Contre la 5G, la reconnaissance faciale, l’extraction du pétrole, l’obligation vaccinale, le confinement, le nucléaire… Pour la Palestine, les zones à défendre (ZAD), les rave parties, le mouvement américain Black Lives Matter et les gilets jaunes. Sur son compte Facebook, Hodei Ciarra Ocampo livre un échantillon de ses engagements militants, avec une sensibilité particulière pour l’écologie – il apprécie Pierre Rabhi, un des penseurs de la décroissance – et les manifestations violentes. « Les vrais casseurs sont chefs d’Etat », peut-on lire en photo d’un message qu’il relaie le 6 décembre 2018. Quelques mois plus tard, il se réjouit du retour du « cortège de tête », comprendre le black bloc, lors du 1er mai.
Ce mardi 20 octobre à 6 h 15, ce svelte activiste de 34 ans est devenu le visage de l’ultragauche française. Le Raid l’a interpellé au domicile de ses parents, à Bussière-Boffy (Haute-Vienne), à une quarantaine de kilomètres de Limoges. Il est soupçonné d’avoir activement participé au saccage puis à l’incendie de la mairie limougeaude, trois jours plus tôt. La sous-direction antiterroriste (SDAT) a été saisie. Auprès des services de renseignement, son nom clignote : il est fiché S pour son appartenance à « l’UG », comme disent les initiés, proche notamment du mouvement écolo-radical Soulèvements de la Terre.
Son profil le rattache à la mouvance anarcho-autonome, des militants mêlant pensée anarchiste et mode de vie communautaire. Sur son compte Facebook, il défend l’habitat en « yourtes », des cabanes en bois facilement démontables, tout en citant amplement le penseur anarchiste Yannis Youlountas. En 2008, sa famille s’est opposée au maire de Bussière-Boffy qui voulait interdire les yourtes, bâties sur des terrains non constructibles. Son père, Fernando Ciarra Ramirez, a lui-même été condamné en avril pour le sabotage d’antennes 5G. Lors de son procès, cet ancien plombier de 70 ans a été décrit comme historiquement proche du mouvement indépendantiste basque ETA, connu pour sa branche armée terroriste.
Depuis ce samedi 17 octobre, de nombreux tags politiques jonchent les bâtiments publics de certaines villes où la manifestation a viré au déchaînement, comme des indices sur les auteurs des violences. « Vive la Commune », en référence à l’insurrection parisienne de 1870 et 1971, devant la mairie calcinée de Limoges ; « Il faut prendre l’hôtel de ville, Commune 2026 », dans le centre-ville de Bordeaux, le A cerclé symbole de l’anarchisme à l’intérieur de la mairie de Marseille ou sur le fronton du même bâtiment à Lille. « Nous avons eu tout à la fois des actes politiques et même séditieux qui ont été conduits par des groupes organisés d’ultragauche qui visent à faire tomber la République », en conclue Emmanuel Macron ce jeudi 22 octobre.
« Durs à attraper »
Sauf qu’hormis Hodei Ciarra Ocampo, rares sont les militants politiques identifiés parmi les interpellés. Au point que la procureure de Paris, Laure Beccuau, a paru remettre en cause la place des activistes d’ultragauche dans les émeutes : « Je ne peux absolument pas le confirmer », a-t-elle déclaré ce lundi 19 octobre sur TF1.
Ces militants sont malins, organisés, très préparés (…). On n’attrape généralement que les suiveurs
En réalité, les commentateurs pressés auraient dû écouter ce qu’a ajouté ensuite la magistrate : « C’est l’analyse du ministère de l’Intérieur. Tous ces gens qui ont commis ces dégradations et ces actes de violences n’ont pas été interpellés ». Selon nos informations, Beauvau confesse volontiers que les émeutiers les plus aguerris du 17 octobre courent toujours. « Ces militants sont malins, organisés, très préparés, ils sont durs à attraper. On n’attrape généralement que les suiveurs », indique une source sécuritaire.
« Totos » et « antifas »
Le suivi de l’ultragauche incombe au renseignement territorial (RT), hormis en petite couronne parisienne où la direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) prend le relais. Dans leur analyse, les deux services décrivent, selon nos informations, un panorama similaire : un noyau dur « UG » d’environ 5 000 personnes en France, à la manœuvre, et des cercles plus ou moins proches, parfois alliés en manifestation, composés, selon le jargon interne, de l’ »extrême gauche radicale », de « contestataires sociétaux violents », indépendants de toute organisation, ou d’ »étudiants politisés ». Le 17 octobre, selon les villes, l’un ou plusieurs de ces cercles seraient entrés en action. Ainsi, à Limoges, le renseignement français voit clairement la main de l’ultragauche proprement dite, c’est-à-dire « les personnes ayant une idéologie révolutionnaire et étant prêtes à faire usage de la violence », décrit Arthur Pouliquen, docteur en science politique, auteur de Le monde ou rien : Histoire du mouvement autonome en France (éditions du Cerf). Une source sécuritaire dépeint cette mouvance comme principalement composée de trois « catégories », « les anarcho-autonomes, les antifascistes et les anarchistes », ces derniers étant en perte de vitesse durable.
Les courants anarcho-autonomes et antifascistes connaissent eux à l’inverse une même « dynamique », bien qu’ils présentent de nombreuses différences. Elles confinent même à l’opposition de style. Du côté des « totos », comme on les surnomme dans le milieu policier, l’idéologie anarchiste se décline en mode de vie, ils logent volontiers dans des « squats politiques » ou des habitats légers, comme Hodei Ciarra Ocampo. Les « antifas » présentent un profil généralement plus « inséré », selon cette même source sécuritaire, plus jeune également, avec un fort contingent d’étudiants dont le premier mot d’ordre est la lutte contre l’extrême droite. A Limoges, ces deux sphères parfois rivales auraient improvisé une offensive conjointe, en témoigne le tag des trois flèches de l’antifascisme retrouvé près de l’hôtel de ville.
Face à la police, ces militants aguerris ont été rejoints dans de nombreuses villes par des « contestataires sociétaux violents », un vocable barbare pour qualifier des manifestants dépourvus d’engagement militant suivi mais prompts à se laisser griser par l’ambiance électrique d’une mobilisation pour affronter directement les forces de l’ordre. Pendant le mouvement des gilets jaunes, il fut ainsi question d’ »ultra jaunes » pour décrire ces émeutiers amateurs. Un profil souvent surreprésenté parmi les interpellés.
A Paris, la marche avortée vers les lieux de pouvoir n’aurait pourtant pas été l’œuvre de l’ultragauche mais plutôt de « l’extrême gauche radicale », une classification floue englobant des militants très virulents sans être rompus à la violence systématique. On y trouve des écologistes radicaux, des « étudiants politisés », indique une source au ministère de l’Intérieur, mais aussi des membres de groupes politiques, comme le NPA-R, branche dissidente du parti d’Olivier Besancenot, Révolution Permanente ou Poing Levé, un collectif ayant réuni 12 % aux dernières élections universitaires.
Sous les radars
La France insoumise, elle, n’apparaît pas parmi les mouvements directement mêlés aux violences dans les premiers « retours d’expérience » du renseignement français. Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’est pas non plus suivi par les services de sécurité. Et pour cause : ils ont l’interdiction absolue de surveiller des partis politiques. « Nous travaillons sur des individus à potentialité violente, pas sur des partis ou des groupements politiques, puisque cela nous est interdit », indique Hugues Bricq, le patron de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, auprès du journaliste Jean-Christophe Notin, auteur de Dans le secret des services (Tallandier), à paraître le 5 novembre.
Un dernier groupe a été largement sous-estimé par le renseignement : les « jeunes de quartier », comme les désigne une source à Beauvau, attirés essentiellement par l’opportunité de pillage de commerces. Ces mineurs et jeunes majeurs ont participé aux violences contre la police, tout en profitant des attaques de bâtiments publics pour se ruer sur les centres-villes que les forces de l’ordre devaient délaisser. Selon nos informations, cette sociologie est identifiée par les services de renseignement mais pas forcément suivie avec précision, faute de représentants identifiés. Or cette fois, ils ont rejoint le mouvement social « en très très grand nombre, de façon inédite », décrit cette source. Outre les réseaux sociaux, cette participation aurait parfois été facilitée par des connexions nouvelles avec le milieu étudiant. « Tout ça s’est construit notamment grâce au mouvement lycéen-étudiant. Pendant un mois, ils ont eu ce lien », détaille un haut responsable. Une alliance que personne, au ministère de l’Intérieur, n’a su voir venir.
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Author : Alexandra Saviana, Etienne Girard
Publish date : 2026-10-22 16:19:00
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