En 2025, l’historien britannique Andrew Hussey réfutait dans L’Express la thèse d’une guerre civile imminente en France, son pays d’adoption. Un an plus tard, alors que la mobilisation lycéenne a mué en crise sociale, l’auteur de Fractured France (Granta Books), un essai sur les lignes de faille françaises, avoue ne plus en être certain. « La colère de ceux qui se sentent lésés a changé de dimension », explique-t-il, décrivant « une tragédie » en cours avant même l’élection présidentielle de 2027. Selon lui, « il n’y a plus de terrain d’entente possible entre les Français », à tel point que nos compatriotes pourraient bien être à l’avant-garde des problèmes du XXIe siècle en Europe.
L’Express : Lors de notre dernier entretien, il y a un an, vous réfutiez la thèse d’une « guerre civile » imminente en France… Vous n’êtes plus sûr de cela aujourd’hui, comme vous l’avez déclaré dans The Telegraph. Pourquoi ?
Andrew Hussey : A l’époque des émeutes consécutives à la mort du jeune Nahel, en 2023, il était déjà clair qu’en attaquant les domiciles d’élus, mais aussi des bureaux de poste, bibliothèques ou encore écoles, les émeutiers visaient la République. Mais les événements qui se déroulent en ce moment en France montrent clairement que cette violence et cette haine pour tout ce qui porte le sceau républicain se sont nettement intensifiés. J’ai été extrêmement choqué par la destruction du clocher de la mairie de Limoges, qui datait de 1885 et que même les nazis n’avaient pas réussi à ravager de la sorte. Les étudiants qui manifestent ont des revendications légitimes, tout comme les gilets jaunes. Mais certains s’emparent de ce soulèvement par opposition à la République, et parfois même en soutenant des causes qui n’ont rien à voir, comme celle de la Palestine. Ce mélange des genres pourrait donc déboucher sur une guerre civile.
Evidemment, lorsque l’on pense à la guerre civile, on songe à des exemples comme celui de l’Espagne, avec deux armées, des uniformes, des fusils et des chars. Mais au XXIe siècle, la guerre civile ne ressemblera vraisemblablement pas à cela. Si cela se confirme, nous nous rapprocherions plutôt de cas comme celui de l’Irlande du Nord, avec des tensions et violences se produisant de façon continue sans jamais correspondre au langage de la guerre traditionnelle telle que la comprenait le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz. Outre le cas irlandais, la situation actuelle me fait également craindre un scénario à l’algérienne. Dans les années cinquante, il s’agissait d’une guerre civile à trois têtes, entre pieds-noirs, gouvernement français et FLN. La France est aujourd’hui aux prises avec ce genre de balkanisation, ou même de libanisation. Et je regrette d’avoir à dire que cela pourrait vraiment mal finir.
Que s’est-il passé pour que la situation empire à ce point en si peu de temps ?
La colère de ceux qui se sentent lésés a changé de dimension : je veux parler des lycéens et des retraités, directement touchés par la dégradation de l’économie depuis 2023. Mais aussi d’individus dont personne n’eut pensé qu’ils puissent se sentir abandonnés par la République. Là où je vis, je connais un enseignant retraité très inquiet de sa capacité à payer pour chauffer son appartement cet hiver. Or même à la retraite, personne n’aurait imaginé il y a des années qu’un professeur craindrait un jour de sombrer dans la misère. Quand les classes moyennes commencent à ressentir la douleur de l’austérité, la colère ne peut que croître. Dans mon livre Fractured France, les prémices étaient déjà là. En témoigne cet épisode que je rapportais, lorsque j’avais été pris dans une émeute dont les protagonistes n’étaient pas seulement des black-blocs ou des casseurs. Il s’agissait aussi de gens de ma génération, celle qui a grandi en pensant que l’Etat était de son côté. Aujourd’hui, nous voyons que cette croyance s’est dissipée au profit d’une profonde amertume.
On dira bientôt des Français qu’ils furent à l’avant-garde des problèmes du XXIe siècle en Europe.
L’histoire de France est jalonnée de soulèvements. Que répondriez-vous à ceux qui pensent que cette séquence n’est qu’une parmi d’autres, et s’éteindra comme les précédentes ?
Certains historiens français ou anglophones voient dans ces multiples convulsions françaises – telle la Révolution de 1789, l’insurrection parisienne des Trois Glorieuses (1830), la révolution de Février qui a instauré la Deuxième République (1848), la Commune de Paris (1871) ou encore le mouvement de Mai 1968 – le mode de fonctionnement classique de votre pays en matière de changement social. C’est-à-dire qu’en France, ce dernier ne saurait avoir lieu qu’au moyen de protestations, voire de révolutions. C’est en partie vrai. Mais désormais, une grande partie de la violence que nous observons déborde des paramètres que nous connaissions. Je dirais presque que celle-ci a changé de nature pour prendre des accents bien souvent nihilistes, anti-européens et anti-occidentaux. Il se passe aujourd’hui en France quelque chose que les historiens et autres penseurs ne comprennent pas encore tout à fait.
Le fait que d’autres pays connaissent des mobilisations similaires en ce moment ne montre-t-il pas que la France est plutôt un symptôme d’une crise plus large ?
L’Europe entière a effectivement de gros problèmes. A bien des égards, des pays comme le Royaume-Uni, l’Espagne, la Suède, l’Allemagne ou l’Italie connaissent des difficultés semblables, tels les grands changements liés à l’immigration de masse, différents facteurs économiques, le désengagement américain vis-à-vis de l’Europe… Mais tout ceci fonctionne un peu comme le « cloud » informatique : il a beau couvrir le monde de façon pan-nationale, chaque téléchargement émanant de celui-ci se fera selon les conditions nationales. Les problèmes de la France n’appartiennent pas qu’à elle, mais les angoisses liées à l’immigration, l’économie, l’Otan ou l’Ukraine s’y manifestent différemment. Prenez le cas de l’antisémitisme, qui a explosé dans de nombreux pays. En France, le phénomène a pris une tonalité particulière, notamment en ce que nous gardons en mémoire l’antisémitisme colonial qui a vu le jour dès le XIXe siècle en Afrique du Nord, entre autres, mais aussi bien sûr compte tenu du régime de Vichy, durant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui se joue aujourd’hui est à la fois commun à plusieurs pays, et spécifique à la France.
Dans Fractured France, vous n’étiez pas tendre avec nos « bobos » nationaux. Or dans cette séquence, des intellectuels de gauche, au mode de vie bourgeois, ont légitimé les violences. L’écrivain Edouard Louis, que vous mentionniez dans votre ouvrage, a par exemple déclaré être « pour que l’on mette le feu aux rues de Paris » et que l' »on aille casser des choses ». Leur prêtez-vous une responsabilité ?
Je suis en colère contre les bobos. Ce, avant même qu’ils légitiment la violence dans les rues de Paris. George Orwell disait que l’on peut être à la fois révolutionnaire et snob. C’est exactement le cœur du problème. Le bobo veut un statut social élevé. Et l’une des façons d’y parvenir est de se constituer en une petite élite seule capable de comprendre ce qui se passe, tandis que le prolétariat, les « prolos » comme on dit, serait trop bête pour comprendre ce qui lui est arrivé. Les bobos ont en quelque sorte colonisé une partie de la gauche. Si bien que ceux qui, il y a vingt ou trente ans, auraient été membres du Parti communiste français, ne votent plus à gauche par sentiment d’aliénation. Je lis parfois des journaux de gauche et je ne comprends rien à ce qu’ils disent. Ils ont leur jargon, leur langage qui ne parle à personne d’autre qu’à eux-mêmes. Lors des meetings du Rassemblement national auxquels je me suis rendu pour l’écriture de Fractured France, le public ne ressemblait pas à des fascistes, mais à des gens issus de la classe ouvrière ayant tous en commun de se reconnaître davantage dans les mots de Marine Le Pen que dans ceux de Libération. Donc oui, pour revenir à votre question, les bobos, et pas seulement ceux qui votent pour La France insoumise, portent une responsabilité dans tout ceci.
On pourrait penser que le chaos actuel serve au Rassemblement national en vue de 2027. La séquence, aussi marquée par une attaque terroriste dans les Yvelines, pourrait-elle aussi profiter à La France insoumise ?
Jean-Luc Mélenchon est un homme très intelligent. Il sait créer une atmosphère de révolte en l’enracinant dans des griefs légitimes. Les écoles et les universités françaises sont effectivement dans un état déplorable depuis une trentaine d’années. A partir de là, il est facile de construire une rhétorique parlant à ceux qui se sentent abandonnés, comme celle de la « Nouvelle France ». De quoi séduire les jeunes, notamment issus de l’immigration, et plus généralement la génération post-coloniale. Mais cette stratégie a deux limites. D’abord, elle est électoralement bornée, car elle exclut toute une frange de la population qui ne se reconnaît pas dans ce récit. Ensuite, beaucoup de gens aiment leur façon de vivre en France, cela fait partie de leur identité. En sapant ce sentiment, La France insoumise se fait de gros ennemis. Or en face, Marine Le Pen ouvre ses meetings en citant des poèmes patriotiques ! Résultat : ceux qui sont instinctivement révulsés par le discours de LFI et la stratégie de Jean-Luc Mélenchon tombent dans le piège de se retrouver aux côtés de nationalistes… Cela étant dit, on peut faire le constat inverse : ceux qui ne veulent pas du RN se tournent de plus en plus vers LFI. Mais 2027 n’est pas encore là. Ce qui m’inquiète, c’est qu’avant même le résultat du scrutin, une tragédie est en train de se dérouler en France en ce moment même.
Le mot est fort…
Je suis un modéré tout ce qu’il y a de plus ennuyeux (rires), mais je dois bien admettre que je rejoins ceux qui pensent qu’il n’y a plus de terrain d’entente possible entre les Français. La France est prise entre deux extrêmes. C’est tout le drame de l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, qui a créé un vide politique au centre. Aujourd’hui, il est trop tard pour le reconstruire d’ici 2027. Ce qui est dramatique, car il ne nous reste donc plus que LFI et le RN, qui n’ont à offrir que des promesses vaines et des illusions. Or nous sommes au stade où la France fait face à une situation qui demandera un subtil équilibre entre l’irresponsabilité budgétaire, qui mènerait à une situation « à la grecque », et le statu quo, avec des gens se sentant de plus en plus pauvres et profondément en colère… Je suis dubitatif quant à la capacité d’Emmanuel Macron à surmonter cette crise comme il se doit en tant que chef de l’Etat.
Pour l’heure, certains responsables politiques réclament plus de fermeté. D’autres craignent une escalade sécuritaire… Quelle serait, selon vous, la pire réponse à apporter à cette séquence ?
Le pire scénario serait que nous basculions dans un maintien de l’ordre de style paramilitaire voire une répression autoritaire musclée. Aujourd’hui, la solution n’est pas plus de flash-ball et de gaz lacrymogènes. Rendez-vous compte qu’aux yeux du monde extérieur, la France est déjà un pays en guerre civile – ce, même si la dernière manifestation en date s’est en partie déroulée pacifiquement. Stratégiquement, une approche quasi militaire ferait le jeu des casseurs et des black-blocs, qui cherchent précisément la confrontation. La vraie réponse ne peut être que celle du long terme : intégrer dans la société ceux qui se sentent aliénés et financer les services publics.
Après la manifestation du 24 octobre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a estimé que les « cortèges se sont bien passés ». N’est-ce pas encourageant ?
Les violences du 17 octobre ne pouvaient pas durer indéfiniment. Mais c’est un jeu du chat et de la souris entre les radicaux, les black-blocs et la police, qui adaptent peu à peu leurs méthodes. Rien n’est encore fini. Les problèmes de fond et angoisses sous-jacentes n’ont pas disparu. Cela dit, je suis un optimiste. Comme l’historien Fernand Braudel, je pense que l’identité française est toujours en mouvement, qu’elle change et se reproduit en permanence – contrairement à Eric Zemmour, selon lequel la civilisation française serait en train de mourir. La France, cœur de l’Europe, est en train de se transformer, de façon certes brutale, douloureuse, mais les choses bougent. Je gage que l’on dira bientôt des Français qu’ils furent à l’avant-garde des problèmes du XXIe siècle en Europe, plus encore que les Britanniques ou les Espagnols.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-10-26 17:00:00
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