Quand l’extrême gauche s’acoquine avec des militants palestiniens radicaux, c’est à ses risques et périls. Le magazine Der Spiegel vient de révéler que la nouvelle égérie de la gauche radicale en Allemagne, Elif Eralp, avait peur qu’elle-même et sa famille soient victimes de représailles si jamais elle s’aventurait à critiquer les liens entretenus par son parti, Die Linke (La Gauche), avec une figure palestinienne extrémiste de Berlin. De quoi relancer la controverse sur les relations étroites que Die Linke – sur le modèle d’autres mouvements de gauche en Europe – entretient avec la cause palestinienne dans ce qu’elle a de plus radical.
Le scandale dévoilé par Der Spiegel est explosif car Eralp, tête de la liste Die Linke victorieuse des élections du 20 septembre à Berlin, tente de former un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates du SPD et les Verts dans la ville-Etat. Et l’hebdomadaire de poser la question : une dirigeante politique qui n’ose pas s’élever publiquement contre des dérives de ses amis parce qu’elle craint pour sa sécurité et celle de ses proches, peut-elle être élue bourgmestre (maire) et donc devenir responsable de la sécurité des 4 millions d’habitants de la capitale de l’Allemagne ?
Der Spiegel a sorti l’affaire à la suite d’un extraordinaire concours de circonstances. Deux de ses journalistes ont interviewé Eralp, lundi 26 octobre. Ils l’interrogent, entre autres, sur l’antisémitisme dans les rangs de Die Linke. Elle répond qu’elle est consciente de « débordements » de certains éléments du parti attachés à la cause palestinienne. La poussant dans ses retranchements, les journalistes lui demandent si elle pense aux relations de certains de ses amis politiques avec Ibrahim Ibrahim, un Palestinien berlinois proche du Hamas qui a glorifié le cerveau du méga pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et dont la présence à la soirée électorale de Die Linke dans le quartier multiethnique de Berlin-Neukölln a fait des vagues. Elle répond par l’affirmative.
Mais voilà que deux jours plus tard, lorsque Der Spiegel reçoit la version de l’interview relue et validée par Eralp avant publication, non seulement cette dernière réponse a disparu, mais également la question posée par les intervieweurs ! Et là, stupeur : les journalistes s’aperçoivent que le document inclut – à la suite d’une erreur du cabinet d’Eralp – les commentaires et les annotations apportés en marge du texte par le porte-parole de la politicienne, sa cheffe de cabinet et par la candidate elle-même. Ils y lisent plusieurs phrases stupéfiantes d’Eralp, notamment quand elle évoque « un problème » parce que le nom d’Ibrahim est cité. « Mon mari a peur de ces gens, et moi aussi », écrit-elle. « Je ne peux pas mettre ma famille et moi-même en danger pour le Spiegel ». Elle exprime son désarroi : « Que vais-je faire maintenant ? Je n’aurais jamais dû accepter cet entretien ». Avant finalement de censurer question et réponse.
L’affaire révèle crûment que la politicienne qui ambitionne de diriger Berlin ne se sent plus en sécurité dans la capitale ; qu’elle a peur de militants avec lesquels quelques-uns de ses camarades de parti sont en relation étroite ; qu’en résumé, elle considère que des éléments de son propre parti lui font courir un risque. Jugeant l’affaire suffisamment grave, Der Spiegel a publié jeudi sur son site web les propos d’Eralp, y compris certains de ses commentaires qui étaient destinés uniquement à ses proches collaborateurs. L’avocate âgée de 45 ans s’est indignée. Elle a dénoncé une entorse aux règles journalistiques ; elle a saisi le Conseil de déontologie de la presse ; elle a fait savoir qu’elle étudiait la possibilité de porter plainte en justice ; mais elle n’a pas démenti la véracité de ses propos. Son équipe affirme que la candidate n’a fait qu’obéir aux recommandations de prudence qu’elle aurait reçues de la part du service fédéral de sécurité intérieure.
L’affaire est embarrassante pour elle parce que ses partenaires potentiels de coalition, le SPD et les Verts, demandent à Die Linke des garanties sur la lutte contre l’antisémitisme avant de conclure un contrat de coalition. Or, le parti de gauche a multiplié les dérapages ces derniers temps. Ainsi, Ibrahim était non seulement présent à sa soirée électorale de Neukölln (où un chef de clan proche de la grande criminalité a aussi été aperçu), il a été photographié en compagnie de Ferat Koçak, un député Die Linke au Bundestag qui, pour sa défense, a affirmé que leur rencontre était fortuite. Ibrahim a également posé avec Vanessa Emde, élue Die Linke qui a nié en public le droit d’Israël à exister. Et plusieurs émanations locales du parti à Berlin, notamment son groupe de travail « Solidarité Palestine », coopèrent avec des organisations liées à la mouvance pro palestinienne radicale.
Née en 1981 à Munich de parents turcs réfugiés politiques en Allemagne, Elif Eralp vit dans un appartement en location dans l’arrondissement de Berlin-Kreuzberg, avec son mari et ses deux enfants. Sa campagne victorieuse (25,1 % des suffrages exprimés, deux fois plus qu’au précédent scrutin berlinois en 2023), calquée sur la stratégie électorale du maire de New York Zohran Mamdani, était centrée sur la cherté des loyers à Berlin, avec une proposition phare : faire racheter par la municipalité quelque 220 000 appartements qui avaient été vendus par la ville à des groupes immobiliers privés au tournant du siècle. Elle veut en faire des logements à loyer modéré.
Son triomphe électoral, dans une ville où 42 % des habitants sont d’origine étrangère, a conforté dans un premier temps la ligne de son mouvement, héritier de l’ancien Parti communiste est-allemand, qui s’est efforcé ces dernières années de conquérir un électorat urbain plus jeune, plus féminin et souvent issu de l’immigration. Jusqu’à ces derniers jours, Elif Eralp incarnait le renouveau de Die Linke après des années de déclin électoral. Mais en apparaissant comme une responsable politique potentiellement vulnérable aux intimidations, elle conduit à s’interroger sur sa capacité à diriger le gouvernement de la ville-Etat.
Plus généralement, l’affaire met au jour les incohérences d’un parti qui joue sur l’émotion soulevée par le sort des Palestiniens pour conquérir de nouveaux électeurs. Dans ce but, il n’hésite pas à s’allier à des militants pro palestiniens radicaux qui confondent défense des droits humains et antisémitisme, voire actions terroristes. En Europe, Die Linke est loin d’être le seul parti de gauche empêtré dans de telles contradictions.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-10-30 08:39:00
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