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« Dès les premières années, les étudiants travaillent sur des œuvres originales » : l’ICR de Rome, référence mondiale de la restauration d’art

En plein cœur du quartier Trastevere à Rome, l’édifice à la longue façade baroque couleur ocre se reflète dans les eaux du Tibre. Construite entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, elle a d’abord été dédiée aux œuvres de charité avant de devenir un centre de formation où les jeunes s’initiaient aux métiers d’art – tissage de tapisseries, gravure, travail du métal – pour servir les multiples chantiers de la Papauté à Rome. Elle abritera aussi une maison de correction et une prison pour mineurs jusque dans les années 1960.

Depuis les années 1970, ses murs accueillent l’Istituto Centrale per il Restauro (ICR), dont les origines remontent à 1939. Cesare Brandi et Giulio Carlo Argan, figures majeures de l’histoire de l’art italien, veulent alors sortir la figure du restaurateur d’œuvres d’art de son statut d’artisan en lui octroyant une envergure scientifique. L’institution qu’ils fondent incarne depuis l’excellence transalpine dans la conservation et la restauration du patrimoine culturel, à la renommée internationale incontestée. Elle réunit des laboratoires modernes, des ateliers spécialisés de restauration – peintures, sculptures, mosaïques, textiles, métaux, céramiques – ainsi qu’une école de haute formation, la Scuola di Alta Formazione e Studio (SAF). Contrairement à la majorité des institutions universitaires, rattachées au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, celle-ci dépend du ministère de la Culture.

Sciences humaines et sciences appliquées

L’originalité de l’ICR repose sur une approche pluridisciplinaire alliant les sciences humaines, avec des historiens de l’art et des archéologues, et les sciences appliquées, avec des chimistes, des physiciens et des biologistes spécialisés. Son savoir-faire technique est unique. Chaque année, un concours exigeant comprenant des épreuves graphiques, pratiques et orales, permet la sélection d’une trentaine d’étudiants qui se partagent entre le campus romain et celui de Matera, au sud de la Botte. Ils intègrent la SAF pour obtenir un diplôme d’Etat de niveau master.

Bien que le concours d’entrée requière une maîtrise écrite et orale de l’italien, l’ICR accueille des étudiants internationaux ainsi que de nombreux stagiaires venus d’Europe (Allemagne, France, Russie), de Chine, d’Algérie ou d’Argentine. Leur formation associe recherche scientifique, travaux de restauration en atelier et enseignement de haut niveau allant de la peinture sur toile et fresque aux sculptures en bois et pierre, en passant par les mosaïques, les métaux, les matériaux céramiques.

L’accent est mis sur l’apprentissage pratique. Dès les premières années, les étudiants travaillent directement sur des œuvres originales issues des musées, églises et sites archéologiques italiens ou internationaux sous la supervision d’experts. Ils participent à des chantiers-écoles d’été sur des sites archéologiques ou des monuments historiques en Italie et à l’étranger.

Insertion professionnelle immédiate

A la sortie de l’ICR, l’insertion professionnelle est quasi immédiate. « Nos étudiants n’ont pas le temps d’obtenir leur diplôme qu’ils commencent déjà à travailler, car les entreprises de restauration les recherchent pour la solidité et la rigueur de leur formation », revendique la directrice de la SAF, Federica Giacomini. Grâce à son centre de recherche de pointe, l’ICR a accès aux dernières innovations techniques, comme le laser, en partenariat avec des entreprises spécialisées comme El.En. « Dans ce cadre, les fabricants nous fournissent leurs prototypes, que nous testons sur des chantiers pilotes afin d’en évaluer l’innocuité et l’efficacité avant leur commercialisation », explique la directrice de l’école.

Organisme à but non lucratif, l’Institut assure la certification de ces équipements et dépose des brevets d’Etat, garantissant ainsi au public et aux professionnels que les produits mis sur le marché découlent d’une recherche publique rigoureuse. « Nous avons une attention particulière aux matériaux de pointe, avec des recherches menées sur les nanomatériaux, les consolidateurs et les produits non toxiques, détaille Federica Giacomini. L’ICR collabore avec des centres de recherche universitaires italiens et internationaux et avec le Conseil national de la recherche. » Un accord d’échanges d’expertise est en passe d’être noué avec l’Institut national du patrimoine, à Paris. Il vise à organiser des modules de formation destinés aux restaurateurs français pour maîtriser le tratteggio, fameuse technique italienne de retouche picturale.

« Notre dimension internationale est essentielle, insiste Luigi Oliva le directeur de l’ICR. L’Italie compte aujourd’hui une trentaine d’écoles de restauration mais notre recherche constante de l’excellence absolue fait de nous une référence mondiale sans égale, dont l’expertise s’exporte sur tous les continents. Nos spécialistes mènent des missions de formation, de diagnostic et de restauration aux quatre coins du globe. Elles s’inscrivent pleinement dans une diplomatie culturelle menée avec le ministère des Affaires étrangères et l’Agence italienne pour la coopération au développement, avec des partenariats en Asie et des projets en Afrique du Nord. »

En Chine, l’ICR participe à la conservation de sites majeurs inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, tels que le Grand Bouddha de Leshan, une statue de 70 mètres taillée dans la roche. Sur place, un laboratoire sino-italien œuvre aussi à la conservation des bronzes antiques du musée du Shandong. « Une grande académie chinoise de restauration est coordonnée par un de nos anciens élèves de l’ICR, fait valoir Luigi Oliva. Dans le cadre d’accords bilatéraux et du Plan Mattei [NDLR : une initiative du gouvernement Meloni pour refonder les relations de l’Italie avec le continent africain], nous menons aussi des projets d’envergure en Tunisie, au Maroc et en Libye. En Egypte, notre unité spécialisée sur le patrimoine archéologique subaquatique est intervenue sur les sites d’Alexandrie et dans le delta du Nil. Elle a aussi participé à la formation de restaurateurs et d’archéologues locaux à la préservation des structures immergées. »

Depuis près de quatre-vingt-dix ans, l’ICR et sa SAF ont sauvé, stabilisé et restauré certains des plus grands chefs-d’œuvre du patrimoine mondial. Les chantiers qui ont constitué des jalons majeurs de l’histoire de la conservation, servant bien souvent de terrain d’expérimentation pour de nouvelles méthodes scientifiques, sont innombrables : la Basilique Saint-François d’Assise, à la suite du séisme de 1997, la Chapelle degli Scrovegni à Padoue avec ses fresques de Giotto, au début des années 2000, les toiles du Caravage conservées dans l’Eglise Saint-Louis-des-Français à Rome… L’ICR s’est illustré à Pompéi et Herculanum. Mais aussi en Irak, en Afghanistan ou au Kosovo : ses interventions d’urgence et ses programmes de formation de restaurateurs locaux ont permis la sauvegarde de sites menacés. « Former un étudiant étranger, ou des professionnels à l’étranger, c’est former un ambassadeur de la culture italienne de la restauration, s’enorgueillit Luigi Oliva. Qui étudie chez nous ne doit pas seulement être un exécutant capable de restaurer une œuvre, mais un professionnel en mesure de diriger des chantiers complexes et de mener la recherche au plus haut niveau. »



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Author : Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome

Publish date : 2026-10-24 10:00:00

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