Une anomalie. Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, décrétée par Emmanuel Macron en juin 2024, l’État français parvenait encore, jusqu’à récemment, à emprunter à des taux relativement stables. Chute des gouvernements Barnier et Bayrou, impasses législatives successives sur le budget… Le rendement de l’obligation assimilable du Trésor (OAT) à dix ans a, certes, connu quelques soubresauts. Mais ces épisodes d’instabilité politique n’avaient pas encore provoqué d’envolée subite. Cette période d’apparente accalmie semble révolue. Pour la première fois depuis juillet 2002, le taux à dix ans tricolore a franchi, le 21 octobre, la barre des 5 %, en hausse quasiment continue ces dernières semaines. Au point que certains économistes estiment que la France traverse déjà une crise de la dette.
A partir de quel seuil bascule-t-on dans une situation inextricable ? « Il n’existe pas de niveau de taux d’intérêt qui marquerait le déclenchement d’une crise, assure Maxime Menuet, professeur d’économie à l’université Côte-d’Azur et spécialiste du sujet. C’est plutôt une dynamique qui devient incontrôlable et qui explique pourquoi, à un moment donné, le marché se retourne et exige des taux insoutenables. » Les exemples passés le prouvent. Au plus fort de la crise des dettes souveraines en 2012, le taux à 10 ans grec tutoyait les 30 %, quand celui du Portugal culminait à 12 %. « Le moment de vérité est arrivé début 2010 pour la Grèce : le gouvernement cherchait à emprunter mais les marchés le lui ont en grande partie refusé. À partir de là, tout le monde a parié sur le pire. Le cœur du problème n’était pas un niveau de taux mais l’incapacité à trouver des prêteurs », se souvient Nikos Christodoulakis, ministre des Finances du pays de 2000 à 2004 et professeur émérite à l’Université d’économie et de commerce d’Athènes.
Le spread, cet indicateur clé
Ce n’est, pour l’instant, pas le cas de la France. Le 1er octobre, date de la dernière adjudication mensuelle, l’Agence France Trésor a levé sans encombre près de 12 milliards d’euros, preuve que la dette française reste toujours attractive. Le cas du Portugal est sans doute celui qui se rapproche le plus du nôtre. « Avant de basculer, le pays avait une croissance assez faible et un budget en déficit structurel, rappelle Maxime Menuet. C’est la hausse des rendements obligataires qui a déclenché la crise de la dette portugaise : les marchés ont revu leurs anticipations, n’ont plus fait confiance au gouvernement et ont exigé des taux très élevés, ce qui a rendu la dette extrêmement coûteuse. La crise de financement peut survenir bien avant que l’État ne soit incapable de payer. »
Dans un contexte de remontée généralisée des rendements obligataires, alimentée notamment par la flambée des prix de l’énergie et les craintes d’une inflation durable, un autre indicateur, plus pertinent, mérite d’être suivi de près : l’écart – ou spread – entre les taux français et allemands. Actuellement, il se situe entre 150 et 170 points de base. Pour Stavros Zenios, professeur de finance à la Durham University Business School, en Angleterre, « il y a un seuil critique, documenté par des travaux de recherche, que les institutions internationales surveillent et qui se situe autour de 300 points de base. » Soit près du double du niveau actuel. « On pourrait donc dire que la France est encore loin de la situation grecque. Mais si le marché ne vous fait plus confiance, le spread peut se creuser d’un coup. C’est comme descendre vers un ravin : plus on s’en approche, plus les choses s’accélèrent », ajoute l’universitaire.
D’autant que les crises de dettes souveraines sont autoréalisatrices. « Si les marchés pensent qu’une tempête va survenir, elle survient, explique Maxime Menuet. A partir du moment où j’anticipe que l’État va rencontrer des difficultés à me rembourser, j’exige une prime de risque, donc des taux plus élevés. L’État doit alors s’endetter plus cher. Pour contrer cela, il est obligé de mener des politiques d’austérité, en taillant dans les dépenses et en augmentant les impôts. La croissance faiblit, l’endettement continue de coûter cher, et la crise arrive. »
Les investisseurs prennent en compte plusieurs critères. « Ils s’inquiètent lorsqu’ils commencent à penser que la politique budgétaire est hors de contrôle et qu’ils risquent de ne pas être remboursés intégralement et à temps. Il s’agit, certes, d’une notion floue. Cela dépend de la dette, des déficits, du taux de croissance, du taux d’intérêt et de la capacité du système politique à s’ajuster. Tous ces facteurs entrent en jeu. Le dernier est peut-être, à ce stade, le plus important en France », détaille l’ancien chef économiste du FMI, Olivier Blanchard. A l’en croire, « il est peu probable que le spread reste à la fois élevé et stable. Soit il continue d’augmenter et il imposera un ajustement budgétaire, soit cet ajustement budgétaire a lieu avant, ce qui fera baisser le spread. » Sur les marchés, le « en même temps » ne fait pas recette.
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2026-10-28 11:30:00
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