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« Nous assistons à l’effondrement d’un certain ordre libéral d’après-guerre » : le regard de l’historien britannique Robert Tombs


Des quartiers de Paris en proie aux flammes, aux barricades et aux violences entre forces de l’ordre et manifestants. Les images du 17 octobre dernier ont forcément évoqué de nombreux souvenirs aux historiens des révoltes françaises, dans un pays prompt à laisser éclater sa colère dans la rue.

Robert Tombs est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la Commune de Paris, une période insurrectionnelle de 72 jours dans la capitale française, en 1871. Auteur de Paris, bivouac des révolutions (Libertalia, 2014), le professeur d’histoire au St John’s College de l’université de Cambridge observe de près les mouvements sociaux qui bouleversent la France cet automne, six mois avant la présidentielle. D’après lui, un air de fin de IVe République flotte sur l’Hexagone.

L’Express : Vous connaissez intimement l’histoire de France et ses mouvements de contestation. Pourtant, vous avez confié au Daily Telegraph que cette fois, après les émeutes du 17 octobre, c’était différent. Pourquoi ?

Robert Tombs : Il existe d’abord une différence culturelle. La France est probablement plus disposée à accepter les manifestations, même violentes, car cela fait partie de son histoire. Après tout, votre fête nationale commémore la prise de la Bastille, qui fut plutôt sanglante… L’opinion française tolère généralement mieux les grèves et les manifestations, alors qu’en Grande-Bretagne, nous avons plutôt tendance à les déplorer.

Il y a ensuite un problème social profond, évident, celui des banlieues, qui remonte désormais à très loin. J’ai été assez surpris lorsque j’ai réalisé que le film La Haine avait 30 ans. Lorsque j’étais étudiant à Paris, il y a une bonne cinquantaine d’années, une collègue qui habitait Sarcelles m’expliquait déjà qu’elle devait faire très attention à sa tenue et à ses heures de sortie. Ce problème n’existe pas, me semble-t-il, dans les mêmes proportions au Royaume-Uni. Quand je l’ai écrit dans le Telegraph, de nombreux lecteurs se sont mis en colère : nous aurions des situations pires ou tout aussi graves, avec Bradford ou les « grooming gangs » [NDLR : l’exploitation sexuelle d’enfants par des groupes organisés, principalement d’origine pakistanaise]… Tout cela est vrai, mais je ne crois pas que ce soit à la même échelle qu’en Seine-Saint-Denis ou autour de Marseille. Il y a là un vrai problème d’ordre public.

Enfin, nous n’avons pas l’équivalent de La France insoumise, un parti politique prêt à excuser, voire d’une certaine manière à encourager, des manifestations violentes. Il serait quasiment impensable qu’un responsable politique britannique adopte une telle position.

Comment ces événements sont-ils perçus au Royaume-Uni ?

Avec fascination et une certaine appréhension. Les réactions s’organisent autour de deux récits. Le premier consiste à dire : « Les Français ont toujours fait ça, rien de nouveau ». Le second y voit le signe d’une crise de la civilisation européenne, qui nous atteindra bientôt parce que nous vivons exactement dans les mêmes conditions – et par là, la plupart des commentateurs évoquent l’immigration de masse. Il y a une part de vérité là-dedans, mais il existe aussi de grandes différences.

La principale est que nous avons, au Royaume-Uni, un gouvernement qui fonctionne, pour l’instant du moins. En France, la situation politique est clairement bloquée et les perspectives ouvertes par Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen me semblent lourdes de dangers. Côté britannique, nous n’en sommes pas encore là, même si nous pourrions subir une évolution semblable vers l’incohérence politique : d’un côté, une alliance de gauche très disparate réunissant travaillistes, nationalistes écossais et gallois, Verts et libéraux-démocrates ; de l’autre, une droite divisée en deux grands partis. Gouverner deviendrait alors très difficile.

Nous partageons les mêmes problèmes : la dette, l’excès de dépenses, l’incapacité des gouvernements à les maîtriser et la menace permanente d’une crise financière. Notre situation est mauvaise, celle de la France est pire.

Sans majorité à l’Assemblée nationale, le pouvoir est bloqué en France. Existe-t-il un précédent historique lors duquel un président semble impuissant à résoudre ces crises, sociales comme économiques, et doit encore tenir six mois ?

C’est très inquiétant. D’une certaine manière, la situation est comparable à la fin de la IVe République. C’est moins grave, il n’y a pas de guerre, mais on retrouve un gouvernement incapable de résoudre les problèmes face à une opposition ouverte et violente, comme pendant la crise algérienne. On pourrait aussi penser – j’hésite à le dire, parce que je vais être accusé de prédire une révolution – à 1788, quand le gouvernement de Louis XVI, à court d’argent, a été contraint de convoquer les états généraux.

Ce qui semble se dessiner, vu d’ici, c’est que la France glisse inexorablement vers un choix entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et Le Pen l’emporterait sans doute. On pourrait alors s’attendre à une explosion de violence de la part de la gauche bien plus forte encore qu’aujourd’hui… La perspective est très alarmante.

Cela ressemble à un piège pour le pays…

C’en est un, oui. Et cela m’inquiète d’autant plus que j’ai la double nationalité, et que ma femme et sa famille sont françaises. J’ai un lien spécial avec la France, c’est en partie mon pays.

Marine Le Pen et Eric Ciotti à Nice, le 14 juillet 2026.

Face aux images du centre de Paris en flammes, certains responsables de gauche font le rapprochement avec la Commune de 1871. Ce parallèle vous semble-t-il pertinent ?

Je ne crois pas qu’un tel parallèle avec la Commune soit judicieux, sauf peut-être dans l’imaginaire de l’extrême gauche. Il y avait alors une guerre, une défaite majeure [NDLR : face à l’armée prussienne], un vide politique et une population parisienne armée. Rien de tout cela aujourd’hui, et je ne pense pas que l’on puisse revivre une situation comparable. J’espère qu’on ne verra pas l’armée contrainte de maintenir l’ordre dans les rues de France. Normalement, la police française, une force puissante et nombreuse, doit pouvoir s’en charger. Mais face à des dizaines de milliers, voire un demi-million de manifestants, il est très difficile pour n’importe quel gouvernement de garder le contrôle sans violences majeures.

Historiquement, quand le désordre règne dans la rue en France, le parti de l’ordre en profite aux élections suivantes…

L’histoire ne donne pas toujours de leçons, mais parfois ses leçons sont assez évidentes. Une chose s’est répétée en France : les événements échappent à tout contrôle, souvent à cause d’actes de violence imprévus. En 1830 comme en 1848, des troupes tirent sur la foule, ou des gens dans la foule tirent sur les soldats. Dès qu’il y a des morts, la révolte contre l’Etat s’amplifie considérablement. Ce qui serait vraiment effrayant, c’est que quelques manifestants, ou des policiers d’ailleurs, soient tués. Cela pourrait mettre le feu aux poudres.

Qui incarne aujourd’hui ce parti de l’ordre en France ?

Il ne faut pas chercher dans l’histoire une analogie trop étroite, le XIXe siècle était une tout autre époque. Mais quand le parti de l’ordre a repris la main par le passé, c’était généralement par un recours massif à la force. L’exception, c’est sans doute de Gaulle en 1958 : par la force de son prestige et grâce au soutien du pays, il a pu dénouer la situation de façon assez pacifique. En 1968 aussi, ce qui met fin à la crise, c’est un vote massif en faveur du gouvernement.

Aujourd’hui, on a du mal à imaginer ce scénario. S’il existait un parti macroniste capable de remporter une large majorité et de prétendre parler au nom de la nation, ce serait l’issue évidente. Mais quand le gouvernement ne dispose d’aucun véritable socle de soutien, on se retrouve dans une situation très polarisée, très dangereuse et imprévisible.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le moment que traversent les Français ?

Ma famille en France semble prendre les choses avec calme. Moi, à leur place, j’aurais plutôt peur. Ce que traverse la France me paraît assez évident : c’est ce que vivent de nombreux pays occidentaux, en particulier en Europe. Je crois que nous assistons à l’effondrement d’un certain ordre libéral d’après-guerre, dû en partie à l’échec économique des gouvernements traditionnels et à des dépenses sociales excessives. C’est une vision de droite, bien sûr, mais il se passe le même phénomène en France, en Grande-Bretagne et ailleurs : des Etats qui consacrent des sommes colossales aux prestations sociales, avec un chômage élevé, et qui ne parviennent plus à remplir correctement d’autres prérogatives, y compris se défendre contre leurs ennemis extérieurs.

Nous manquons d’un cap. Quand l’Union soviétique s’est effondrée, beaucoup ont cru que nous avions gagné. Il y a ce livre célèbre de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire, selon lequel le capitalisme libéral occidental était désormais la seule idéologie ayant encore de la force, et nous entrions dans une ère de paix et de prospérité. Cela ne s’est jamais produit, et ce n’est certainement pas le cas aujourd’hui.

D’une certaine façon, nous ne savons pas où nous allons, et nous n’avons pas vraiment de remèdes. D’un côté, un gouvernement qui dit plus ou moins qu’il n’y a pas de problème ; de l’autre, une opposition, ou du moins une partie de l’opposition, qui réclame de profonds changements de cap économiques et l’arrêt de l’immigration de masse. Rien de tout cela ne fait consensus. Partout, le centre se fragmente et les extrêmes gagnent du terrain. Mais nulle part aussi nettement qu’en France.

Ce qui se passe en France est-il un avant-goût de ce qui pourrait arriver ailleurs en Europe ? Des mobilisations émergent en Italie, au Portugal, en Belgique…

Il est frappant de voir à quel point ces mouvements sont contagieux, sans doute en partie à cause des réseaux sociaux. Ce n’est pas nouveau : au XIXe siècle déjà, le chancelier autrichien Metternich disait que lorsque Paris éternue, l’Europe s’enrhume. Il y a toujours eu, à l’étranger, cette tendance à suivre l’exemple des événements d’un autre pays : on l’a vu en 2020 après la mort de George Floyd aux Etats-Unis [NDLR : et les manifestations Black Lives Matter], dans une certaine mesure en Mai 68, et on le voit aujourd’hui avec les manifestations étudiantes en Italie, en Grèce, et sans doute ailleurs. Cela pourrait donc s’étendre. Jusqu’à l’Angleterre ? Ce n’est pas impossible, mais j’espère fortement que son système politique garde suffisamment de légitimité pour l’éviter.



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Author : Corentin Pennarguear

Publish date : 2026-10-30 15:00:00

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