Sommes-nous en train d’assister à un rattrapage économique polonais qui se transformerait progressivement en tremplin ? Un tremplin qui propulserait le pays vers un futur leadership à l’échelle continentale ? S’il faut pour l’instant répondre par la négative, la question mérite largement d’être posée lorsque l’on raisonne dans le temps long de l’histoire.
Dans un paysage économique européen qui ressemble de plus en plus au triptyque « La Guerre » d’Otto Dix, la plupart des indicateurs donnent la Pologne gagnante dans la conjoncture actuelle. De fait, le pays a enregistré une croissance de 3,6 % en 2025, contre 1,5 % pour l’UE et 0,9 % pour la France. Elle conserve un taux de chômage faible (3,2 %, contre 6 % pour l’UE), une dette encore contenue (59,7 % du PIB, contre 81,8 % pour l’UE) ainsi qu’une industrie manufacturière robuste, à 16 % du PIB contre… 9,6 % chez nous. Le tableau n’est certes pas sans ombres, avec un déficit public frôlant les 7 %. Mais la dynamique est là.
Ces performances tiennent en partie à un phénomène de rattrapage, qui gonfle toujours la croissance, et à une utilisation intelligente des fonds européens, que le pays a massivement fléchés vers l’amélioration de ses infrastructures. Néanmoins, force est de constater que la locomotive polonaise mobilise également ses forces dans une politique ambitieuse, qui en fera demain un interlocuteur clé sur tous les sujets stratégiques.
Si l’on prend l’exemple du secteur industriel, la Pologne ne s’est pas contentée de devenir un simple atelier européen, faisant bénéficier les industries venues d’ailleurs d’une main-d’œuvre moins chère. Au contraire, le pays a non seulement investi dans les secteurs de pointe, et notamment militaires, mais il a également mis en place une approche intelligente de zones économiques spéciales (ZES). N’importe quel investisseur, où qu’il s’implante, peut prétendre à une exonération d’impôt sur les sociétés pouvant courir jusqu’à quinze ans. La zone de Katowice, plus vaste ZES d’Europe, illustre la logique du dispositif : une région condamnée par la fin du charbon, reconvertie en un pôle automobile et logistique qui emploie aujourd’hui des dizaines de milliers de personnes. L’attractivité polonaise doit autant à cette ingénierie fiscale qu’à son coût du travail.
Le partenariat doit se muer en couple
Le pays souhaite aussi se positionner comme le nouveau leader régional, en créant un axe européen Nord-Sud avec les Etats scandinaves et l’Europe de l’Est, axe qui pourrait à terme concurrencer l’axe Ouest-Est historiquement dominé par l’Allemagne.
Face à ce constat, la France, ce « vieux pays » à l’économie faiblissante, doit impérativement renforcer ses relations avec celle qui pourrait bientôt s’affirmer comme l’une des principales puissances du continent. Ces relations sont déjà importantes, la France étant le 6e fournisseur et le 3e client de la Pologne. Néanmoins, l’évolution rapide et, il faut le dire, incertaine du contexte économique européen impose que ce partenariat se mue en un véritable couple, qui aiderait la France à retrouver le rang qu’elle occupait jadis.
Premièrement, la France a une opportunité immense à saisir sur le segment militaire. La Pologne est le pays qui, menace russe oblige, se réarme le plus rapidement et le plus massivement en Europe : le budget alloué à la Défense atteint environ 4,8 % du PIB en 2026, contre à peine 2 % chez nous. Le besoin en matériel qui découle de ce réarmement est colossal, et la France, deuxième exportateur mondial d’armement, a une carte à jouer. Malheureusement, la Pologne ne se situe qu’au 14e rang des clients français en la matière sur la période 2015-2024, et la France perd des contrats significatifs, comme en témoigne l’échec de Naval Group face à Saab en juin dernier pour trois sous-marins. En somme, nos entreprises, qui sont souvent en pointe sur le segment, doivent concentrer davantage d’efforts chez le presque voisin polonais.
Ensuite, la Pologne, dans sa volonté d’intensifier la coopération régionale sur l’axe Nord-Sud, se place en leader de l’Initiative des trois mers, un groupe de treize pays d’Europe centrale et orientale dont les liens économiques deviennent progressivement incontournables dans les discussions. Autoroutes, voies d’eau, réseaux ferrés : une myriade de projets sont actuellement mis en œuvre, et le pays s’impose progressivement comme leur point d’équilibre. Un rapprochement économique plus poussé entre nos deux pays créerait une porte d’entrée inestimable pour nos entreprises et la possibilité d’intensifier leur développement dans l’ensemble de la région.
Enfin, la France doit capitaliser sur son savoir-faire dans les secteurs dont l’importance ne fera que s’accentuer à l’avenir. Avec l’augmentation des besoins électriques liés, entre autres, au développement de l’IA, le nucléaire s’impose comme le nouvel or vert sur lequel nous devons affirmer notre position. Car cet or, la France en maîtrise intégralement la technologie, forte des 57 réacteurs de son parc. Une offre qui tombe à merveille, car la Pologne ne possède actuellement aucune centrale, enfin, pour l’instant. Malheureusement, comme dans le segment militaire, la sélection en 2022 de l’américain Westinghouse au détriment d’EDF pour le projet de nouveaux réacteurs sur la commune de Choczewo constitue une cruelle illustration du chemin qu’il reste à parcourir pour l’offre tricolore.
Les opportunités ne manquent pas, la liste présentée ci-dessus n’étant d’ailleurs pas exhaustive. Avec les prochains grands développements industriels (puces, quantique, IA, etc.), la France doit impérativement s’inviter à la table polonaise et vanter ses atouts. Parce qu’ils sont réels et pourraient satisfaire les besoins de cette nouvelle puissance, pour peu qu’on s’y prenne à temps.
*Alban Magro est chercheur associé à l’Institut Thomas More.
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Author : Par Alban Magro*
Publish date : 2026-10-23 06:00:00
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