Téléphone coincé contre un rebord, mode selfie, cheveux humides. Une urgence, au sortir de la douche. A l’image, une silhouette marquée, le teint pâle, des cernes violets, des tatouages au visage et une coupe garçonne. Sur un compte TikTok qui vient d’être créé, l’internaute témoigne : elle est « trans », elle a pris des hormones pendant une dizaine d’années, porte des prothèses pour les seins, on lui a implanté un vagin et maintenant tout est pire. Pseudonyme : Karlee Monster – « C’est moi, le monstre ! ». Pour la première fois en France, une personne transsexuelle dit regretter sa transition chirurgicale à visage découvert. La vidéo est postée en novembre 2025 et fait immédiatement le buzz avec ses millions de vues. Les commentaires trouvent que les chirurgiens de nos jours font des merveilles ou au contraire que Karlee est une abomination. La haine se répand, on la traite de menteuse, l’accuse d’être une actrice payée par les fachos, un deepfake, un coup des Russes.
La jeune femme reçoit une pluie de messages, des centaines de milliers de personnes s’abonnent à ses réseaux, les associations contre la transition, françaises et même américaines, veulent lui confier des tribunes, des avocats lui promettent un petit pactole si elle porte plainte contre ses médecins, des biographes flairent la bonne histoire. Elle écrit un livre*, contacte les rédactions pour le vendre, mais ne passe que dans les titres les plus opposés à la transition chirurgicale : Boulevard Voltaire, les réseaux de lanceurs d’alerte sur les dérives des transitions de genre, Le Figaro, et même la baignoire de l’influenceur Jeremstar. Pris dans la bataille culturelle, les messages morcelés, déformés, brandis en étendard, parlent d’une patiente « poussée à l’achat », de la responsabilité des influenceurs trans qui « vendent du rêve », du « lobby pharmaceutique », et plus personne ne sait plus ce qu’elle dit vraiment ni si elle est totalement sincère.
Chez elle, pas une particule de poussière, une seule pièce et l’horizon bouché par un immense mur de béton à la fenêtre. Face à nous, elle déroule : née homme dans les années 1990 dans le nord de la France, fournit adresse, date et documents, mais demande qu’on ne l’écrive pas, pour ne pas qu’on la trouve. Karlee vient d’une famille ouvrière « dysfonctionnelle » de cinq enfants, parents « cassos », coupables de « maltraitance ». « Il » – c’était encore « il » – joue aux poupées, a une voix aiguë, parle avec les mains, tombe amoureux des garçons dans la cour. Il, donc, aime les hommes, c’est sûr. Il le sent depuis toujours mais les autres ne veulent pas voir cette évidence : « J’étais la tapette du collège. L’homo du village. La bête de foire ». Victime de harcèlement, il doit changer trois fois de collège. Et ce directeur d’établissement, qui dit : « Pour lui, on ne peut plus rien faire ».
Devenir « normal »
A 13 ans, il fait son coming out en famille. « Tu es sûr ? » demande sa mère. Puis : « Tu l’as déjà fait avec un garçon ? » Papa le frappe encore. Première tentative de suicide. « Je voulais appeler à l’aide ». Plus de dix passages aux urgences avant ses 16 ans. « Encore vous, qu’est-ce que c’est cette fois ? », plaisantent les infirmières. Karlee arrête l’école en 4e, refuse de sortir, pianote du matin au soir sur l’ordinateur, 15 heures par jour, et s’enferme dans World of Warcraft ou les Sims, des jeux où on joue un autre que soi-même. Un soir, au hasard d’une session, il tombe sur un reportage qui parle de la transidentité. La graine est déposée. A l’écran, des « gays efféminés », comme lui, semblent devenir « normaux ». Peut-être que c’est ce qu’il lui faut. Il s’intéresse à comment faire, tombe sur le reste à charge et la liste des démarches puis abandonne.
17 ans, premier copain, il lui promet que ce sera lui, la fille du couple, lui montre d’autres reportages. La graine pousse à toute vitesse. Il dévore tout ce qu’Internet contient de contenus sur les trans. YouTube, les forums, les Etats-Unis où tout est plus facile, se convainc d’une transition, apprend par cœur les démarches. A 17 ans et demi, il pousse la porte du planning familial. Vingt minutes de rendez-vous. On lui donne le téléphone d’un endocrinologue. Il faut rouler une heure et demie mais ça vaut le coup : on lui dit qu’il peut devenir une femme. Les mots sonnent bien, personne ne dit encore « femme trans ». Le conseiller a l’air de penser qu’il y a là de quoi aider à résoudre ses problèmes. A l’époque, l’entretien avec un psy était obligatoire. Il peine à en trouver un, ils ne sont pas formés, ne connaissent pas le sujet. Sur les forums, les personnes trans s’échangent ce qu’il faut dire et ne pas dire. Karlee apprend le script, répète qu’elle se sent femme, qu’elle aime le rose et que son pénis lui fait horreur. Feu vert. Premier traitement : Androcure. Dose de cheval, 400 mg. Sa testostérone chute. Grosse dépression, plus de libido, irritabilité, fatigue, risque accru de méningiome. Première embûche, mais elle s’accroche.
En parallèle, elle – quand est-ce qu’elle a commencé à dire elle ? – essaye des prénoms. Passe devant le juge – une procédure qui n’est plus aussi difficile désormais -, et nous tend la paperasse qui rend le changement officiel. « Au début, cela fait drôle ». Comme un vêtement fait d’une matière inhabituelle, ça la démange, trouve qu’il ne la met pas suffisamment en valeur, puis à force, se convainc que c’est tout elle. L’endocrinologue lui présente un chirurgien. Elle va avoir des seins. La première opération arrache ses pectoraux pour glisser des poches, reliées à une sorte de cathéter. On gonfle à l’aide d’une petite pompe pour faire de la place. « Et là, c’est la bonne taille pour vous, madame ? ». Nouvelle opération. Pose de prothèses. Ça fait terriblement mal, mais elle s’en fout, elle a le sentiment qu’elle avance. Après chaque rendez-vous, Karlee est euphorique. Elle fête avec son copain chaque date décrochée au bloc. « C’est comme si j’avais une promotion ». Les opérations sont un horizon moins gris, une raison de vivre.
Porno, champagne et beauty privilege
Pour le moment, Karlee reste souvent chez elle. Pas question qu’on voie les transformations se faire. Elle se présentera au monde quand elle sera prête. Le PC chauffe. Elle reste dans sa chambre avec ses monstres. Son copain devait l’aimer encore plus ; il la quitte quelques semaines plus tard. Rechute. Jeux vidéo. Pas de boulot stable. On lui parle de Mym, cette plateforme où l’on fait payer les internautes pour des vidéos de nu. Elle réunit entre 100 et 200 abonnés, se prostitue, tourne quelques pornos – Internet en a gardé les traces. Elle devient une petite célébrité du X, et dégage 15 000 euros le premier mois. Elle n’est pas encore « normale » mais les hommes paient pour la voir malgré les cicatrices, on l’invite dans les clubs libertins, lui offre ses billets de train, une bonne table, du champagne, de la drogue. Quart d’heure de gloire, beauty privilege, confiance, argent, exutoire, et cette euphorie qui masque les descentes.
Karlee a 23 ans et la voilà qui se fait ouvrir le crâne. Les chirurgiens soulèvent le tissu facial pour raboter ses arcades sourcilières. Elle se fera tatouer des toiles d’araignées pour masquer ses cicatrices, et aussi parce qu’elle « en a une au plafond ». On passe par l’intérieur de sa bouche pour réduire l’angle de sa mâchoire, creuse ses pommettes, augmente son menton. Le nez en toboggan est raté, elle a des problèmes pour respirer, la cocaïne n’aide pas. Elle ressort momifiée, des bandages partout, un foulard pour masquer les agrafes. Retour aux jeux vidéo. L’opération a fait des trous dans sa chevelure. Elle décide de tout couper. Un choc immense. Elle n’a plus eu les cheveux courts depuis l’enfance. Le garçon qu’elle était ressurgit. Comment se fait-il qu’il y soit toujours ? Elle demande une opération pour tout enlever, puis renonce.
Covid-19. L’hôpital où elle est inscrite pour la chirurgie qui lui permettra d’avoir un appareil génital semblable à celui d’une femme l’appelle. Il a quelques disponibilités avant la réquisition des blocs opératoires. Elle s’arrange avec la date de rétractation pour écraser les derniers délais, saute de joie. Cette fois-ci, elle en est sûre, grâce à sa vaginoplastie, « il » ne reviendra plus. Elle sera enfin normale. Le réveil est euphorique. « Je suis une fille ! » L’anesthésie et les antidouleurs refluent. Profonde douleur. Son sexe reconstruit à partir de l’ancien, creusé dans sa chair, suinte. Elle a l’impression d’avoir été amputée. « C’est pas un vagin, c’est une plaie ». Une infirmière la désigne comme un homme. Stupeur. « Il » est toujours là. Elle craque, regrette. « C’est toujours comme ça au début », commente une infirmière. L’organe demande un entretien spécial. Il faut fermer le conduit vaginal nouvellement formé en y insérant des dilatateurs plusieurs fois par jour. Elle abandonne. La béance se referme à moitié, macère, et devient quasiment dysfonctionnelle. Elle s’imaginait que ces organes de femme seraient opérationnels, et la voilà soudée à un attirail qu’elle déteste. Aucun retour en arrière n’est possible. Elle pourrait « nullifier », tout enlever, ne laisser que l’urètre. Ce serait pire, elle refuse. Retour à la maison, et à World of Warcraft. Elle essaye de se tuer, passe deux semaines intubée en réanimation, puis deux ans en thérapie. Elle se confie vraiment, sans les scripts. Karlee est diagnostiquée borderline, dépressive chronique, atteinte d’anxiété sociale, victime d’un trouble de l’identité, et elle comprend que pour elle, les opérations ne régleront pas ses problèmes. Sa transition, à elle, est une chimère.
Ceux qui regrettent
Novembre 2025, TikTok, dos au mur, le béton à la fenêtre. Karlee ne sait pas bien ce qui lui a pris, elle n’explique pas cette urgence. Elle dit qu’elle n’y a pas réfléchi, qu’elle n’a consulté personne. Face à l’immense buzz, elle a supprimé la vidéo dans la foulée. Les noms, lieux et détails qu’elle nous confie se recoupent, ses chirurgiens confirment dans les grandes lignes sans briser le secret médical. En sortant de sa douche, un besoin furieux de hurler au monde son histoire. « Avant de mourir, j’aurais crevé l’abcès ». Les cas de regrets sont rarissimes, mais ils existent. « La majorité des personnes trans-féminines opérées d’une vulvo-vaginoplastie étaient actives sexuellement, avec une capacité à atteindre l’orgasme préservé. Les taux de regrets varient entre 0 et 6 % », indiquait la Haute Autorité de santé en 2025, au moment de recommander une facilitation des parcours. Les autres trouvent une amélioration de leur état. Karlee le sait, mais veut prévenir que ce n’est pas systématique. Elle n’avait jamais porté de message politique, allait à la Gay Pride pour l’ambiance plus que pour la cause, ne vote pas, se dit d’aucun camp partisan. A cause des médias où elle a mis les pieds, on dit qu’elle est une militante transphobe. Elle rétorque qu’elle ne maîtrisait pas leur ligne éditoriale. Que, de toute façon, ceux qui pensent ça sont des idiots. Qu’aucun journal de gauche n’a accepté de raconter son histoire.
Dans ses entretiens, elle ne parle pas mal « des trans » – nous avons vérifié -, ne dit pas qu’il faut empêcher les transitions, mais répète que ce n’est pas une solution facile, et que parfois, les problèmes sont bien plus intriqués que l’on croit. Karlee assume de pointer du doigt ceux qui, sur Internet, disent le contraire, – « Il y en a, il faut le voir ». Elle maintient que jamais le personnel médical n’a cherché franchement à la dissuader, mais qu’en même temps, elle faisait tout pour aller plus vite, sélectionnait les profils réputés les plus volontaristes, déclamait un script taillé pour obtenir un oui. Difficile d’en prédire l’issue. En France, le maître de ce type de chirurgie s’appelle Nicolas Morel-Journel. A l’époque où Karlee a été opérée, plus de 40 % des opérations étaient de sa main. Longtemps, la communauté trans l’a accusé d’être trop sélectif et, au téléphone, il marche sur un fil. « Nous nous entretenons avec les patients, récupérons un certain nombre de données. On s’assure dans l’interrogatoire de poser des questions contradictoires, de détecter si la transition risque de ne pas convenir. Plusieurs confrères examinent les dossiers. Les délais d’attente avant les opérations sont très longs, plus de cinq ans, et la persistance de la demande fait partie des critères qui légitiment ces actes. Si quelqu’un change d’avis, évidemment on n’opère pas. Mais à la fin, personne n’a de sérum de vérité pour être sûr que ces traitements conviennent. Nous en informons systématiquement les patients ».
Combien entendent réellement ces avertissements ? Les institutions médicales sont formelles : les personnes prises dans des questionnements sur leur identité présentent une grande souffrance, les priver de ce recours annihilerait une possible échappatoire, et il est encore difficile de se faire entendre. Voilà pour le consensus. Pour le reste, des questions : à qui donner la transition ? A partir de quel âge ? Faut-il seulement les hormones, ou la chirurgie avec ? Une infinie complexité renouvelée à chaque patient. Sur X, quelques messages passent au travers de la tempête. D’autres qui, comme Karlee, regrettent, ou dessinent un entre-deux, se sentent vides une fois la quête achevée, sans savoir si ce vide était là depuis le début. Désormais, son dentiste, sa thérapeute, sa propriétaire la reconnaissent à cause de ses vidéos. Chez elle, des affiches de film d’horreur. Alien, Conjuring, Silent Hill, une citrouille en guise de vide-poche, un dessin de personnage mi-humain mi-cerf, une main de squelette qui sort du mur. « Chez Disney, c’est Maléfique ma préférée. Dans ces films, les monstres ne sont pas vraiment des monstres mais des personnages comme les autres ».
*Certaines blessures ne se referment pas, auto-édité, juillet 2026
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-10-24 14:00:00
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