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« Les lignes ont bougé » : des banques d’affaires aux cabinets de conseils, ces milieux macronistes qui basculent vers le RN

Un soir de juin dans le Ier arrondissement parisien. Une nuée de visiteurs se presse devant l’Hôtel de Toulouse, siège historique de la Banque de France. François Villeroy de Galhau, le gouverneur, part à la retraite. Il organise un cocktail pour l’occasion et a convié quelques invités. On y croise Christine Lagarde, la présidente de la Banque centrale européenne, l’ancien ministre Bruno Le Maire et l’actuel ministre de l’Economie Roland Lescure, quelques eurodéputés dont la macroniste Valérie Hayer. Et, au milieu de ces représentants centristes, Pierre Pimpie, élu eurodéputé en 2024 sur la liste du Rassemblement national. Le frontiste entretient, depuis quelques années maintenant, de bonnes relations avec les représentants de la Banque de France, qu’il a rencontrés à plusieurs reprises. En janvier 2026, dans les locaux historiques, déjà. Et en juillet 2025 au Parlement européen. Un changement radical depuis le temps, pas si lointain, où les élus RN devaient quitter la table lorsque les parlementaires européens recevaient les représentants des banques.

Cette perméabilité nouvelle ne se limite pas aux seconds couteaux. Le 4 décembre 2025, déjà, dans le très chic hôtel Park Hyatt planté au cœur de la rue de la Paix, Jordan Bardella parade devant les représentants de grands fonds d’investissement internationaux. Convié par la banque Oddo BHF, le président du RN participe à une conférence pour présenter son programme économique, et surtout rassurer les participants, traditionnellement hostiles à la formation lepéniste.

« Ils aiment bien les gagnants »

« Un des grands moments de bascule pour ces profils, c’est la dissolution de 2024, assure un frontiste connaisseur des milieux d’affaires. Ils ont perdu confiance en toute forme de rationalité chez Emmanuel Macron. Or, ces gens-là, leur seule boussole, c’est la volonté de réduire le risque au maximum, et de contrôler les choses, peu importe le degré de radicalité. » Les élus RN convergent dans le même constat : plus qu’ils n’attirent véritablement les milieux d’affaires jadis conquis par le président, ils sont les bénéficiaires d’un sentiment de déception vis-à-vis de son double quinquennat. « Ils doivent désormais trouver un aéroport où atterrir, commente un cadre. Et il y a quelque chose à comprendre avec ce milieu, c’est qu’ils aiment bien les gagnants. » Des ponts se créent, dans la plus grande discrétion. Jusqu’aux couloirs de l’Assemblée. Maxime Varrault, par exemple, nouveau collaborateur du groupe RN au Palais Bourbon, est passé par la banque Rothschild, où il a travaillé en tant qu’analyste.

Le glissement s’étend au monde des consultants. Il y a quelques mois, ce dirigeant de cabinet de conseil parisien ouvre de grands yeux. En quelques jours, il voit affluer dans son bureau une suite de collaborateurs, inquiets : « Tout le monde se met à rencontrer Bardella, que doit-on faire ? ». On sollicite désormais les élus RN pour des « rencontres clients », sur des sujets variés qui vont de l’énergie au pouvoir d’achat. « Et ça se passe très bien ! », précise ce patron. Dans les couloirs, l’évocation d’un vote Le Pen est de moins en moins tabou, y compris au sein d’institutions identifiées comme macronistes. « Evidemment que les cabinets de conseil ne sont pas épargnés, abonde un ancien de chez Mc Kinsey. Il suffit de se pencher sur le nombre de noms à particules qu’on trouve dans cet écosystème. Aujourd’hui il est certain que dans un gros cabinet de conseil, on trouve une ou deux personnes qui produisent des notes pour Bardella. Ils étaient simplement plus discrets avant. »

Le glissement des cabinets de conseil

Certains s’agacent même d’une forme « d’hypocrisie » qui gangrènerait le milieu. « En privé, le milieu des affaires publiques se positionne, alors qu’il continue de tenir un discours anti-RN en public, peste un consultant. Quand je vois le discours que tiennent certains membres de cabinets ministériels, j’ai hâte qu’ils sortent au grand jour. »

Les collaborateurs frontistes l’ont bien noté. Jadis dédaignés de ce petit milieu, les petites mains du RN à l’Assemblée font désormais l’objet de curiosité, voire de petites attentions. Au Concorde, bistrot des habitués du Palais Bourbon, on croise des jeunes cadres de cabinets de conseil, ou des petites mains de Gabriel Attal en pleine conversation avec un attaché parlementaire RN. « Les cafés autour de l’Assemblée sont devenus un lieu de réseau informel plus large, donc LFI est exclue », commente un participant à ces rencontres officieuses. Ceux qui sont identifiés comme proches du cercle lepéniste reçoivent de plus en plus de messages venus des cabinets les plus en vue, comme Vae Solis, Boury Tallon ou The Arcane. On leur demande le numéro de tel député RN, ou un contact au parti.

L’écosystème de Pierre-Edouard Stérin (milliardaire identitaire désireux de mettre en œuvre l’union des droites) sert aussi de courroie de transmission. Les locaux de Périclès, organe d’influence de Stérin dirigé par Arnaud Rérolle, sont utilisés pour organiser des rencontres à l’abri des regards entre ces cercles et des représentants de la sphère frontiste ou de la droite au sens large. L’agence Nexus, cofondée par Stanislas Rigault, ancien patron des jeunes avec Zemmour et identifié dans le milieu de la droite dure, participe à créer des ponts entre ces deux univers. Ils ne sont pas les seuls.

« Dans le saint des saints du Barreau de Paris, les lignes ont bougé »

Un grouillement particulier agite la Cour d’appel de Paris, ce 15 septembre. Devant la salle des Criées, un petit groupe d’avocats proteste avec force. La célèbre conférence Berryer, joute oratoire humoristique organisée par la Conférence des avocats du barreau de Paris, reçoit ce jour un invité particulier. Un certain Charles Alloncle, député du parti UDR, allié de Marine Le Pen, qui s’est fait connaître pour avoir dirigé la très médiatique commission d’enquête portant sur l’audiovisuel public. C’est la première fois que l’institution judiciaire ouvre ses portes à un élu d’extrême droite. Et la salle est comble. Nombre d’avocats sont aussi là pour protester, mais la soirée se déroule comme prévu. Gianni de Georgi, 12e secrétaire de la Conférence, dresse le portrait de Charles Alloncle, avant de lui laisser la parole pour un échange outrancier dont la Berryer a l’habitude. Le député de l’Hérault s’en félicite : « Dans le saint des saints du Barreau de Paris, visiblement, les lignes ont bougé. » Et les frontistes y ont désormais leur place. Ceux qui vadrouillent dans les couloirs des tribunaux l’ont noté depuis un certain temps.

Été 2025. Sur l’immense terrasse de la Maison du Barreau, dans le 1er arrondissement parisien, la crème de la crème des avocats se réunit pour le traditionnel cocktail du bâtonnier. Parmi eux, un confrère bien connu, et élu en 2024 sous l’étiquette RN au Parlement européen : Alexandre Varaut. Au milieu de l’élite du Barreau, ce dernier est traité de la meilleure des manières. Mieux : depuis quelque temps, il attise une curiosité nouvelle. « Que fais-tu exactement auprès de Marine Le Pen ? Comment ça se passe, précisément ? » Ses collègues sont nombreux à s’intéresser à sa nouvelle fonction, qui ne suscite pas le rejet qu’elle aurait provoqué quelques années plus tôt.

Ouverture aux syndicats

Preuve en est, en mai dernier, Alexandre Varaut écrit à Louis Degos, bâtonnier de Paris, pour lui demander s’il était possible de le remplacer lors du premier tour du Concours de la Conférence des avocats du barreau de Paris, qui recevait alors Alain Finkielkraut. Ce dernier lui donne le feu vert pour le représenter. « Tous les secrétaires de la promo, les candidats, savent que le délégué du bâtonnier est un député du RN et tout le monde s’en fout », assure le parlementaire européen. D’autres petits capteurs ravissent les cadres frontistes. On cite notamment Philippe Torre, maire de Berlancourt, petite commune des Hauts-de-France, et avocat au barreau de Paris, spécialisé dans la fusion acquisition, qui devrait apporter son parrainage à Marine Le Pen pour l’élection présidentielle.

Le monde des avocats n’a jamais été totalement hermétique à la formation lepéniste, la députée du Pas-de-Calais ayant elle-même exercé la profession. Mais ces derniers temps, l’intérêt du secteur pour le RN semble s’être décuplé. Conscient de cette opportunité nouvelle, le parti à la flamme en profite pour ouvrir ses portes aux différents syndicats du milieu. Parmi les groupes thématiques mis en place pour la campagne de Marine Le Pen, celui consacré à la justice proposera à ces derniers de les recevoir, et de relayer certaines de leurs propositions. Et pourquoi pas viser des milieux jugés jadis inatteignables ?

Une percée dans les milieux culturels

La percée, encore légère, survient même là où les frontistes ne l’attendaient pas. Dans le monde de la culture, notamment. Des rencontres, déjà, étaient discrètement organisées entre des têtes d’affiche du milieu, curieuses de connaître personnellement la candidate à la présidentielle. François Durvye, ancien conseiller économique de Jordan Bardella et Marine Le Pen (qui ne fait plus partie du dispositif) mettait volontiers à disposition son appartement personnel pour des dîners autour de figures du monde de la production ou de la réalisation, produits d’une génération de quadragénaires qui n’entretient plus le même rapport tabou à l’extrême droite que ses aînés.

Charles Alloncle, aussi, avec sa médiatique commission d’enquête, a fait office de voiture-balai ces derniers mois. Relayées par une communauté considérable, ses interventions hostiles au service public audiovisuel ont, à en croire les cadres frontistes, libéré la parole d’un certain nombre de représentants du monde du cinéma. Des réalisateurs « parfois primés à de multiples reprises », des « acteurs récompensés », des « fils et filles de, dont on était sûrs qu’ils étaient engagés à gauche » se sont mis à envoyer des messages privés, requérant l’anonymat, pour signifier leur soutien, donner des informations, ou féliciter le travail du député.

Tout un univers qui bascule

Certains ont même vu des personnalités du monde de la réalisation et de la production affluer discrètement à l’entrée visiteur du Palais Bourbon, pour un entretien privé avec Marine Le Pen. « J’ai été très étonné du type de profils qui nous ont assurés de leur soutien, jure un élu. Des gens dont on était persuadés qu’ils étaient des représentants de la gauche et du ‘camp du bien’. Beaucoup de personnes tomberont de leur chaise lorsqu’on gagnera et qu’ils sortiront du bois ». Pas tout à fait tangible, encore, le phénomène le devient de plus en plus dans l’esprit des frontistes.

Dans l’enquête Ipsos réalisée en septembre dernier sur un échantillon de 13 000 personnes, entre 11 % et 13 % des électeurs ayant voté Emmanuel Macron au premier tour en 2022 déclarent aujourd’hui vouloir voter pour Marine Le Pen au premier tour, en avril prochain. Une autre étude du Cevipof, réalisée en novembre 2025, indique qu’en cas de second tour opposant un candidat RN à un candidat de gauche, 21 % des électeurs ayant voté Ensemble au premier tour des élections législatives 2 024 voteraient pour le candidat RN. Une bascule électorale qui touchait déjà les électeurs de droite. L’hémorragie s’étend désormais au centre. Et, sous les radars médiatiques, c’est tout un univers qui bascule silencieusement.



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Author : Marylou Magal

Publish date : 2026-10-28 05:45:00

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