russie, de mieux protéger les câbles sous-marins qui sont indispensables aux échanges de données et de surveiller la pollution marine. Le texte propose aussi de développer la flotte européenne de brise-glace capables d’opérer en Arctique, qui ne compte aujourd’hui qu’une dizaine de navires (la plupart sont finlandais).

L’intérêt premier est géostratégique. L’Arctique concentre l’attention des grandes puissances et pourrait bien devenir le premier souci des Européens une fois que la guerre d’Ukraine sera terminée. La Russie remilitarise la région, la Chine entend y imposer sa présence et les Etats-Unis lorgnent le Groenland – l’accord que Washington a conclu le mois dernier avec le Danemark et les autorités autonomes groenlandaises autorise les Américains à accroître significativement leur présence militaire et économique sur l’île.

Le deuxième intérêt est économique. Au fur et à mesure que le climat change – depuis un demi-siècle, l’Arctique se réchauffe presque quatre fois plus vite que la moyenne mondiale – les glaces fondent, l’accès aux gisements de matières premières et de métaux rares se développe et le commerce maritime peut emprunter les routes du grand Nord qui, pendant l’été dans l’hémisphère septentrional, raccourcissent considérablement les trajets entre l’Asie orientale et l’Europe occidentale. L’UE entend investir pour développer l’exploitation des ressources de manière soutenable pour l’environnement, faciliter la connectivité et développer la recherche scientifique polaire.

Le troisième point clé concerne l’énergie. Par réalisme, l’UE acte l’échec de ses tentatives de parvenir à un accord multilatéral pour interdire, par souci de préserver l’environnement, les nouveaux forages d’énergies fossiles dans la zone arctique. Ni la Norvège, ni l’Amérique, ni la Russie n’ont souhaité prendre un tel engagement contraignant. L’Union européenne, elle va continuer, comme c’est déjà le cas (et c’est aussi le cas du Canada), à s’interdire tout nouveau forage. Elle interdit aussi l’achat de tout hydrocarbure (pétrole, charbon, gaz) qui proviendrait de tels forages. Dans sa nouvelle stratégie, elle entend développer en revanche les énergies renouvelables ainsi que les réseaux de transport d’électricité, sur le modèle de la nouvelle ligne à haute tension Aurora qui connecte depuis cette année les réseaux suédois et finlandais dans le grand Nord.

Enfin l’UE entend renforcer ses partenariats avec les régions autonomes danoises que sont le Groenland et les îles Feroe, ainsi qu’avec le Canada, l’Islande et la Norvège, sans oublier le Royaume-Uni, pour mener des actions en commun afin de protéger l’environnement et développer les ressources locales, la pêche par exemple mais aussi le tourisme respectueux de l’environnement.

Une partie significative de la stratégie est tournée vers l’approfondissement des relations avec les communautés indigènes et la préservation de leurs modes de vie. « L’Arctique appartient aux peuples de l’Arctique », a souligné Ursula von der Leyen. « Ils y sont chez eux, c’est pourquoi nous les plaçons au centre de notre stratégie ».

Il n’est pas sûr que la mobilisation européenne dissuade les grandes puissances de poursuivre leurs actions prédatrices en Arctique. Mais au moins, l’UE a pris conscience que ses intérêts étaient directement concernés, avec l’impact qu’exerce le réchauffement de l’Arctique sur son propre climat, sur son agriculture et sur ses aquifères. Le destin de l’Arctique et celui de l’Europe sont étroitement liés. Il était grand temps de le prendre en compte.



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Author : Luc de Barochez

Publish date : 2026-10-20 15:12:00

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