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Mode, parfum, e-commerce… Les emplettes très discrètes du clan iranien Goshayeshi en France

Chez les Goshayeshi, le culte du secret fait partie de l’héritage. Pas de photo officielle ni de cliché pris à la volée dans la presse people, ou sur les réseaux sociaux. Comme si toute trace avait été soigneusement gommée. Une tribu fantôme qui ne fréquente aucun des cercles franco-iraniens installés en France. A la tête du fonds d’investissement AA Investments enregistré à Hongkong, cette famille originaire de Téhéran est en train de se construire un petit empire en France : parfums, marques de mode, de design ou d’ameublement premium, sites spécialisés de commerce en ligne. La stratégie est toujours identique. Racheter à bas prix et à la barre du tribunal de belles endormies que, d’une main de fer, elle espère réveiller. Des serial repreneurs silencieux. Aucun des représentants de la famille, ni même leur avocat, Denis Meyer, un spécialiste de la reprise d’entreprises en difficulté, n’ont souhaité répondre aux questions de L’Express. « Nous lirons votre article avec attention », a juste répondu ce dernier au téléphone.

Pour espérer croiser l’un des membres du clan, il faut hanter les prétoires. Ce vendredi 16 octobre en milieu d’après-midi, Arman Goshayeshi, fringant trentenaire, traverse à grandes enjambées la salle des pas perdus du tribunal des activités économiques de Paris. Volubile, souriant, serrant les mains de ceux qu’il croise dans le dédale des couloirs. Visiblement un habitué des lieux. La présidente du tribunal a convoqué tous les prétendants au rachat de la marque de prêt-à-porter masculin Balibaris fondée en 2010. Comptant une soixantaine de points de vente en France et 160 salariés, l’entreprise a été placée en redressement judiciaire en décembre 2025. Arman Goshayeshi a 15 minutes pour convaincre. « Retourner » une entreprise, il sait faire, plaide-t-il. Et puis, il saura trouver les synergies avec les autres entités de son groupe. Débit de mitraillette, l’homme affirme piloter plus d’une dizaine de marques et d’enseignes. Le reste du temps ? Il travaille, encore. Pas vraiment le profil d’un jet-setter. Entre deux dossiers, quelques exercices de musculation dans son bureau où il se serait fait installer une barre de traction. Petite amie ukrainienne, quelques dons à des orphelinats du pays.

Une boulimie qui interroge

Depuis trois ans, les Goshayeshi sont pris d’une curieuse boulimie de rachats dans l’Hexagone. Et c’est Arman, né en 1995 à Aubervilliers, en banlieue parisienne, qui mène la danse. Dans son escarcelle, l’enseigne de cosmétiques Mademoiselle Saint Germain, les sites de commerce haut de gamme Smallable, L’Exception ou encore BazarChic, les marques de mode Bonne Gueule et Atlas for Men, celle de linge de maison Françoise Saget, de design The Cool Republic et The Socialite Family, les magasins de décoration Bouchara repris au printemps 2026, et bien d’autres encore. Récemment, on a même vu apparaître le fonds AA Investments dans le dossier Duralex, même s’il n’est pas allé jusqu’où bout. Seul le nom emblématique de la vaissellerie française intéressait la famille, pas les quelque 200 salariés de la célèbre verrerie de la Chapelle-Saint-Mesmin, à côté d’Orléans.

Il faut dire que la période est propice aux emplettes. Le secteur de la mode et de la maison est sinistré, les dossiers d’entreprises placées en redressement judiciaire s’entassent dans les tribunaux, qui observent plutôt d’un bon œil l’arrivée d’un chevalier blanc à l’appétit insatiable. Bercy a bien vu débouler ce fonds d’investissement basé à l’autre bout du monde. Mais qu’en dire ? Après tout, ses cibles ne sont pas stratégiques. Surtout, aucun des membres de cette famille franco-iranienne ne figure sur l’une des listes noires d’entités ou de personnes physiques sanctionnées par les autorités américaines ou européennes.

Un empire géré depuis Dubaï

Si Arman Goshayeshi fait tourner les affaires parisiennes, c’est son père Morteza, né à Téhéran en 1960, qui régente l’empire depuis un quartier huppé de Dubaï. Avec le déclenchement de la guerre entre les Etats-Unis et l’Iran au printemps, le pater familias passe cependant un peu plus de temps à Paris. Claquemuré. Comme beaucoup de grandes familles iraniennes, Morteza Goshayeshi s’est installé dans l’Émirat pour continuer à faire tourner ses nombreux business. Mais c’est l’ancienne Perse qui a fait la fortune de la famille. L’homme est à la tête de la holding New Prestige Holding & Investments, un groupe créé à Téhéran au début des années 1990 et spécialisé dans l’importation sous licence et la distribution de cosmétiques et de parfums de luxe. Yves Saint Laurent, Dior, Clarins, Versace… Dans sa seule interview accordée en 2016 au média spécialisé BW Confidential, Morteza Goshayeshi disait anticiper une progression de son marché de 20 à 40 % chaque année. Son enseigne phare, Safir, une sorte de Sephora local, est omniprésente dans le pays. Tout comme Mahtab, une chaîne de pharmacie et parapharmacie. S’y ajoute un réseau de boutiques en duty free. « Au regard de la taille de ce groupe, on peut raisonnablement penser que son ou ses dirigeants disposent d’appuis dans le régime. Mais il est impossible de déterminer à quelle faction ils seraient liés », souligne Michel Makinsky, spécialiste de l’Iran et fondateur du cabinet Ageromys International.

La détérioration de la situation économique dans la République islamique depuis le retour des sanctions américaines en 2018 – elles n’ont cessé de se durcir depuis – aurait-elle poussé la famille Goshayeshi à s’internationaliser ? « L’effondrement du taux de change et l’hyperinflation ont considérablement réduit le pouvoir d’achat de la population, si bien qu’il est très difficile, à ce jour, d’évaluer précisément la santé de leurs activités, en particulier sur l’année écoulée », commente prudemment une source installée à Téhéran.

En 2018, justement, un premier fonds d’investissement, Fast Success Construction Engineering Limited, est créé à Hongkong ; il est rebaptisé AA Investments en 2020. Arman en est le directeur. Très vite, les acquisitions s’enchaînent. Dans les cosmétiques où il rachète, pour plus de deux millions de dollars la marque Rose Inc de la mannequin Rose Huntington-Whiteley, égérie de la marque de lingerie Victoria’s secret. Puis viennent les parfums en France, les sites d’e-commerce, les marques de prêt-à-porter, d’ameublement… Une stratégie d’intégration verticale habile car tous les dossiers de reprise que nous avons pu consulter comportent à chaque fois le même détail. Le stock, seule richesse d’une société reprise à la barre du tribunal, ne reste pas la propriété de l’entreprise : il est transféré au fonds d’investissement hongkongais. Lequel peut le revendre ensuite aux sites de commerce en ligne dont il est également propriétaire. Le chiffre d’affaires de l’opération resterait ainsi à Hongkong, là où la fiscalité est bien plus avantageuse. Entre-temps, les comptes des enseignes rachetées sont passés à la paille de fer, les sous-traitants européens remplacés par des concurrents asiatiques, évidemment beaucoup moins chers. « Surtout, les investissements promis sont rarement au rendez-vous », commente, amer, le fondateur d’une marque reprise par AA Investments qui a été remercié. Qu’importent les rumeurs, les Goshayeshi continuent de faire leur marché. D’après nos informations, ils auraient déposé une offre de reprise dans trois autres dossiers en attente de jugement au tribunal de commerce de Paris. Sans tambour ni trompette.



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Author : Béatrice Mathieu

Publish date : 2026-10-28 16:00:00

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